Dossier
L'observation de l'allaitement : une modalité de soutien à la relation primaire ?
- Par Marie-Aimée Hays
Pages 107 à 120
Citer cet article
- HAYS, Marie-Aimée,
- Hays, Marie-Aimée.
- Hays, M.-A.
https://doi.org/10.3917/spi.027.0107
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- Hays, M.-A.
- Hays, Marie-Aimée.
- HAYS, Marie-Aimée,
https://doi.org/10.3917/spi.027.0107
1 L’allaitement au sein représente une relation irremplaçable entre le nouveau-né et sa mère, une interaction complexe que l’on décrira, avec Soulé, à quatre niveaux : biologique, éthologique-comportemental, émotionnel et fantasmatique. Après avoir résumé ceux-ci, nous nous interrogerons sur l’expérience propre du bébé allaité : le nouveau-né ne dispose pas de mots pour dire ce qu’il vit, mais les mères déploient une faculté d’intuition unique pour leur bébé (au sens où Winnicott l’a définie), en particulier au moment de l’allaitement, qui mobilise toute l’attention, le souci vital dont elles sont capables. Cette empathie que les mères en bonne santé offrent naturellement à leur bébé, ne va pas de soi pour les professionnels qui ont la responsabilité de soutenir les débuts de la relation mère-nourrisson. L’exercice de cette attention requiert un cadre précis. À partir d’un exemple clinique, nous réfléchirons au processus engagé dans un dispositif d’observation de l’allaitement, au sens de l’attention apportée à cette relation intime : une observatrice, à côté de la mère, l’aide à regarder et à voir son bébé.
Éléments de repères théoriques
2 L’interaction biologique d’allaitement consiste en une transfusion lactée d’un corps à l’autre, elle s’accompagne de bouleversements physiologiques chez la mère et l’enfant. Ces mécanismes biologiques se déploient dans le cadre d’interactions éthologiques : Bowlby a décrit cinq comportements d’attachement (pleurer, sourire, suivre, sucer, s’accrocher), tous présents dans l’interaction d’allaitement dès la naissance. Mais on peut aller plus loin et considérer que ces comportements discrets font partie d’un ensemble d’attitudes destinées à favoriser la proximité mère-bébé : par exemple, le contact ventro-ventral est la position favorable à l’échange lacté, c’est aussi la position de plus grande proximité possible entre la mère et son petit, qui mettent ainsi en contact les parties les plus vulnérables de leur corps (les faces antérieures contiennent tous les organes de relation).
3 L’allaitement constitue à lui seul une unité fonctionnelle de comportements au service d’une même fonction : la proximité mère-enfant nécessaire à la survie, devenant sentiment de sécurité chez les partenaires. La théorie de Bowlby a des prémisses chez les auteurs d’Europe centrale, en particulier Ferenczi et Hermann : ce dernier, inspiré par les recherches en éthologie animale, parle du cramponnement du bébé à sa mère comme forme première de la relation et source de la vie psychique. Hermann relie la détresse fondamentale du nouveau-né humain à cette aporie : comment se cramponner à une mère qui n’a pas de poil ? Ces travaux princeps ouvrent la voie aux recherches sur les anxiétés primitives des nouveau-nés et aux théories des enveloppes psychiques, fondées sur les relations corporelles et la fonction de la peau. Ainsi Bick décrit, elle, comment le bébé ne ressent pas tout d’abord l’unité de son corps, dont les éprouvés sont indissociablement physiques et psychiques. L’unité de la personnalité se construit peu à peu avec le secours des fonctions contenantes de l’objet maternant, ressenti comme tenant ensemble les parties de la personnalité. Pour Bick, l’objet contenant optimal serait, pour le bébé, « le mamelon dans la bouche, accompagné du portage, des paroles et de l’odeur de la mère. » L’attachement à un autre être humain – la mère – est ainsi la condition de la survie physique et de la construction d’un sentiment intérieur de continuité vitale : la peau psychique étayée sur la qualité du maternage établit cette continuité vitale.
