Article de revue

Dossier

Bébé d'amour

Pages 49 à 64

Citer cet article


  • Clerget, J.
(2003). Bébé d'amour. Spirale - La grande aventure de bébé, no 28(4), 49-64. https://doi.org/10.3917/spi.028.0049.

  • Clerget, Joël.
« Bébé d'amour ». Spirale - La grande aventure de bébé, 2003/4 no 28, 2003. p.49-64. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-spirale-2003-4-page-49?lang=fr.

  • CLERGET, Joël,
2003. Bébé d'amour. Spirale - La grande aventure de bébé, 2003/4 no 28, p.49-64. DOI : 10.3917/spi.028.0049. URL : https://shs.cairn.info/revue-spirale-2003-4-page-49?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/spi.028.0049


1 Le narrateur, Gilles Cantarel, psychanalyste, est l’époux de Céline du même nom, chercheur en biologie. De leur couple sont nés trois enfants. Nicolas, leur fils aîné âgé de 34 ans, le destinataire de cette lettre, vit au Maroc avec Ophélie. Ils ont une fille de 2 ans : Anna. Juliette, âgée de 31 ans, vit avec Simon. Elle est enseignante. Gaël, 29 ans, est artisan. Il vient de créer son entreprise. Il aimerait, selon l’expression consacrée, rencontrer une femme avec qui fonder une famille.

2 L’auteur a souhaité joindre à cette lettre le Témoignage de madame Patricia Raymond-Cannas. Il est une pertinente illustration de certains propos de Gilles Cantarel.

3 Lyon, le 10 mai

4 Mon cher fils,

5 J’aime beaucoup l’échange épistolaire que nous entretenons depuis que tu vis sur un autre continent. Je prends le prétexte de ton anniversaire, que je te souhaite heureux avec tes proches et tes amis, pour te parler de l’amour. Tu vas dire : mon vieux père déraille. Je ne veux pas t’entretenir de toute forme d’amour, mais de comment les êtres humains aiment les enfants, aiment leurs enfants. Aimer son bébé, c’est à la fois grandiose et difficile. Ce n’est pas chose aisée. Dans l’amour donné à nos enfants, il y a de l’angoisse, de la crainte, du souci, du trouble et, mêlés à cela, des espoirs, des consolations, des joies infinies.

6 La plus grande joie dans la vie est celle d’avoir un enfant, quand notre enfant vient au monde. C’est la grâce de notre fécondité d’être : transmettre la vie, d’une manière ou d’une autre. Pour beaucoup, cette fécondité est un enfant. Pour d’autres, choisie ou non, la fécondité de la vie s’exprime dans une œuvre : humanitaire, religieuse, éducative, une production de vie par d’autres moyens et voies que la vie elle-même. Certains se vouent et se dévouent à l’amour des enfants des autres, pour leur éducation, leur santé. Ce peut être aussi l’adoption. L’amour est présence. Je me souviens des moments passés à vous langer, chacun des trois, lors du biberon du soir, alors que votre mère dormait. Que n’avons-nous pas ri de la couche de travers, des babillages incessants ? Combien j’étais ému du sourire de votre endormissement. On dit que les bébés sourient aux anges. Il est vrai qu’un bébé nous ferait croire aux anges ! La plus belle joie de ma vie de père, ce sont nos trois enfants, dont tu es. Je dis la plus grande joie, et je pèse mes mots, car ce n’est pas, bien sûr, sans mal ni tracas. La joie pleine est celle qui ne méconnaît pas la souffrance du vivre et la douleur d’aimer.

7 Il est dans la vie plaisirs délicats et célestes jouissances, ceux de la vie elle-même, ceux vécus dans la rencontre avec quelqu’un d’aimé. Il y a jouissance à vivre, à se sentir vivre. Un bébé qui naît en donne une image assez vive : son corps entier, secoué par la respiration, exprime de tous les pores de sa peau la densité de cette jouissance du vivre. Un bébé jouit à chaque souffle. Puis, tu m’as discrètement confié combien tu étais heureux avec ta compagne Ophélie et votre petite Anna. C’est de cette différence d’amour que je veux te parler. Notre façon de nous aimer entre homme et femme n’est pas notre façon de vous aimer, vous, nos enfants. Je veux dire que l’amour d’un homme et d’une femme est un amour différent de celui des parents pour leurs enfants, et vice versa. Dans le cœur des humains, il y a place pour de nombreuses formes et manières d’aimer.

