Article de revue

Attribution du prix « Serge Lebovici » à Madame Myriam David

Pages 161 à 166

Citer cet article


  • Golse, B.
(2003). Attribution du prix « Serge Lebovici » à Madame Myriam David. Spirale - La grande aventure de bébé, no 25(1), 161-166. https://doi.org/10.3917/spi.025.0161.

  • Golse, Bernard.
« Attribution du prix “Serge Lebovici” à Madame Myriam David ». Spirale - La grande aventure de bébé, 2003/1 no 25, 2003. p.161-166. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-spirale-2003-1-page-161?lang=fr.

  • GOLSE, Bernard,
2003. Attribution du prix « Serge Lebovici » à Madame Myriam David. Spirale - La grande aventure de bébé, 2003/1 no 25, p.161-166. DOI : 10.3917/spi.025.0161. URL : https://shs.cairn.info/revue-spirale-2003-1-page-161?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/spi.025.0161


Notes

  • [*]
    Bernard Golse, pédopsychiatre psychanalyste, chef du service de pédopsychiatrie de l’hôpital Necker-enfants malades (Paris) ; professeur de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à l’université René-Descartes à Paris V, bernard.golse@wanadoo.fr
  • [1]
    Amsterdam, 8e Congrès mondial de la waimh, 20 juillet 2002.

1Je suis très touché et très honoré d’avoir eu la responsabilité de présider le comité de sélection pour l’attribution du prix « Serge Lebovici » institué cette année par la waimh (World Association for Infant Mental Health).

2J’ai eu la chance de travailler très étroitement avec Serge Lebovici durant la dernière partie de sa vie et chacun sait quel homme marquant et quel inlassable travailleur il a été, laissant derrière lui une œuvre immense dans le champ de la psychiatrie et de la psychanalyse de l’enfant et du bébé.

3Serge Lebovici a été un véritable pionnier et, en tant que président de la waipad (World Association of Infant Psychiatry and Allied Disciplines) – association précurseur de la waimh –, il a joué un rôle extrêmement important dans le domaine de la toute petite enfance, en défrichant de nouvelles pistes de réflexion dans le champ de la clinique et de la recherche et, en particulier, à propos de l’impact de la transmission psychique inter- et transgénérationnelle sur les processus psychopathologiques. Dans cette perspective, la création par la waimh d’une nouvelle récompense, le prix « Serge Lebovici », s’avère très significative pour chacun d’entre nous.

4Il est désormais prévu d’attribuer ce prix en reconnaissance de contributions substantielles au développement international de la santé mentale de l’enfant et de rendre hommage ainsi aux travaux de personnes ayant été activement impliquées au sein de collaborations internationales dans ce domaine.

5Je suis sûr, aujourd’hui, que Serge Lebovici aurait été extrêmement ému par la création de cette distinction et très heureux également du choix qui a été fait pour le premier lauréat dans cette catégorie, à savoir madame Myriam David.