4 Si Bowlby propose l’hypothèse d’un système humain de motivation inné, dirigé vers la recherche de proximité physique (dont découle la sécurité affective), les travaux psychanalytiques sur les contenants psychiques soulignent comment les soins physiques au bébé apaisent les anxiétés primitives liées à l’extrême prématuration du bébé humain. Mais ces soins physiques sont imprégnés des émotions de la mère, qui met sa capacité liante (capacité de rêverie selon Bion, préoccupation maternelle primaire selon Winnicott) au service de son bébé qui pourra peu à peu intérioriser cette fonction contenante, sentir et penser ses émotions et celles des autres. Les récents travaux de Stern conduisent plus loin encore. Cet auteur propose de considérer la recherche de l’intersubjectivité (du partage émotionnel) comme un système de motivation primaire, qui devrait s’ajouter au système de l’attachement et au système pulsionnel freudien. Dans cette matrice intersubjective se fonderait le développement psychique du bébé : mais les émotions ont un support biologique, et sont perceptibles au travers des micro-comportements échangés dans la relation. Si nous suivons l’hypothèse de Stern, il s’agira, à travers ce qui s’observe (se voit ou s’entend) dans la relation d’allaitement, de ressentir ce qui s’y vit, en particulier à partir du rythme, un indicateur essentiel de l’accordage affectif entre la mère et le bébé.
5 Nous avons parcouru un continuum de l’interaction biologique à l’interaction comportementale et affective ; à partir des travaux de Freud nous passons à l’interaction fantasmatique pour rappeler les hypothèses des psychanalystes concernant l’allaitement au sein. Bowlby s’est opposé à l’hypothèse freudienne qui veut que le besoin oral soit primaire chez le bébé, pour le remplacer, on l’a vu, par un besoin de lien (dont l’oralité ne serait qu’un des aspects). Mais Freud introduit la notion de sexualité infantile pour essayer de comprendre comment la réplétion procure au bébé un plaisir, une satisfaction psychique. Cette érotique primaire fonderait le désir du sein, et la capacité naissante à imaginer : vivre psychiquement. Une complexification intervient là, lorsque l’homme Freud, voyant le bébé repu quitter le sein les joues rouges, l’air bienheureux, y voit le prototype de la satisfaction sexuelle chez l’adulte.
6 Deux choses sont en question ici : la difficulté d’observer un allaitement, liée à la projection de contenus de la sexualité adulte (et la culpabilité qui en découle, il s’agit du contre-transfert de l’observateur) ; la polysémie du sein, chez l’adulte et en particulier chez la mère allaitante. Les travaux psychanalytiques récents montrent comment donner la vie représente chez la mère une véritable crise, qui la conduit à revisiter et réaménager les étapes antérieures de son histoire. Reviennent ainsi les émotions vécues de la mère dans la relation à ses propres parents, en particulier la relation primaire à la mère et son propre passé de bébé (allaité ou non), l’élaboration des conflits œdipiens, la relation actuelle au père du bébé et aux figures significatives de l’entourage.
7 L’interaction fantasmatique autour de l’allaitement au sein apparaît donc particulièrement complexe, au carrefour de représentations culturelles (l’image de la mère allaitante reste l’emblème de la bonne mère, valorisée par cet acte généreux), socioculturelles (le conflit entre sein maternel et sein érotique semble particulièrement prégnant dans notre civilisation : culturellement le sein est lié à la séduction et à l’érotique sexuelle adulte) et personnelles puisque l’allaitement s’inscrit dans l’ensemble de l’histoire de la femme, venant réactualiser ses propres expériences de bébé, d’enfant, de jeune fille et de femme.
