Article de revue

Entre les microrythmes et les macrorythmes : la surprise dans l'interaction mère-bébé

Pages 123 à 129

Citer cet article


  • Marcelli, D.
(2007). Entre les microrythmes et les macrorythmes : la surprise dans l'interaction mère-bébé. Spirale - La grande aventure de bébé, 44(4), 123-129. https://doi.org/10.3917/spi.044.0123.

  • Marcelli, Daniel.
« Entre les microrythmes et les macrorythmes : la surprise dans l'interaction mère-bébé ». Spirale - La grande aventure de bébé, 2007/4 n° 44, 2007. p.123-129. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-spirale-2007-4-page-123?lang=fr.

  • MARCELLI, Daniel,
2007. Entre les microrythmes et les macrorythmes : la surprise dans l'interaction mère-bébé. Spirale - La grande aventure de bébé, 2007/4 n° 44, p.123-129. DOI : 10.3917/spi.044.0123. URL : https://shs.cairn.info/revue-spirale-2007-4-page-123?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/spi.044.0123


Notes

  • [*]
    Daniel Marcelli est professeur de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, chef de service au Centre hospitalier spécialisé Henri-Laborit de Poitiers.
  • [1]
    Ian McEwan, Samedi, Paris, Gallimard, 2006, p. 44.
  • [2]
    Que le lecteur me pardonne mais la paresse me fait écrire « mère-bébé » même si je devrais, d’une façon politiquement correcte, écrire : « Le bébé et l’adulte qui s’en occupe… »

1J’ai plusieurs plaisirs, mais l’un de mes préférés est de découvrir un écrivain et son style : l’étonnement provoqué par cette écriture nouvelle, le subtil décalage d’une métaphore déstabilissante, ce sentiment de familière étrangeté donné par la lecture, soudain, en un rythme surprenant, des mots ordinaires forment des couples colorés et savoureux... La musique bien sûr, un trio de jazz, « quand celui qui joue et celui qui écoute connaissent l’itinéraire par cœur, le plaisir réside dans l’écart, le tour inattendu que prend la musique par rapport à la norme [1] ».

2Dans le couple mère-bébé [2], entre celui qui joue et celui qui écoute, d’où surgit le plaisir ? Nombre de comptines commencent et se poursuivent sur un rythme répétitif pour s’achever sur une rupture en forme de surprise, le bébé rit et en redemande.

3Le jeu de la chatouille, que toute mère jouit d’imposer à son bébé, se ponctue lui aussi de cette surprise. Relisons D. Stern. Après la première chatouille, quand la mère lui déclare : « Je vais t’attraper », « le bébé s’éveille immédiatement avec plaisir, la mère répète alors le thème une seconde plus tard, le bébé est très doué pour estimer les cours intervalles du temps, donc après la deuxième fois, il sait que la troisième montée des doigts de la mère va avoir lieu environ une seconde plus tard. C’est alors que la mère opère un premier changement. Elle retarde d’une demi-seconde la marche des doigts et rallonge sa phrase : “jee… vaiaiais… t’aaatttraaper” ». L’attente du bébé est augmentée ainsi que le suspense et l’excitation. Au cours d’une troisième séquence, la mère retarde encore d’une demi-seconde la survenue de cette chatouille et « le bébé se tortille maintenant avec délice dans une attente animée. À ce stade il se figure que sa mère va augmenter le délai un tout petit peu plus à chaque fois… C’est alors que la mère engage la dernière ligne droite dans les variations, avant même que le bébé ne soit totalement prêt. Elle déclenche soudain cette dernière marche des doigts une seconde seulement après la précédente, avant même que le bébé ne se l’imagine. Le jeu se termine alors par des chatouilles dans le cou et la mère dit : “Je t’ai eu !” Cette variation brouille l’attente du bébé par une fin écourtée, au lieu d’une fin longue, comme pour les autres. Le bébé […] éclate de rire alors qu’il s’était retenu jusqu’à présent. Et ils rient ensemble […] L’énigme – le jeu de variations temporelles qui contrôlent l’état du bébé – a été résolue, et la mère et le bébé ont partagé un moment merveilleux » (je souligne). Dans un article en 1986 sur la répétition et le changement j’avais proposé une description pas très éloignée des chatouilles, dont l’objectif, nous dit Stern, est de partager des émotions. Certes. Mais pourquoi ce partage doit-il se terminer par une séquence au cours de laquelle la mère, d’une certaine façon, trompe son bébé ? On peut même aller jusqu’à dire que l’ensemble du jeu paraît être organisé pour créer une règle que la mère va violer, surprenant ainsi son bébé. Pourquoi ?