  • Myriam David est née le 15 mars 1917 à Paris. Elle passe à Paris toute son enfance et son adolescence, et elle y fait ses études au lycée Molière ;
  • 1933-1942 : Myriam David fait ses études de médecine, toujours à Paris. Elle est nommée externe des hôpitaux de l’Assistance publique (ap-hp), passe deux ans en pédiatrie et soutient sa thèse de doctorat en médecine pendant qu’il en est encore temps, compte tenu des événements dramatiques qui se jouent alors. Sa soutenance a lieu en effet deux jours avant la tristement célèbre rafle du Vélodrome d’hiver. Elle quitte alors Paris et rejoint sa famille dans la zone libre du Sud de la France ;
  • 1942-1945 : Myriam David entre dans la clandestinité et rejoint la Résistance pendant environ dix-huit mois avant d’être arrêtée par la Gestapo et d’être déportée dans le camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau. Après de grandes souffrances, elle survit finalement et regagne Paris au début du mois de juin 1945 ;
  • 1946-1950 : Myriam David reçoit une bourse qui, après un court séjour à Baltimore, lui permet de s’orienter vers la psychiatrie de l’enfant à Boston. Elle travaille alors et se forme à la « Judge Baker Guidance Clinic » ainsi qu’au « Child Centrer James Jackson Putnam », tout en débutant sa formation psychanalytique personnelle à l’institut de psychanalyse de Boston ;
  • 1950-1962 : De retour à Paris, Myriam David ouvre une consultation psychothérapeutique à l’hôpital Necker-enfants malades dans le service du Pr Robert Debré. Mais, dès cette époque, son travail principal se passe dans une pouponnière pour enfants de 1 à 3 ans. Elle est alors profondément touchée par l’état dramatique des bébés et par les conditions inhumaines dans lesquelles ils sont traités, n’ayant jamais pu se faire à l’idée qu’« on fasse semblant de ne pas savoir ». Elle accepte sans délai l’offre de Jenny Aubry-Roudinesco d’introduire la psychothérapie d’enfants dans cette institution, d’animer et de superviser les équipes et de mener une recherche sur les carences et les séparations précoces ;
  • en 1962, Myriam David et Geneviève Appell, avec l’aide de John Bowlby qui les invite aux colloques de la fondation ciba (1961, 1962 et 1963) et qui les aide à obtenir une subvention de l’Organisation mondiale de la santé (oms), entreprennent ensemble une étude longitudinale auprès d’enfants séparés de leur mère pendant les trois premiers mois de leur vie et qu’elles suivent ainsi jusqu’à l’âge de 4 ans. Par là, elles apparaissent toutes deux comme de réelles pionnières, dans la mesure où de telles études n’avaient encore jamais été réalisées en France. Cela fait d’elles, d’ailleurs, les seuls auteurs français à être cités par J. Bowlby dans son travail princeps sur les soins maternels et la santé mentale des enfants ;
  • en 1959, Serge Lebovici demande à Myriam David de le rejoindre dans le secteur du 13e, devenu, par la suite, l’une des plus célèbres places dans le champ de l’organisation de la santé mentale (centre Alfred-Binet) ;
  • 1966-1987 : À la demande de Serge Lebovici, Myriam David fonde et dirige le placement familial de Soisy-sur-Seine, institution faisant partie intégrante de l’association pour la santé mentale du 13e arrondissement de Paris ;
  • 1976-1987 : Myriam David fonde « l’unité des jeunes enfants » dans le cadre de la fondation Rotschild, unité qui sera ensuite dirigée par Françoise Jardin, sur le modèle du « Child Center James J. Putnam » et selon des principes assez proches de ceux qui seront développés plus tard par Selma Fraiberg dans l’optique de son travail avec des familles d’accès difficile (hard to reach families).
Sur la base de plusieurs études conduites dans cette population, Myriam David a été un authentique précurseur des recherches sur les interactions mère-enfant en France, et cela bien avant l’heure. Sa recherche avec Geneviève Appell sur les différents types d’interactions précoces demeure, aujourd’hui encore, un modèle d’observation clinique et d’approche réellement scientifique de ces questions. Elle a décrit avec la plus extrême précision les tableaux de carences intra- et extra-familiales ainsi que ceux des dépressions du bébé.

6Elle a été la première à utiliser le terme de « comportement vide » pour décrire le fonctionnement erratique de certains bébés déprimés qui semblent ne pas être mus par un monde représentationnel et fantasmatique interne. Elle a écrit le classique et célèbre ouvrage sur le placement familial en fonction de son immense expérience du problème.

7Elle a eu également une position en première ligne pour défendre l’institut Emmi-Pikler à Lóczy (Budapest, Hongrie), qui lui a toujours semblé offrir aux enfant d’heureuses conditions de développement et fournir une méthode de soins utilement fondée sur une qualité particulière de l’attention accordée aux enfants.

8Myriam David est une personne désormais célèbre dans les milieux professionnels français, en dépit de sa modestie bien connue, modestie qui est cependant, on le sait, l’apanage fréquent des véritables et authentiques grands personnages.

9Pour conclure cette présentation trop rapide de Myriam David, je voudrais maintenant faire trois remarques.