8 Le bébé naît dans la tête de ses parents, bien avant sa venue au monde effective : le nourrisson imaginé occupe une place de choix. Aussi le nouveau-né, encore peu différencié psychiquement, sera-t-il un objet privilégié de transfert d’émotions infantiles de ses parents. Ces émotions sont à la fois vectrices de liens (elles permettent d’affilier le bébé à la famille et à la culture de cette famille) et sources de complications lorsqu’elles en viennent à voiler la part personnelle du nouveau-né. Précisons toutefois que la notion parfois utilisée en psychopathologie, de « fusion mère-bébé », est un raccourci qui désigne en fait la confusion entre le bébé de « la réalité », dont l’autonomie et les besoins propres nécessitent d’être contenus (sentis, reconnus et pensés), et le bébé imaginé, « tout fait », issu des projections parentales, de leur monde interne. Cet anachronisme inconscient est source de difficultés dans la relation avec le bébé.
9 Stern travaille cette hypothèse récapitulative de manière originale. Il propose que l’état psychique particulier de la femme enceinte puis jeune mère, soit compris dans le fonctionnement de ce qu’il nomme la constellation maternelle : un réseau de représentations et de significations nouvelles, organisé autour de quatre thèmes subjectifs dominants (la survie et la croissance du bébé, l’attachement et l’amour pour ce bébé, la réorganisation identitaire [devenir une mère], et le soutien que nécessite ce bouleversement). Nous pouvons penser que l’allaitement se déploie dans ce nouveau champ de représentations spécifiques de la maternité : le sein allaitant, s’il convoque les conflits maternels de la dynamique œdipienne et pré-œdipienne, est aussi une découverte pour la jeune mère, la rapprochant de façon inédite et intense des souvenirs, conscients ou non, du « bébé en elle », de ses propres affects de bébé de sa mère.
10 Nous voici maintenant devant une représentation complexe de l’allaitement, à laquelle nous voulons ajouter l’expérience propre du bébé, souvent oubliée dans les débats sur ce thème. Comment l’attention au bébé au sein peut-elle l’aider à aider sa mère, pour que celle-ci accepte ses besoins (d’attachement, de nourriture, de rythmes corporels partagés, de plaisir) en se sentant elle-même reconnue comme mère ?
Observer l’allaitement ? Abord par l’échelle de Prague : Prague Newborn Behavior Description Technique
11 L’étude dont il est question concerne une observation moins expérimentale (qui situe l’observateur en dehors du champ de l’observation) que clinique, définie par l’attention portée au bébé, à la mère, et aux mouvements intérieurs de l’observateur lui-même. Bion fait de l’attention une composante de la fonction « alpha », fonction liante qui permet à la mère de se laisser toucher émotionnellement, puis d’attribuer un sens aux manifestations de son bébé, malgré tout le bouleversement que cela produit en elle.
12 Dans les années 1940, Middlemore, psychanalyste anglaise, observe le comportement de nouveau-nés allaités au sein, à la maternité. Elle en dégage notamment les enjeux de la présence de l’observateur. Elle demande aux mères l’autorisation d’observer le bébé tandis qu’il tète : « J’ai utilisé cette formulation de sorte que la mère comprenne que je me concentrerais sur le bébé et sa façon de téter, précisément comme elle le faisait elle-même » (p. 29). Middlemore établit ainsi un cercle de protection et d’attention autour de l’enfant. Elle ne prend pas les bébés dans ses bras, ni ne donne de conseils. Elle relève les raisons inconscientes qui font qu’il est difficile de simplement observer un allaitement, sans intervenir. Cette situation réveille les sentiments infantiles ambivalents de l’observateur, qui voyait sa mère s’occuper d’un puîné. L’observateur éprouve un profond intérêt pour la situation, en même temps qu’il peut se sentir comme un tiers indésirable, éprouver la solitude face à l’intimité du couple mère-bébé, et avoir envie de nourrir lui-même le nouveau-né, plutôt que laisser agir la mère.