4Confondre le rythme avec la répétition et la cadence est une grande erreur. Répétition et cadence, période et mesure font certes partie du rythme, mais le rythme est plus que cela. Il n’est pas une simple succession, en quoi il se différencie de la cadence : le rythme est essentiellement un liant. Il relie ce qui est du registre de la continuité d’un côté et ce qui est du registre de la suspension, rupture, césure, coupure de l’autre. À l’instant de la coupure le rythme relie la continuité d’avant et celle d’après, mais à l’instant de la continuité le rythme est aussi dans la césure d’avant et dans celle d’après. Le rythme est ce qui lie et relie, à travers le temps, continuité et coupure/césure, cette temporalité faite non seulement de répétitions mais aussi de surprises, cadence et rupture de cadence. L’essence du rythme est bien dans cette tension indéfinissable entre un besoin de régularité/répétition et une attente de surprise/étonnement. Le rythme s’inscrit dans une attente de rupture, une tension destinée à rompre l’habitude.

5Comme tous les êtres humains, mais peut-être plus encore, les bébés sont sensibles aux rythmes. À condition précisément de ne pas confondre le rythme avec la seule répétition monotone, pas plus qu’avec d’incessants changements chaotiques. C’est pour aborder ce besoin paradoxal de répétition d’un côté, de nouveauté de l’autre, que j’ai décrit il y a déjà quelques années la fonction des microrythmes et des macrorythmes dans l’organisation de la vie du bébé. Surprise et répétition apparaissent comme indispensables au fonctionnement psychique mais probablement parce qu’elles appartiennent à des domaines de théorisation différents, la répétition/mémorisation d’un côté, la surprise/attention de l’autre ne sont presque jamais abordées conjointement. Les conditions de leur « cohabitation » ont été fort peu étudiées. Comment donner au bébé un environnement qui se répète, favorisant ainsi la mémorisation, et un environnement qui change, favorisant ainsi l’attention ?

6À partir du moment où on constate que répétition et changement sont deux choses indispensables pour qu’un individu puisse naître psychiquement, croître et se développer, on perçoit aussitôt que ces deux types de besoins ne se situent pas dans les mêmes domaines. On peut ainsi décrire comme je l’ai déjà fait (1986b ; 1992 ; 1996) :

  • le domaine des interactions de soin, celui des anticipations confirmées : c’est tout ce qui concerne les relations de soin inscrites dans les macrorythmes du quotidien : le lever, le repas, la toilette, la promenade, le bain, le coucher… Toutes ces activités de soin relativement fixes d’une journée à l’autre, nécessaires au bien-être du bébé, arrivent quand le bébé les attend, parce que très vite des « indices de qualité » permettent à celui-ci d’anticiper leur advenir. Ainsi, lorsque le bébé attend, cela se réalise ! C’est d’autant plus vrai que la mère « ouvre » ou « ferme » ces activités par un indice facilement repérable par l’enfant, indice qui conjugue en général un affect de « vitalité » (sortir le bébé de son berceau, l’installer sur le siège du repas, le déposer sur la table à langer, le prendre dans ses bras…) et un commentaire de la mère sur ce qu’elle va entreprendre, formulé d’une voix douce et mélodieuse. Ces anticipations confirmées donnent peu à peu au bébé le sentiment qu’il est le créateur de son environnement, d’où un sentiment de toute-puissance et d’illusion de créer le monde… Il obtient aussi la satisfaction de ses besoins (primaires) et un apaisement. À travers ce temps répétitif et circulaire des interactions de soin, la continuité narcissique du bébé s’étaye sur la confirmation et la satisfaction de ses attentes : on peut proposer une équivalence entre rythme nycthéméral/macrorythmes/relations de soin/anticipations confirmées/apaisement/capacité de mémorisation/narcissisme primaire ;
  • le domaine des interactions ludiques, celui des surprises et tromperies : de temps en temps la mère s’offre avec son bébé des petits moments de surprise, de provocation, de tromperie. Elle joue à la « petite bête qui monte », à la chatouille, au jeu de « coucou », jeux de surprise, de fausse gronderie, d’étonnement. Ces expressions de fausse surprise, de fausse gronderie s’accompagnent toujours d’un message parfaitement contradictoire entre le ton de la voix et l’expression du visage : quand la voix se fait grave, le visage sourit ; quand le visage se fait sévère, la voix est douce, quand les mots sont négatifs (exemple : « oh ! petit cochon ! »), la prosodie et l’intonation sont chaleureuses. Pourquoi cela ? Surprise d’une mère incompréhensible et contradictoire ? Premières « leçons » sur l’ambivalence de toute relation humaine et sur l’incertitude liée à la polysémie de tout discours ? Quand la mère joue à la chatouille, au jeu de « coucou », elle joue à créer des règles, à susciter des attentes chez son bébé puis dès que celles-ci sont établies, elle le surprend, le trompe et en rit… D’abord étonné, le bébé lit sur le visage maternel le plaisir et le rire, puis il en rit lui aussi : la surprise et l’étonnement peuvent procurer plaisir et rire, et pas seulement tension et angoisse. Ces jeux sont le domaine des microrythmes, interactions qui ne durent jamais plus d’une ou deux minutes, qui en apparence sont parfaitement inutiles, mais auxquels une grande majorité de mères jouent quand elles en ont la liberté. En apparence ces interactions sont parfaitement inutiles : elles ne font pas partie des soins, ne sont pas nécessaires à la survie du bébé, elles sont du domaine de l’aléatoire, du gratuit, de l’inutile, du changement, de la surprise. Nous proposons une autre équivalence entre relation humaine proximale/microrythmes/interaction ludique/attente trompée/excitation/échange d’affects/différenciation narcissique (secondaire).
C’est la conjonction de ces deux temps qui fonde le rythme dans lequel va s’installer le bébé. Inscrit dans un macrorythme suffisamment répétitif stable et sûr, le bébé peut « construire » la continuité de son narcissisme où ce qui est attendu advient, où l’attente confirmée calme et apaise. Dans le monde qui l’entoure, il investit alors les « indices de qualité », c’est-à-dire tout ce qui est identique à son expérience passée et qui renforce sa capacité de mémorisation puis ultérieurement de rêverie. De même, marqué par des microrythmes aléatoires et incertains, le bébé peut « investir » l’incertitude où ce qui est attendu n’est jamais sûr, où l’attente est excitante. L’attente de cette surprise permet l’investissement libidinal de la tension par anticipation de la détente liée au rire des retrouvailles. Dans le monde qui l’entoure, le bébé investit alors les « indices de divergences », c’est-à-dire tout ce qui dans l’expérience actuelle est légèrement différent de l’expérience passée et qui renforce sa capacité d’attention puis ultérieurement d’apprentissage.