8 Mais je reviens aux plaisirs. Ils sont si variés, si multiples, tellement illimités. Plaisir à manger, aux caresses, aux baisers, à aimer. Il y a même, tu vois comme on est fait, du plaisir à faire caca. Là, je ne te surprends pas. Quand tu étais petit, tu disais : « Ça fait du bien, ça fait guili au derrière quand le caca il passe. » Puis, tu as vu Ophélie avec Anna. Tu ne t’en souviens pas pour toi, mais tu as vu ta maman, lors du change, flairer tes couches pour percevoir comment tu allais – si justement le plaisir de la vie (se) passait bien dans ton corps. Il faut beaucoup d’amour pour aimer sentir les excrétions d’un autre. Une mère le fait pour son enfant, un amant pour son aimée. Dans l’amour nous n’aimons pas seulement avec le corps, mais nous aimons aussi le corps lui-même, le nôtre et celui de l’autre, entièrement, avec plus ou moins d’affinité pour ce qu’il produit. Et ce que le corps fournit comme signe d’amour n’est pas seulement dans le cœur. Le chérissement des parties du corps de l’autre fait partie intégrante de l’amour.

9 Cela commence bien avant la naissance. Une pesée de chair vive prend corps dans le ventre d’une femme. Ta mère et moi, nous étions émerveillés de vos mouvements dans son ventre. Cela nous mettait en joie, nous faisait parler, nous portait à vous parler, à saluer votre présence. Comme une caresse, une révérence. La présence d’un bébé au ventre de sa mère est la parole incontestable. C’est une voix qui pousse. Mais cette danse, joie pour les uns, est parfois source d’inquiétude pour d’autres, car aimer ne va point sans souci. Le souci de l’autre – c’est ainsi que nous écoutons un bébé – est amour quand l’angoisse des parents ne régit pas la vie de leur enfant. De plus, nous aimons nos enfants, chacun de vous trois par exemple, tout autant, mais si différemment. Ainsi, la complicité particulière de Juliette avec sa mère est patente. Parfois, vous les garçons, vous vous en amusiez de façon un peu pincée : la sœusœur n’étant pas exactement « traitée » comme vous. Ce n’est pas que votre mère la préfère, c’est qu’il y a entre elles une promesse de femme, les prémices d’un lien de chair et de féminité qui leur font se dire des confidences qui nous échappent. Votre mère sait aussi, d’expérience et avec le recul, que ce fut plus dur avec elle qu’avec ses deux grands gaillards.

10 Cela pour te dire qu’une mère aime ses enfants différemment d’un père. Les pères ne sont pas des mères comme les autres. La grossesse doit bien ordonner quelque chose de singulier et d’incomparable dans le rapport maman-bébé. As-tu perçu, quand Ophélie attendait votre Anna, qu’il n’y a pas de plus grande intimité d’un corps dans un autre corps qu’au temps de la grossesse ? Même dans l’intimité sexuelle, nous ne sommes jamais aussi entièrement dans le corps d’une femme que ce que nous avons connu dans le ventre de notre mère. Cette intimité en corps façonne et apporte avec elle une façon d’aimer. Nous, les hommes, vivons tout autre chose. Nous avons cette place, j’allais dire cette chance, de connaître nos enfants de l’extérieur du corps d’une autre : par la voix, par le contact, par le sexe, dès avant la naissance. Une maman porte le bébé au chaud de son cœur et de son corps, à l’intérieur. Notre présence d’homme et de père leur donne, à elle et au bébé, un extérieur, une altérité de présence autre.

11 Je me souviens de ta naissance. Tu es le premier, mais pour Gaël, le troisième, ce fut encore une fois nouvelle, de même que pour ta sœur. Un jour, dans la faste conjonction des astres, le ciel de sa vie de femme enceinte se mit à gronder d’un vif orage. Il y eut les éclairs saccadés des contractions. Il y eut un foudroiement de grandes secousses. Il y eut la pluie des eaux répandues. Ta mère sut tout de suite. Impérativement. Bêtement, je disais : « Tu crois que c’est déjà le moment ? » Elle fut convaincante, terre labourée par le terme. Elle laissa son corps se dilater et s’ouvrir. Nous nous sommes rendus à la maternité. Céline fut sublime dans cette ruée de chair, d’eau et de sang bousculant tout son corps en gésine. Acceptant l’événement, quoique vaincue par cette bourrasque intrépide, elle laissa passer l’orage et les crues et les sangs. Le bébé enfin montra sa tête noire écartelant ses chairs à l’orée de sa venue. Elle ne fut un temps qu’une houle et une boule de sensation ramassée sur l’expulsion, concomitante d’un cri sec et de la sortie du bébé. Ce bébé, c’était toi, Nicolas. Un temps bref et rythmé de ferme douleur, elle fut toute poussée, tout souffle, toute chair se vidant du bonheur d’être enceinte. Il en faut de l’amour et du courage à une femme pour consentir à perdre, avec la venue au monde du bébé, la fin de l’état de grossesse, à laisser choir la délivrance des chairs vitales et désormais caduques. N’est-ce pas une telle densité de perte que l’amour voudrait parfois compenser, contenir, réparer, circonvenir ?