13 Sulcova, psychologue pragoise, a récemment mis au point une méthodologie d’observation de l’allaitement, destinée au départ à promouvoir l’allaitement maternel en améliorant la connaissance de ses mécanismes bio-éthologiques. Mais l’auteur découvre le soutien apporté à la mère par l’observation conjointe (mère-observatrice) du nouveau-né…
14 L’échelle de Prague est une méthode d’observation naturaliste de l’allaitement (premiers mois de vie du bébé). Il s’agit de se rendre auprès de la mère et du bébé, sans interférer sur l’échange qui se construit sous nos yeux entre eux : nous choisissons une distance physique, pas trop près du couple mère-nourrisson. Dans l’après-coup de l’observation, nous remplissons une grille de cotation (26 items). Les items évaluent : le début de l’interaction (la construction de la jonction entre le bébé et sa mère) ; puis sont notés les touchers, les regards, les mimiques et paroles ou vocalisations, la réciprocité (ou non) des diverses modalités de contacts sensoriels entre la mère et le bébé, le mode de régulation de l’interaction ; enfin, le mode de séparation entre la mère et le bébé, le comportement du bébé après qu’il a laissé le sein. Le ressenti de l’observateur est noté : s’est-il plutôt identifié au nouveau-né, à la mère, quel était son propre état physique et émotionnel ? Dans la partie « notes » est consigné le récit de l’allaitement, qui personnalise l’observation, ajoute le déroulement de la tétée, les paroles de la mère.
15 Aucune observation n’est conduite sans théorie, implicite ou explicite. L’observation pragoise tire son inspiration des travaux déjà cités, qui essaient de faire le pont entre le biologique et les liens émotionnels, intersubjectifs primaires. Dans la ligne des travaux hongrois de Pikler, elle considère le nouveau-né comme un être compétent et doté d’une personnalité propre et inaliénable, d’un tempérament utile à repérer pour parvenir à s’ajuster à l’enfant. À ce premier grand axe s’ajoute celui de la créativité : si les moments de désaccordage ne pourront qu’impressionner l’observateur, douloureusement puisqu’il ne peut que recevoir de tels sentiments, l’échelle guide sa sensibilité vers les zones de coïncidence, les moments de rencontre mère-bébé, là où se situent les ressources de la dyade. Développer l’empathie pour les ressources présentes ouvre alors pour la mère la possibilité de déposer d’éventuelles représentations internes, sources d’inquiétude.
Clinique
16 Cette jeune femme accepta de participer à une recherche sur la vie émotionnelle des bébés. Le protocole comprenait l’observation de l’allaitement suivant la méthode de Prague, à la maternité et à domicile, au cours du premier mois, puis à deux et trois mois. Elle présenta pendant la grossesse des troubles somatiques, un sentiment de solitude, indiquant des troubles dépressifs que nous comprendrons mieux à la lumière des événements annoncés à la première observation.
Trois jours, récit de l’observatrice
À la maternité : le bébé a pris son bain, il est maintenant agité, ses bras font des saccades tandis qu’il pleure ; la mère lui dit qu’il va téter tout de suite et le transporte jusqu’au lit, il se calme pendant le trajet et devient éveillé et tranquille.