7Au plus intime de son organisation psychique, l’individu est ainsi « estampillé » par ce subtil mélange entre répétitions et changements, entre attentes confirmées et attentes trompées, entre macrorythmes et microrythmes, ce mélange constituant le rythme idiosyncrasique individuel qui fonde la subjectivité et par lequel celle-ci s’exprime. Ruptures de répétitions, brisures de cadence et surprises ne sont pas que des événements aléatoires, nuisibles et destructeurs. Ils ont une profonde valeur organisatrice. Souvent la référence au changement, à la surprise ou à l’inattendu est subrepticement pointée par tel ou tel auteur comme fondamentale, mais elle est rarement explicitée et théorisée. L’arythmie n’est conçue qu’en négatif et n’est pratiquement jamais pensée en positif comme un processus actif participant à la subjectivation de l’individu.

8Cependant, croire que ce rythme vient de la mère procède d’une erreur ou plutôt d’un psychologisme simpliste et réducteur. Le rythme ne vient pas plus de la mère que les marées ne viennent de l’océan. Le rythme provient de « l’autre » de la mère, du « manquement » de la mère. Par sa capacité de faire défaut à son enfant, de ne pas être là où elle est attendue, la mère ouvre une brèche dans la continuité des anticipations attendues de son bébé, créant un flux propre à cette dyade entre ce qui se répète et ce qui surprend, entre les macrorythmes et les microrythmes, flux qui est l’essence même du rythme. Si le manque est le symbole de l’absence, le manquement est le symbole du défaut : c’est le fait de manquer à ses obligations. C’est bien de cela qu’il s’agit : la mère se doit d’accepter l’idée de faire défaut à son bébé. À l’instant même de ce défaut et grâce à la surprise qui en résulte, le vacillement de la relation donne à l’enfant, pour une fraction de seconde, l’activité subjectivante qui lui permettra de se dégager de la symbiose si douce et si heureuse d’avec son « objet primaire ».