12 Ce goût des mères pour le satin de la peau, la rondeur d’un corps, l’odeur de lait du bébé, le parfum de bébé, ne leur vient-il pas de cette ferveur rencontrée dans la matité de l’ombre de leur corps, quand elles consentent à aimer leur bébé, sans trop lui en vouloir des marques laissées à leur corps par les grossesses et les accouchements ? Les seins changent, des vergetures tissent leur toile sur le ventre, les veines se font plus apparentes sur les jambes, les épisiotomies… Il faut beaucoup d’amour en corps pour qu’une femme accepte d’être si travaillée, si transformée dans ses chairs par la naissance d’un enfant. Elles disent qu’on oublie. Et à nous aussi, il nous faut beaucoup d’amour pour vivre avec notre femme si modifiée par la maternité que nous pourrions ne pas la reconnaître. Il nous faut aussi beaucoup d’amour d’homme pour elle et d’enfant pour l’enfant quand nous la voyons si absorbée par lui pendant la grossesse et si occupée de lui quand il est nouveau-né. Je rends grâce à votre mère de vous avoir aimés chastement et de ne m’avoir jamais oublié. Quand tu étais petit, tu parlais de ces traces d’amour présentes au corps. Tu disais souvent : « Maman, j’aime bien ton odeur quand je fais câlinou contre toi. » Tu en as reçu l’odeur amniotique, celle aussi de la voie lactée de ses seins, celle encore de son corps odorant de notre relation d’homme et de femme. Un jour, je ne sais pas si tu t’en souviens, au retour de l’école, tu t’es jeté contre elle. La tête à hauteur de son bassin, tu t’es exclamé comme un cri du cœur : « Ça sent le papa. » Surprise, elle rougit et fut gênée, mais tu avais bien perçu que l’amour de son homme laisse dans le corps d’une femme des traces tangibles de son passage et de sa présence. Quelques jours après, nous en avions reparlé ensemble dans l’intervalle, elle t’avait dit : quand une femme est heureuse dans sa vie, elle est une maman heureuse aussi. Je crois cela profondément vrai, et poignant de simplicité.

13 Il faut beaucoup d’amour aux parents pour se relever la nuit, écouter leur bébé, discerner dans ses cris. L’amour nous donne l’oreille qui convient, avec les mots qui font parole de vie. Aimer d’amour son enfant, ce doit être cela. S’aimer d’amour est si profondément modeste. De quoi pourrait-on aimer autrement que d’amour ? Amour d’enfant n’est pas qu’amour d’enfance.

14 Si je te parle ainsi de notre amour pour nos enfants – je dis notre, car je le vis partagé, avec cette présence du corps et cette constante référence à votre mère –, c’est que l’amour tendre des parents pour leurs enfants se doit d’inclure ce d’où viennent les enfants : une étreinte sexuelle. Il convient de ne pas dénier le sexe dans l’amour, afin que le narcissisme des parents ne soit pas la seule aune, la seule mesure et le seul régime de leur amour. Notre amour pour notre enfant est fait d’autre chose que d’un narcissisme renaissant avec lui, d’autre chose que d’une idéalisation de sa Majesté le bébé, car c’est un amour réel. L’amour réel d’un enfant aimé, bien que parfois chiant et contrariant.

15 Nous n’aimons pas les enfants parce que nous ne prenons pas le temps de vivre. L’amour pour notre enfant est monté dans notre cœur comme un regard sur le monde et la vie. Aimer, c’est passer du temps avec l’autre aimé. C’est faire des choses ensemble. C’est se donner à l’autre. J’aimais beaucoup, quand vous étiez adolescents, vous accompagner au sport, au théâtre, à la pêche, en voyage… Et là se fait jour une dissymétrie entre adulte et enfant. Ce dernier est discrédité de sa parole s’il se donne, entièrement et sans réserve, à un autre qui n’est pas vraiment avec lui, étant absent intérieurement bien qu’à côté de lui. Un enfant est meurtri par l’autre qui ne le reçoit pas pour lui-même, mais pour la jouissance qu’il lui apporte ou s’il abuse de lui. Aimer, c’est sortir de soi pour rencontrer un autre. Sortir de soi, être hors de soi comme être en colère. Les colères que nous n’avons pas piquées quand nous étions en bisbille l’un avec l’autre !