La mère dépose doucement son bébé, Marc, sur un coussin, lui dit qu’elle va donner le sein gauche, car il a pris le droit la dernière fois. Elle s’installe sur le lit, donne à son bébé une position confortable : il est allongé le ventre contre le ventre de sa maman, le bras droit sous le sein, l’autre en dessus, il se saisit aisément du mamelon et ne bouge plus. La mère dit qu’elle a peur que le bébé ne prenne pas assez. Son mari revient, ils parlent du prénom du bébé, discutent assez longuement sur l’orthographe et me demandent mon avis… Je reste prudente. Je regarde pendant ce temps Marc qui tète tout doucement, il est éveillé et semble suivre les inflexions de voix de sa mère, avec le mouvement de ses yeux. Le père caresse la joue de son fils pour l’inciter à continuer, trouve « qu’on est bien, là » ; il embrasse sa femme, me salue et s’en va. La mère retire le bébé du sein : Marc est devenu somnolent, relâché. Elle entreprend de le stimuler, dit-elle, pour le réveiller. Elle le redresse d’abord, le bébé fait deux rots sonores, il y a du lait dans sa bouche, ce qui fait dire à sa mère qu’il a pris, quand même. Elle l’appelle, le tapote, le secoue… Le bébé fait mine de s’éveiller, ouvre grand la bouche. Je dis que c’est un bébé de bonne composition. La mère rit, elle poursuit son « jeu » en stimulant le bébé ; je ressens cela un peu comme si elle s’amusait avec une poupée. Puis elle le tient comme en présentation devant moi, je me tiens accroupie pour regarder le visage du bébé, que je trouve délicieux, la mère se tient plus calme. Elle dit que ce sont les gestes brusques du bébé qui la surprennent le plus, par rapport à sa fille aînée. […]
Au deuxième sein, le bébé tète doucement, avec un rythme lent : trois ou quatre succions, puis une pause. La mère agite son sein, tapote les fesses, caresse la tête, le bébé continue son petit rythme, mais il s’endort tout de même bien vite. La mère dit que certains bébés ont une succion plus vigoureuse, elle le trouve fainéant. Je dis que le bébé est gentil avec ses seins. Elle reprend qu’elle n’a pas de crevasse en effet alors qu’elle en a souffert avec sa fille […]. Une fois le bébé endormi et couché dans le berceau, la mère m’explique qu’il aura un fond d’œil cet après-midi, à cause d’une séroconversion à la toxoplasmose qui s’est révélée au début de la grossesse. La mère continue : elle n’a pas accepté de se sentir enceinte avant les résultats de l’amniocentèse, car si l’enfant avait été contaminé ils auraient interrompu la grossesse. Or l’amniocentèse a eu lieu plus tard que d’habitude, pour pouvoir prélever une plus grande quantité de liquide. Puis il a fallu attendre cinq semaines pour les résultats. Jusqu’à ce moment-là, le début du 6e mois, la mère n’avait pas pris de ventre, la grossesse ne se voyait pas. Puis d’un seul coup, après qu’ils ont décidé de faire confiance, le ventre s’est mis à grossir, c’est étonnant dit la mère. Elle dit qu’elle est rassurée. Le bébé semble avoir tout ce qu’il faut, mais elle a peur que des retards ne se révèlent plus tard ; il va y avoir des examens, la recherche d’anticorps, le placenta aussi est parti en examen. Je dis que tout cela a dû être difficile, puis que j’ai admiré la robustesse du bébé, sa façon de moduler ses pleurs en attendant la tétée pour être ensuite actif et disponible.
18 Pendant la tétée, l’observatrice a perçu l’anxiété maternelle, sans connaître son origine, mais semble s’être plutôt identifiée au nourrisson, un garçon physiquement vigoureux et doux à la fois… Elle est surprise et peinée par l’annonce de la mère ; celle-ci semble avoir attendu que le bébé soit endormi dans le berceau pour partager ses doutes, dont l’observatrice devient le dépositaire en même temps que de l’espoir que le bébé soit en bonne santé.
19 Lors de cette première observation, la mère donne une indication importante concernant l’interaction fantasmatique avec son bébé : l’anxiété de la mère, sa façon de stimuler le bébé et le qualificatif de « fainéant » semblent pouvoir se comprendre à la lumière des événements traumatiques de la grossesse. Le bébé imaginé est un bébé potentiellement abîmé, ce qui pèse sur les tout débuts de l’intimité mère-nouveau né et conduit la mère à interpréter le rythme du bébé, trop lent selon elle, comme un signe inquiétant. Le père essaie d’aider la mère en encourageant le bébé au sein et en s’identifiant à lui : ils ont choisi ensemble de faire confiance.
20 L’observation de l’allaitement a permis de mettre le bébé au centre, l’observatrice innocente des circonstances dramatiques de la grossesse s’est identifiée au bébé, puis est devenue le dépositaire d’aspects inquiétants dont la mère voudrait protéger le bébé.