9On a longtemps confondu le registre du manque et celui du manquement ; ainsi qu’on l’a dit, le premier renvoie à l’absence tandis que le second renvoie au défaut. La mère qui manque est absente, la mère qui fait défaut n’est pas là où son enfant l’attend, elle est juste à côté. Du point de vue des anticipations, le manque aboutit à une anticipation vaine, le défaut aboutit à une anticipation trompée. Le manquement introduit dans l’interaction mère-enfant une symbolique tierce : la mère n’est pas exactement là où l’enfant l’attend, et ce décalage qui produit la surprise permet aussi à l’enfant de tolérer désormais l’écart entre ce qui est attendu et ce qui advient : c’est la place de « l’autre ». Dans cet écart, l’angoisse menace toujours de surgir parce que l’individu s’affronte à la solitude potentielle et parce que le manque peut succéder au manquement. Dans ce cas, c’est l’absence après le défaut, lequel devient persécuteur parce qu’il annonce l’absence. En revanche, quand au défaut succèdent les retrouvailles, alors l’écart devient plaisir, jubilation, prélude au rire et à la détente. La répétition de ces jeux interactifs, tels les jeux du « coucou » ou de la « petite bête », où alternent surprises et tromperies suivies de retrouvailles et de rires, permet que l’écart soit investi de plaisir (ce sont ces indices de divergence qui seront transformés ultérieurement en jeu des deux dessins : « cherchez l’erreur »). Par ces jeux interactifs précoces, le bébé investit le temps d’attente d’une part, la surprise d’autre part, d’une qualité affective positive : c’est, de notre point de vue, la matrice de la capacité à tolérer la frustration sur le plan pulsionnel et à tolérer l’incertitude sur le plan cognitif, l’un comme l’autre couronnés par la jouissance de la rencontre. « J’t’ai eu ! » dit la mère en serrant son bébé dans les bras. L’éclat de rire qui ponctue ordinairement la séquence ludique au cours de laquelle la mère a trompé son bébé traduit la détente secondaire à la montée tensionnelle provoquée par l’attente, mais il permet aussi que la « libido » marque de son sceau ce temps d’attente : désormais la réalité peut être légèrement différente de ce qu’on attend sans que cela soit une catastrophe. Le bébé peut même trouver un plaisir certain dans cet écart ! Pour les deux partenaires cette tromperie est le moyen de vérifier leur différence : ils ne sont pas confondus, les attentes de l’un ne rencontrent pas systématiquement les attentes de l’autre et vice versa. Si la mère ne lui faisait jamais défaut, elle serait pour le bébé un objet si fascinant et si attrayant qu’il risquerait de ne jamais s’en détourner !

10Je me suis surpris moi-même, quand, à partir de la description des micro et des macrorythmes, presque entraîné par cette pente, j’en suis arrivé à décrire en détail ce travail de la surprise dont on pourrait dire qu’elle est en quelque sorte l’orgasme du psychisme : c’est pour cela que la mère jouit des surprises qu’elle administre à son bébé, son objet de jouissance. En faisant cela, elle transmet à ce dernier le scénario de l’énigme, mais sans le savoir, elle aussi « se fait avoir » puisque, par cette surprise, elle ouvre une brèche différenciatrice dans la relation à son bébé ! Metis nous a bien eus.

Biblio

  • Marcelli, D. 1985. « De l’hallucination d’une présence à la pensée d’une absence », Psych. enf., 18, 2, 403-440.
  • Marcelli, D. 1986a. « Position autistique et naissance de la psyché », Paris, puf, coll. Psych. enf.., 1 vol.
  • Marcelli, D. 1986b. « Entre la répétition et le changement. Sur les rythmes et les rituels dans la petite enfance », Lieux de l’enfance, 5, 67-78.
  • Marcelli, D. 1992. « Le rôle des microrythmes et des macrorythmes dans l’émergence de la pensée chez le nourrisson », Psych. enf., 35, 1, 57-82.
  • Marcelli, D. ; Paget, A. ; Blossier, P. 1996. « Les origines du travail de penser entre mère et bébé », Psych. enf., 39, 1, 5-40.
  • Marcelli, D. et coll. 1997. « Interactions mère déprimée-bébé (âgé de 2 mois) ; étude à partir d’un protocole vidéoscopique en direct et en différé », Psych. enf., 40, 2, 505-531.
  • Marcelli, D. 2000. La surprise, chatouille de l’âme, Paris, Albin Michel.
  • Marcelli, D. 2006. Les yeux dans les yeux, l’énigme du regard, Paris, Albin Michel.
  • Meschonnic, H. 1982. Critique du rythme ; anthropologie historique du langage, Verdier Éd., 1 vol.
  • Paget, A. ; Marcelli, D. ; Daban, M. 1999. « Maman est partie, Papa est ailleurs… », Neuropsych. enf. adol., 47 (1-2), 91-94.
  • Stern, D. 1998. « Les bébés et la musique : réflexion sur les aspects temporels de l’expérience quotidienne d’un nourrisson », Journal psychanal. enfant, 23, 88-112.
  • Trevarthen, C. 1997. « Racines du langage avant la parole », Devenir, 9, 3, 73-93.

Date de mise en ligne : 04/02/2008

https://doi.org/10.3917/spi.044.0123