16 Le problème n’est pas de vivre avec quelqu’un qui est différent de nous, c’est de vivre avec un autre. Un autre justement pas comme nous, tellement Autre qu’il en est déroutant, si Autre qu’il est parfois insupportable. Aimer son enfant pas comme soi. Une de tes premières paroles fut la suivante : « Vous m’avez peut-être fait comme vous avez pu, mais pas comme j’ai voulu. » Et toi aussi, tu n’es pas comme nous voudrions que tu sois. C’est cela l’amour, sa découverte et sa vivacité : nous aimons un enfant qui n’est pas celui que nous avons voulu. Il n’en est pas moins vraiment notre enfant. Irremplaçable. Insubstituable. L’amour est toujours un Autre.

17 J’en arrive au point de ce courrier où il me faut te préciser ma conception des mots utilisés. Je t’ai parlé de plaisir, de jouissance, d’amour, de désir et de parole. Chaque terme a son sens propre et celui d’une relation avec les autres. Je m’explique, mais tu vas vite comprendre. Avoir du plaisir à être avec son enfant, ce n’est pas jouir de lui. Comme le disait Annie Leclerc dans Parole de femme, je connais un plaisir, une jouissance du vivre, si lumineuse, si indéniable. Vous ne voyez pas ? « Je parle de la jouissance exquise de l’enfant. » Non pas celle d’être un enfant, mais celle d’être adulte et de voir, toucher, entendre, faire rire, porter, nourrir, et voir encore, et caresser, un enfant. Une patiente qui n’avait jamais utilisé le mot de jouissance se mit à parler de la jouissance qu’elle avait à porter son bébé dans son sein.

18 Les humains ne sont pas des êtres de seul besoin, mais des êtres parlant de désir. En fait, en nous, le désir et l’amour ne font pas forcément bon ménage. C’est une énigme de la vie, mais c’est ainsi. Aimer et désirer sont deux verbes qui, dans une vie, ne se conjuguent pas toujours au même temps. C’est même cette antinomie qui donne place à un bébé aimé.

19 Par exemple, comment aimer un enfant dit pas désiré ? Eh bien, justement en désirant qu’il vive, et qu’il vive comme un petit d’homme. Mais aucun enfant ne naît jamais sans une mise de désir. Le désir naît avec et dans la vie d’un bébé parce que, au départ, il désire sa mère et son père, ceux qui sont ses maman et papa. Ne me demande pas comment cela se fait. Je n’en sais rien, et je m’en fous. Je ne puis te dire que ceci : nos enfants se sont conçus de désirs partagés dans des paroles d’accueil. Nous en avons parlé – et le désir a fait le reste ! Quand on aime, on est toujours trois. Une chose est sûre, du désir les humains peuvent ne rien vouloir savoir, tout en ignorer. Parce qu’il est inconscient, il nous échappe, il fait son chemin en nous à notre insu. Seules des paroles échangées nous en révèlent une part. Mais, vois-tu, c’est bien du désir que naissent les bébés. Bien sûr il peut s’allier, faire alliance et alliage fécond, avec l’amour, mais le scandale, c’est que pour la conception des bébés, il n’est nul besoin d’amour, le désir suffit. Je dis le scandale, car il est un bon gros mensonge courant des parents bienveillants. L’enfant demande : pourquoi je suis venu au monde ? Et les parents de répondre : parce que nous nous aimions. Entends déjà l’imparfait. Le temps passe. Les mêmes parents divorcent, disant ne plus s’aimer. Alors, l’adolescent perd, avec cette rupture, et sa confiance et ses raisons de vivre. Le désir, quand il prend corps d’enfant accepté, fût-ce en une fraction de seconde, est indestructible. L’amour, du moins la précarité tout humaine des sentiments, connaît des revirements, des aléas, des ruptures. Bien sûr, je n’ai rien contre l’amour présidant à la venue au monde des enfants, mais à l’expresse condition de ne pas dénier le désir à l’œuvre. Car il demeure dans la fugacité de son acte.

20 Il faut beaucoup d’amour pour supporter que son enfant désire, qu’il désire vivre, parler, apprendre, lire, écrire, compter, et surtout désire d’autres que nous ses parents. Aimer son enfant sans renier le désir de vivre, tel est notre acte de parents. Cela implique plusieurs choses.