Trois semaines, à domicile, récit de l’observatrice
À trois semaines, l’ambiance à la maison est tendue. Après m’avoir parlé du rhume de sa fille aînée, elle me conduit vers le canapé où Marc dort ; nous nous asseyons à côté de lui. C’est bientôt l’heure de la tétée ; je demande « comment ça va ? » ; la mère me dit « moyen » et ses yeux se remplissent de larmes. Elle pense que son lait ne nourrit pas assez le bébé, « soit il dort, soit il crie ». Un soir, son mari et elle ont décidé de donner du lait en poudre, le bébé a mieux dormi après avoir pris le biberon avec le père. Et même il souriait pendant que son papa le changeait. Elle pense donc que le bébé préfère le biberon au sein, elle se sent rejetée. La veille au soir, elle lui a donné un complément de son propre lait, il a crié encore, puis son mari l’a pris et le bébé s’est calmé. Nous disons que le bébé n’avait, donc, pas faim ; la mère ajoute qu’elle est fatiguée, son mari a repris le travail, elle doit s’occuper des deux enfants et n’a pas le temps de se reposer. Marc commence à s’agiter sur le canapé, la mère se lève pour chercher des mouchoirs. Elle s’installe en calant son dos avec un coussin, l’autre coussin sous le bébé, ainsi soulevé à hauteur du sein. Le bébé saisit prestement le mamelon, commence à téter et avaler, avec un certain entrain, il me semble. La mère dépose la coupelle qui contient un peu de lait ; je lui fais remarquer qu’elle a du lait ; elle dit que c’est peut-être un peu revenu.
Elle poursuit en disant que le bébé a toujours été fainéant pour téter, il tète, s’arrête… Elle disait déjà cela à la maternité, et il me vient à l’esprit l’image d’un bébé garçon qui se jetterait sur les seins, alors que Marc donne l’impression d’avoir beaucoup de « respect », il est prévenant et délicat avec le sein. Je l’observe : il tète doucement, son corps est presque immobile. Il est éveillé au début, comme s’il cherchait le visage de sa mère, il regarde vers elle. Mais la mère est préoccupée, elle me parle beaucoup et bouge son sein en permanence, pour le stimuler dit-elle. Des souvenirs personnels me viennent, je dis que l’allaitement procède par flux, que le bébé semble téter « à vide », le rythme « téter-faire une pause » est juste la bonne technique pour faire venir du lait, cela prépare le prochain flux de lait, et c’est très différent d’un biberon qui se viderait rapidement et d’un trait. La mère est très étonnée, elle n’avait pas réalisé cela et dit qu’elle reproche plutôt au bébé de tétouiller, de s’amuser plutôt que de bien prendre et se constituer des forces (l’enfant donne l’impression d’être bien bâti). Je lui fais remarquer que le bébé est détendu : il ferme les yeux, mais la tétée continue. La mère dit qu’avec l’aînée elle avait des crevasses et n’a pas allaité longtemps, mais avec Marc ses seins sont bien, elle serait tellement déçue d’arrêter… Noël approche. Je lui demande si elle aura un peu d’aide familiale. Elle dit alors que ce garçon était très attendu, elle a deux sœurs aînées (sans enfant) et aurait dû être elle-même un garçon ; aussi craint-elle que sa mère ne veuille « s’initier », puis elle corrige : s’immiscer… Elle dit qu’elle voudrait reprendre le travail plus tard, avoir le temps d’allaiter ; à ce moment-là le bébé (endormi sur sa mère) pousse un soupir et semble se détendre davantage. Je le fais remarquer à la mère.
22 Lors de cette même séance, au moment du change, la mère dit qu’il pourrait y avoir des calcifications cérébrales, cependant peu probables, mais il faut continuer les antibiotiques, nous reconnaissons une séquence semblable à celle vécue à la maternité : il y a coïncidence entre le risque de handicap mental et le qualificatif de « fainéant ». Dans la hantise du bébé abîmé semblent se condenser l’anxiété liée à l’infection du début de la grossesse et des angoisses maternelles d’origine infantile, liées à sa culpabilité œdipienne (elle a eu le garçon que sa mère avait désiré).