10Tout d’abord, Myriam David, comme elle l’a dit elle-même, a pris conscience pendant la guerre, et à travers son expérience concentrationnaire personnelle, du fait que les soins apportés au corps sont déjà en eux-mêmes une manière essentielle de prendre soin du psychisme. Apporter de l’aide au corps de l’autre a déjà un effet psychothérapeutique et, selon moi, il y a là l’une des racines importantes de la vocation de Myriam David dans le champ des soins aux bébés qui associent toujours de manière si intriquée les interactions comportementales et les interactions psychologiques.

11Ensuite, la force professionnelle de Myriam David a toujours été d’affronter les différents problèmes dans la perspective de les résoudre d’un point de vue global et, en même temps, avec des outils spécifiques. Par exemple, dans le cadre du travail social, elle collabore d’abord avec les professionnels de terrain et ensuite avec des responsables hiérarchiques techniques, et enfin seulement avec des professionnels administratifs dans le domaine concerné. Elle établit ainsi des liens avec des directeurs d’écoles professionnelles afin de les convaincre du bien-fondé d’une formation spéciale pour les formateurs eux-mêmes mais, dans le même temps, elle travaille directement avec les formateurs afin de les rendre plus adéquats et plus efficaces à l’égard des élèves en formation. Dans chaque cas, à chaque étape, elle assure elle-même des supervisions individuelles, des cours et des temps d’échange fondés sur la dynamique des groupes en tant que repère théorique et outil de référence privilégié. Chaque étape de travail et de formation en induit de nouvelles, au sein d’une perspective dynamique et dialectique, type de fonctionnement qui – sur un plan à la fois individuel et groupal – imprègne toutes les actions de Myriam David, c’est-à-dire non seulement dans le champ des soins aux bébés mais aussi dans celui, si complexe, de la prévention.

12J’aimerais enfin, comme dernier apport à cette présentation de Myriam David, citer quelques lignes d’un texte écrit par elle à propos de la difficulté extrême rencontrée par ceux qui furent en position de médecins dans les camps de concentration nazis. Ce texte se trouve inclus dans l’ouvrage de Christian Bernadac (p. 211-221) paru, en 1971, aux Éditions France-Empire sous le titre : Les mannequins nus. La scène se passe dans le camp d’Auschwitz-Birkenau : « Je n’oublierai jamais le regard de cette jeune femme mise soudain face à face, pour quelques minutes seulement, avec ses deux enfants qu’elle n’avait pas vus depuis son arrivée et que, sans doute, elle ne revit jamais. Je ne peux oublier non plus le regard résigné et timide des enfants. Ils se regardaient, silencieux, bras pendant le long du corps, séparés par la crainte de la minute suivante. Il aurait fallu faire quelque chose, mais on ne pouvait rien faire. Je crois qu’ils ne dirent rien, ils ne pleuraient pas, ils se regardaient ; puis les enfants partirent sagement sans opposer la moindre résistance. Peut-être espéraient-ils que ce miracle se reproduirait une fois encore. »

13Avec cette observation exceptionnelle, il me semble que nous avons là une fenêtre importante ouverte sur la complexité de la relation mère-enfant, et également une interrogation centrale sur les moyens de l’action dans les situations extrêmes.

14Pour toutes ces raisons, c’est un grand moment pour nous tous d’offrir à Myriam David le prix « Serge Lebovici » de la waimh, qui permet, ainsi, à son extraordinaire contribution et à sa trajectoire personnelle d’accéder à un niveau international de reconnaissance.

15Merci à Myriam David d’être ce qu’elle est.

16Merci à Myriam David de nous avoir ouvert tant et tant de pistes de travail et de réflexion.

17Merci à Myriam David de s’être montrée si rigoureuse dans le champ de la clinique et de la recherche, de telle sorte que nombre d’entre nous, plus jeunes qu’elle, peuvent aujourd’hui encore se référer à elle comme à un merveilleux modèle.

18Merci infiniment pour sa vision si humaine de la psychiatrie et de la psychanalyse de l’enfant.

19Merci pour son travail acharné en vue de maintenir vivant l’axe psychopathologique dans le champ de la prévention et des interventions précoces.

20Il est temps pour nous, maintenant, de lui exprimer nos pensées les plus affectueuses et les plus reconnaissantes. Chère Myriam, nous sommes tous si fiers et si admiratifs de vous !