21 La première, c’est que l’identification de notre bébé comme petit d’homme, enfant de ses parents, fils de la Parole, prime sur son investissement. L’investissement d’un enfant n’est pas une preuve d’amour pour les deux raisons suivantes. Tout d’abord, l’amour est épreuve, il se donne sans preuve. Ensuite, si l’on n’a pas clairement identifié son enfant comme humain, on l’investit comme n’importe quel objet : canard, ourson, étoile… Or il est un sujet à aimer comme tel.

22 La deuxième, c’est qu’il ne sera pas à vie le petit chéri de sa maman adorée. Les mères qui désignent leur enfant de Mon chéri n’ont-elles pas un chéri bien à elle dans la vie ? Ont-elles envie de croquer leur bébé comme le Mon Chéri bien moelleux de la publicité ! Aimer son bébé, c’est lui parler, s’adresser à lui, l’appeler de son prénom. C’est aimer à lui parler comme à un autre, et non se reflèter dans l’image de nous qu’il nous offre. Papouilles, gratouilles et autres chatouilles font bien partie du chérissement des enfants, à la condition sans doute de savoir s’arrêter.

23 La troisième, c’est que dans l’amour de ses parents pour lui, un enfant découvre le désir et vice versa. Qu’est-ce à dire ? Cela est vital, et totalement humain. Le désir, comme l’amour, mais si autrement, nous concerne comme être sexué dans notre identité d’homme ou de femme. Objet d’amour et de désir de sa mère, un bébé aime et désire sa mère. Je te cite le seul cas de la mère pour simplifier. Mais il la désire comme femme là où elle l’aime comme mère. Il convient qu’un bébé ait assez désiré sa mère comme femme pour qu’elle puisse lui être interdite comme exclusif objet de désir. Le désir humain, on l’oublie trop souvent, se constitue dans une relation incestueuse, prenant comme premiers objets des objets intrafamiliaux. De cette relation originaire le désir gardera toujours la trace. Le vieux Lacan – tu ne coupes pas à l’évocation de mes ancêtres ! – parlait d’un mouvement tangentiel vers l’inceste inhérent au désir institué par la Loi. Aimer son enfant comme un être humain, c’est se détacher de lui comme objet de désir, et pour lui, et pour soi. C’est une relation ternaire. Aimer son enfant, c’est lui faire découvrir d’autres extrafamiliaux. De cette découverte de l’inceste interdit en paroles, l’amour répond. Car les paroles de l’interdit sont un dit d’amour entre parents et enfant. Aimer, c’est faire avec le manque, ce n’est pas seulement, surtout pas, vouloir être aimé.

24 Aimer, c’est aussi faire avec la mort, avec notre condition de mortels. Aimer son enfant, c’est faire avec nos fantasmes de mort à son endroit, avec notre haine, notre violence à son égard. Aimer un enfant, c’est ne pas craindre la haine, ni la sienne ni la nôtre. Haine à ne pas dissoudre dans la gélatine des sentiments obséquieux du paraître bons parents, sentiments ravageants. Aimer son enfant, c’est n’en être pas amoureux. L’amour ne fait pas de sentiment. Il n’a pas le temps. Un amour, dépris du sentimentalement-correct des écrans, détaché du sentimentalisme pédophile à souhait de l’imaginaire collectif, dépouillé de la morbide moralisation des discours psychologisant, cet amour-là est geste. Il est don de geste et de parole. Un amour de l’enfant aussi fort que sa mort, dont à l’occasion nous rêvons.

25 Je t’ai parlé de la visée incestueuse où naît le désir entendu dans l’amour. Je ne puis passer sous silence une façon d’aimer les enfants qui les tue. Je veux te parler de la pédophilie, et de sa relation avec ce que j’appelle la misopédie, la haine et le mépris pour les enfants. Évidemment, à l’heure actuelle, quelqu’un qui dirait qu’il n’aime pas les enfants serait traité de monstre ou considéré comme tel. Pourtant, il y a des humains qui n’aiment pas les enfants. La difficulté, c’est d’aimer avec justesse, et en un sens aussi, avec justice, pas dans la passion. Le trop du pédophile, c’est sa passion. Son avidité le rend aveugle et sourd à tout autre enfant que soi. Il ne connaît que soi. Il ne peut aimer un enfant pour lui-même, il ne l’aime que pour les plaisirs qu’il prend avec lui. Et c’est lui encore qui décide du jour et de l’heure, avec force arguments pédagogiques : c’est pour ton bien. Ce prétendu discours initiatique est une calamité. Car aimer un enfant pour son bien, c’est la pire des catastrophes qui puisse lui arriver, la porte ouverte à tous les errements, à tous les abus, à toutes les violences, à tous les meurtres.