23 Elle a peur aussi que son sein ne soit pas suffisant pour réparer ce bébé, lui permettre de se développer, après l’ambivalence qui a marqué la grossesse : nous venons de percevoir le poids de sa culpabilité qui l’empêche de se voir comme une mère adéquate.
24 Il se pourrait que nous assistions aux débuts de la mise en place d’un conflit entre la mère et le bébé, à l’occasion de la fatigue et de la solitude ressenties par la mère, après que le père a repris le travail. La déception et le ressentiment envers le bébé font le lit de la dépression ressentie par la mère, contre laquelle elle lutte en s’agitant. Peut-être le bébé se défend-il, lui aussi, de l’éloignement émotionnel, en dormant ou en prenant calmement le biberon avec son père. Le père est mis en difficulté pour soutenir la mère, celle-ci ressent qu’il prend sa place, ce qui accentue sa dépression (le mari la lâche pour nourrir lui-même le bébé, le bébé préfère le biberon donné par le père, il boit aussi bien le lait de substitution, elle ne sert plus à rien). Ces mécanismes interactifs font que le bébé imaginé, abîmé et rejetant, qui habite la tête de la mère, vient faire oublier le bébé réel, petit garçon placide qui semble nouer une relation amicale avec le sein. La mère se sent rejetée, alors que l’observation accompagnée de la tétée montre plutôt un bébé conciliant, et du même coup une mère adéquate.
25 Ceci est très important : ce que l’on voit et ressent dans le présent de l’interaction est beaucoup plus sain que ce que la mère dit. Placer le bébé au centre – le fondement de la méthode d’observation d’allaitement – va servir de levier thérapeutique, en valorisant le bébé et du même coup sa mère. Il y a eu un point de contact, de partage émotionnel entre la mère et l’observatrice, autour du bébé : l’observatrice, en venant près du ressenti du bébé, s’est souvenue de ses propres expériences, ce qui fait que l’explication donnée à la mère (le fonctionnement cyclique des seins et le rythme du bébé) peut être reçue et utilisée par elle.
La mère a pu continuer à allaiter son fils. À deux mois, elle et son mari ont décidé de prolonger son congé, elle préfère donner son lait au bébé ; cela lui fait du bien, vu les antibiotiques qu’il ingère depuis sa naissance. Le bébé tète bien maintenant, elle en parle avec plaisir : il a grossi, tous deux ont trouvé un rythme pour les tétées. Le bébé a pris un kilo pendant le premier mois, son lait est donc bon. La mère peut avoir ce rôle de réparation qui était si important pour elle, et oublier les risques liés à l’infection : le bébé n’a aucun signe pathologique. Elle aime bien allaiter et raconte une scène à l’observatrice : elle a pris sa douche, avait emmené le bébé dans la salle de bain avec elle, il a regardé les seins et avait des mouvements de succion… Elle lui a donné à boire ensuite ! Lors de la dernière visite, elle dit qu’elle profite bien du bébé et que la visite à trois semaines l’a aidée : elle a mieux compris son bébé, est devenue patiente avec lui : cela lui a permis de continuer l’allaitement auquel elle tenait tant.
Théorie du processus de soutien dans le dispositif d’observation
27 Dans la méthode décrite, l’observatrice est dans une position de passivité (liée à la réduction de ses possibilités d’agir, physiquement ou par la parole). Cette position de receveur a été soulignée dans la méthodologie d’observation de nourrisson de Bick : cette attitude non active de l’observateur l’expose aux sentiments de détresse infantile, ceux du bébé et ceux de la mère, réveillés par le contact intime avec l’enfant auquel elle est soumise malgré elle (Miller). Dans la situation triangulaire mère-bébé-observatrice, cette dernière peut devenir le lieu de dépôt/transformation de telles anxiétés. La transformation semble passer par un travail de révélation des potentialités de lien, chez le bébé et la mère. En mettant le bébé au centre, l’observateur montre simplement à la mère l’investissement du bébé pour elle, que son anxiété empêche de voir. Mais se voir comme une mère attirante pour le bébé est une expérience centrale de la constella- tion maternelle, qui condense la croissance de la vie et l’engagement émotionnel.
28 En raison de l’identification profonde de la mère à son nouveau-né, nous pensons que de nouvelles représentations peuvent s’actualiser dans le monde intrapsychique de la mère, lui donnant confiance dans les capacités de son propre bébé interne à entrer en contact avec l’image interne de la mère. Tout se passerait comme si l’élan du bébé pour elle, à la fois corporel et émotionnel, qu’elle peut voir par le miroir que constitue l’observation conjointe, lui permettait de se voir non seulement comme mère (réorganisation identitaire) mais aussi comme bébé ayant plein accès à son objet d’amour primaire. L’érotique est bien présente dans cette relation, une érotique primaire, partie intégrante du lien.
29 Nous suggérons de définir le soutien à la mère, dans le dispositif d’observation de bébé allaité, comme une découverte des ressources, du potentiel, jusqu’alors inemployé ou inconnu d’elle. Nous travaillons dans le moment présent, dans ce qui se passe précisément avec le bébé. D’une part nous décrivons un effet direct sur le nourrisson : l’observation conjointe facilite, pour la mère, une appréciation plus réaliste des sentiments de son bébé et un ajustement à celui-ci (se sentant mieux compris, il pourra déployer ses compétences au partage émotionnel, satisfaire sa motivation à l’intersubjectivité, source de plaisir). D’autre part ce travail de découverte de l’investissement du bébé pour sa mère a un effet d’après-coup pour la mère, réorganisant ici et maintenant l’écho d’un passé oublié : la mère ressent, profondément, un bébé aimé et aimant.
30 La position « à côté de la mère » est le dispositif spatial qui permet ce soutien, il sollicite un processus d’attention conjointe vers le bébé tenu et nourri, dont nous pressentons les résonances avec l’infantile éveillé dans la mère. Si notre position psychique d’observateur semble plutôt de type (grand) maternel, les identifications masculines sont indispensables à la qualité de l’enveloppe de soutien : le père, la représentation du père du bébé, lient pour la mère sein nourricier et sein érotique, ce qui devient un plaisir d’allaiter le bébé. Le couple procréateur encadre et lie le couple d’allaitement (nursing couple), dans la tête de la mère et dans celle de l’observatrice.
31 Quelles seraient les indications de l’observation attentive de l’allaitement comme modalité de soutien ? Il existe de nombreux cas où, sans qu’il n’existe de psychopathologie chez la mère, une situation stressante et/ou traumatisante pendant la grossesse ou à la maternité fait retour, ou vient s’inscrire dans la construction précoce de l’intimité mère-bébé. La dépression maternelle peut alors venir perturber le partage émotionnel dont a besoin tout bébé pour fonder sa vie psychique, et affecter les échanges dès le niveau corporel : un nourrisson humain a besoin d’être vu et compris dans une matrice intersubjective. L’observation attentive et non intervenante de l’allaitement, en valorisant ce qui vient du bébé, valorise la mère et peut relancer la circulation émotionnelle, à la fois entre l’enfant et sa mère, et à l’intérieur de la mère elle-même.
Biblio
- Bick, E. 1963. « Notes sur l’observation de bébé dans la formation psychanalytique », dans Les écrits de Martha Harris et d’Esther Bick, Ed. du Hublot, 1998, p. 279-294.
- Bick, E. 1968. « L’expérience de la peau dans les relations d’objet précoces », dans Les écrits de Martha Harris et d’Esther Bick, Ed. du Hublot, 1998, p. 135-139.
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- Bowlby, J. 1969. Attachement et perte, vol. 1, « L’attachement », Paris, puf, 1978.
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- Hermann, I. 1943. L’instinct filial, Denoël, 1972.
- Middlemore, M.P. 1941. The Nursing Couple, London, Hamish Hamilton Medical Books.
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- Stern, D. 1995. La constellation maternelle, Calmann-Lévy, 1997.
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