26 Le discours actuel sur la pédophilie n’est pas sain. Il entraîne des travers qui coupent certains pères de leurs enfants. De nombreux jeunes papas n’osent plus exprimer leur amour et leur tendresse pour leur enfant. Dans notre prude société, où le sexe est tout autant proscrit que la mort, je veux dire le fait de parler de l’un ou de l’autre, tous les discours se donnent la main pour censurer le corps et réprimer le désir.

27 Notre société est pédophile dans son discours ambiant : que ne fait-on pour protéger les enfants, pour et dans leur prétendu intérêt, mais que l’on pourrait parler aux enfants, personne justement n’en parle. En cela notre société est misopède. Elle n’aime pas les enfants. Elle n’aime que les êtres de besoin qui n’aspirent qu’à consommer. La mondialisation se moque des enfants. Elle traite leur éducation, leur culture et leur santé comme des biens de consommation courante. Non seulement elle ignore les enfants, mais elle les tue – au nom des libertés qu’elle leur refuse. Comment aimer un enfant de façon désintéressée, l’aimer à l’écouter – tous les enfants ont tant de choses à dire, y compris ceux qui ne parlent pas avec des mots – dans un monde voué au fric et à la guerre ?

28 Mon cœur de père aimant est malmené, bouleversé par le sort fait aux enfants – au fait, j’ai vu le cardiologue à propos de mon arythmie, ta mère m’ayant accompagné à la dernière visite ; il m’a trop fait rire, il me dit : « Tout va bien, je n’entends rien. » « Ah bon, lui dis-je, si vous n’entendez rien, c’est grave, docteur ? » Oui, mon cœur d’homme et de père est blessé de la façon dont on accueille les enfants, et partant leurs parents. Nous les psys, nous avons encore du travail pour de longues années ! Les sans-cœur, quasiment la majorité des pratriciens de l’obstétrique moderne, scientifique et médicale – ça fait sérieux –, méconnaissent totalement que l’amour d’une mère se glisse dans la relation qu’elle entretient avec son bébé, et ce dès la grossesse. Je te joins un témoignage éloquent à ce sujet. Et cet amour outragé par les examens, les mutismes de la technologie… Tu te rends compte, pour toi par exemple, sur une radio de toi dans le giron de ta maman, il y avait écrit : « c.u. », contenu utérin ; avoue que ça fait cul. J’étais hors de moi que l’on traite ainsi ma femme – comme si elle n’était qu’une matrice – et mon bébé. Ils ne savent pas qu’à intervenir ainsi sans parole – des examens de tous les acabits, il y en a, et les femmes les demandent –, ils perturbent gravement la relation mère-enfant, et par conséquent peuvent compromettre le devenir d’un enfant. On n’est pas des bœufs ! L’art d’une médecine à l’écoute des humains, la vocation d’une obstétrique attentive à la relation mère-enfant donneraient place et respect à l’amour que des parents en devenir ont pour leur bébé en train de venir au monde. Dans nos métiers de relation, on peut tellement entraîner de la mort sans le vouloir qu’il n’est vraiment pas utile d’en générer en le voulant. Un soignant, si savant soit-il, qui ne protège que l’exactitude de son protocole – pour se couvrir en fait, comme si toute vie et tout amour ne comportaient pas de risques – et ne se soucie pas de l’autre affecté n’aime pas l’autre. Tu comprends maintenant pourquoi je mets sur la même ligne les pédophiles et les docteurs de l’objectivité, c’est que les uns et les autres, bien différemment évidemment, sont des misanthropes. Ils n’aiment pas l’humanité de l’homme dans l’enfant. Car aimer un enfant, c’est aussi aimer le fait qu’il est un être humain. Un humain à qui nous tendons la main. Comme j’ai aimé vous tenir la main quand vous étiez petits. Une main, un humain. Une main donnée sur le chemin de la vie ouvrant, du même élan et du même pas, la voie au désir et la voix à la parole, dans le visage rayonnant de l’autre qui nous fait face.

29 Ton arrière-grand-mère, la p’tite grand-mère, disait toujours : « Il faut vivre avec son temps. » Mais quand les temps tuent l’homme en prétendant le soigner, tu reconnaîtras bien là ton père, je ne peux pas me taire. Je crie comme la femme prise au labeur parturient, comme l’enfant qui naît de la vie nue en quête de parole, je crie, je dis la nudité et le dénuement natif du bébé nouveau-né, ce qui fait de nous un père dans le papa qui dit oui à son fils. Le sensoriel amour d’un père.

30 Comme tu n’auras pas manqué de l’entendre – je te sais perspicace, et vigilant depuis que tu es père –, cette lettre un peu longue est ma manière personnelle de célébrer ton anniversaire, celle aussi de te dire combien et comment j’aime mes enfants – et toi qui es notre aîné.

31 Nous avons, avec votre mère, toujours essayé de vous aimer avec attention, et chaste amour. Cela pourrait se dire ainsi : Bébé, donne-nous d’aimer ce que tu aimes, la vie tout simplement.

32 J’ai grande estime pour vous trois, égale attention, et si différent amour.

33 Je t’embrasse très fort. Embrasse également Ophélie et tendrement Anna.

34 Ton père

35 Gilles Cantarel

36 Lyon, le 2 avril 2003

Témoignage

37 C’est positif ! La petite bandelette rose vient d’apparaître et me confirme ce que je sentais depuis quelque temps, ce que j’espérais avec force : je suis enceinte.

38 Je savoure cet instant, je lui parle déjà, c’est mon secret pour quelques heures, ce soir, je l’annoncerai à mon mari.

39 J’ai un peu peur, je le sais réticent, angoissé à l’idée d’un troisième.

40 Un nouvel équilibre à trouver, une nouvelle place pour chacun, un nouveau bouleversement. Seule inquiétude pour moi : où vais-je accoucher à Lyon ?

41 Une amie m’indique une maternité qui semblerait dans la même mouvance que la maternité des Lilas où sont nés mes deux autres enfants. Je prends un premier contact par téléphone, puis je m’y rends comme prévu.

42 Les Lilas, ils ne connaissent pas, c’est étrange !

43 Je demande s’ils acceptent les papas au bloc pendant les césariennes, c’est un point très important pour moi et je sais que, la plupart du temps, c’est impossible. Je suis rassurée sur ce point.

44 Je veux éviter un accouchement surmédicalisé où je serais privée de ces moments d’intimité avec mon mari pour accueillir notre enfant. Je veux pouvoir vivre mon accouchement dans un cadre rassurant qui privilégie la relation.

45 À la suite de ce premier rendez-vous, et seulement plusieurs mois après, je décide d’écrire une lettre au gynécologue qui m’a reçue et qui était censé me suivre pour la suite de ma grossesse. En voici le contenu.

46 Monsieur,

47 Au mois d’octobre dernier, nous nous sommes rencontrés pour la première fois à l’occasion d’une consultation dans la maternité où vous exercez afin que vous puissiez déterminer le terme de ma grossesse.

48 J’allais découvrir ce jour-là sur l’écran de votre appareil d’échographie l’enfant que je porte. Premier contact visuel qui venait confirmer la présence de ce petit être que je sentais vivre en moi depuis déjà quelque temps.

49 Bien qu’ayant deux enfants, j’attendais ce moment qui, loin de m’être inconnu, n’en restait pas moins singulier et empreint de beaucoup d’émotion.

50 Je regrettais cependant de ne pouvoir partager ces instants avec mon mari, mais j’étais persuadée, tant on m’avait vanté les mérites et la « philosophie » de votre maison, que ce premier contact avec vous me mettrait en confiance et ne me ferait pas regretter la maternité des Lilas qui, bien que présentant quelques imperfections – certes, c’est humain –, a pour priorité la relation et le dialogue, sans négliger par ailleurs l’aspect médical d’autant plus nécessaire dans mon cas qu’il est prévu de pratiquer une troisième césarienne.

51 Ma surprise fut grande et le champ me parut a posteriori bien moins fleuri qu’annoncé. En effet, au lieu d’un entretien de prise de contact, j’ai eu l’impression de subir un interrogatoire technique sur mon passé de parturiente.

52 Les yeux rivés sur l’écran de votre ordinateur, vous tapiez très scrupuleusement adresse, numéro de téléphone, nombre d’enfants, nombre de césariennes, nombre d’avortements ou fausses couches éventuelles, maladie, poids, taille…

53 Je cherchais un regard et m’enfonçais dans ma chaise, mon sac à main sur mon ventre. Je me sentais mal à l’aise sans trop savoir pourquoi, traversée par de vagues sentiments de peur et de tristesse mêlées, que j’attribuais au changement de lieu et au fait que j’allais devoir renoncer à me faire suivre par mon gynécologue avec lequel des liens de confiance et de protection tissés depuis quinze ans me rassuraient.

54 Je me raisonnais : « Bon, aujourd’hui, c’est juste une prise de contact, il n’y a pas d’examen gynécologique, laisse-toi le temps… c’est normal… »

55 L’interrogatoire terminé, je m’allongeais sur la table et entrouvrais mon pantalon afin de vous laisser procéder à l’échographie.

56 Quelle joie de voir apparaître mon bébé minuscule mais prenant déjà beaucoup de place ! J’attendais vos commentaires et vos informations avec impatience ; voici ce que j’ai entendu : « Bon, alors là il y a la tête, là, des bouts de membres, on en voit un, là c’est le cœur. D’après les mesures et la date présumée de vos dernières règles, votre grossesse est d’environ sept semaines. De toute façon, il faudra repasser une échographie à la douzième semaine, parce que, en cas de malformation, il faudra vous faire avorter tout de suite, sinon après c’est compliqué, il faut demander des autorisations et faire plein de paperasses. Voilà, vous pouvez vous rhabiller. »

57 La consultation en tout et pour tout a duré dix minutes, à peine le temps de remettre mon vêtement et de faire le chèque, vous étiez déjà dehors papotant avec la secrétaire. Il était midi, l’appel du ventre sans doute !

58 Je regagnais ma voiture, sidérée, sans vraiment m’en rendre compte, essayant de chasser de ma tête les mots « avortement, malformation, bouts de membres », pour ne garder que l’idée que j’étais enceinte d’un petit être en cours de formation et non celle d’une masse informe, d’aspect morcelé, dépourvue d’affect, qui m’habiterait quelque temps, d’une chose en relation avec rien ou tout au plus avec une autre chose qui serait moi.

59 J’allais rejoindre mon mari pour le rassurer, lui dire que tout s’était bien passé mais que j’étais cependant un peu inquiète que vous ayez prononcé les mots malformation et avortement. J’étais en réalité en train de minimiser l’impact que ces mots avaient eu sur moi. C’est moi qui avais besoin d’être rassurée. Peu à peu, je m’anesthésiais inconsciemment pour ne pas sentir ma colère et mon angoisse. Quelques jours plus tard, en racontant notre entrevue à une amie, j’ai pu sentir la violence de vos paroles et leurs conséquences sur moi.

60 En effet, j’ai réalisé qu’insidieusement ces mots m’avaient pénétrée, effractée et m’éloignaient psychiquement de mon bébé. Depuis une semaine, je ne touchais plus mon ventre, je ne communiquais plus avec mon enfant, comme s’il n’existait plus, comme si vous m’aviez déjà fait avorter. Je ne me sentais plus enceinte et je ne pensais plus à lui qu’en termes de chose, d’objet et non plus de sujet vivant.

61 Puisque jamais cela ne m’était arrivé lors de mes précédentes grossesses, vous le médecin, spécialiste de surcroît, vous aviez forcément de bonnes raisons de tenir ces propos, de m’informer et de décider à ma place. Il n’y avait même pas à réfléchir, en cas de « hors normes », un petit coup d’aspirateur, ni vu ni connu, et on passe à autre chose.

62 Vous, détenteur du savoir scientifique, vous qui maîtrisez la technique, vous semblez en oublier l’essentiel, la relation.

63 Vous avez en face de vous des sujets pensants, éprouvants et non des objets à manipuler. Vous semblez oublier l’importance du lien entre une mère et son bébé, fût-il un embryon de quelques jours, cela n’est pas futile. Dois-je vous rappeler la vulnérabilité excessive d’une femme enceinte ? Cela mérite quelques égards…

64 Je suis de nouveau gagnée par la colère qui m’entraîne vers un discours accusateur et donneur de leçons. Cela n’est pas mon propos et j’ose espérer que vous saurez mettre en chantier quelques réflexions sur une certaine éthique de votre pratique.

65 Pour ma part, grâce au soutien de mon entourage, j’ai pu prendre le recul nécessaire pour retrouver le contact avec la vie naissante dans mon ventre, et ainsi poursuivre relativement tranquille ma grossesse.

66 J’ai tout d’abord repassé une échographie afin d’être rassurée et pris la décision d’accoucher dans un lieu plus familier, la maternité des Lilas, avec mon obstétricien.

67 Aujourd’hui, je suis enceinte de sept mois et demi, et mon petit garçon va bien. Il a très tôt manifesté sa présence comme pour me rappeler qu’il est bien vivant et que nous sommes en lien.

68 Tom est né le 21 mai 2003 dans une ambiance feutrée, détendue grâce à une équipe médicale à l’écoute qui nous a permis de vivre intensément ce grand moment de bonheur.

69 Patricia Raymond-Cannas

L’amour, c’est comme une chanson

Philippe Bouteloup[*]
Pour Félix et Tamara
Description de l'image par IA : Partition musicale avec texte en dessous.

Date de mise en ligne : 01/12/2005

https://doi.org/10.3917/spi.028.0049