Le métier des médecins : examiner en jouant
- Par Marcel Rufo
Pages 109 à 112
Citer cet article
- RUFO, Marcel,
- Rufo, Marcel.
- Rufo, M.
https://doi.org/10.3917/spi.024.0109
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- Rufo, Marcel.
- RUFO, Marcel,
https://doi.org/10.3917/spi.024.0109
1 L’activité essentielle du jeune enfant est le jeu. Cela est très évident jusqu’à la section des « grands » de maternelle. Le praticien va devoir examiner le jeu de l’enfant mais également, en participant de manière ludique lors de son examen, analyser le jeu à deux, le jeu incluant les parents, les limites et les défects de ce comportement.
Pendant l’examen médical
2 Il s’agit d’abord d’un jeu de regard, de cache-cache, de refus, d’opposition et d’inhibition. Tout est à noter et à vérifier lors des examens. Tentons ensemble une « chronopsychologie » du jeu.
3 Le nouveau-né joue avec son regard et ses sourires, ses régurgitations et les mouvements de sa bouche. Il faut observer ces préformes du jeu. La mère, du fait de sa préoccupation maternelle primaire, est très compétente au repérage de ces signes. Elle fera alliance avec le praticien sur les interactions de son nouveau-né. Le pédiatre pourra écrire sous la dictée de la mère les nouvelles performances du bébé.
4 Un autre aspect, trop souvent négligé, est ce que l’on pourrait appeler la « PPP », ou préoccupation paternelle primaire. Le père est en effet, lui aussi, très attentif au nouveau-né (d’autant que, privé de grossesse par la nature, il se trouve maintenant en compétition d’intérêt avec la mère).
5 Les nouveaux pères sont souvent présents lors des consultations. Ils jouent spécifiquement avec le nourrisson, qui va réagir de manière particulière au jeu paternel : les pères sont des « lanceurs de bébés », ils les soulèvent, les balancent en les faisant tourner, voilà comment on reconnaît papa !
6 Les notes concernant ces jeux archaïques, récoltées par le pédiatre, vont ultérieurement l’aider pour vérifier les progrès ou les éventuelles difficultés. Le pédiatre jouera, lors de l’examen neurologique, et le nourrisson s’adaptera progressivement à ce jeu primitif du docteur.
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Dès la position assise, jusqu’au huitième mois, apparaissent trois signes de jeux nouveaux :
- il va pouvoir saisir, pousser et attraper l’objet, le stéthoscope, détourner l’abaisse-langue. Pendant l’examen, il mord consciencieusement sa girafe ;
- il va s’inquiéter de l’approche du médecin : ce jeu préfigure le cache-cache. Il est important à repérer comme signe de bon développement. Comme il a peur de vous, son développement psychologique est correct !
- il a déjà de nouveaux contacts et relations avec ses pairs du même âge. Il faut donc avoir des renseignements de ses jeux à la halte-garderie ou à la crèche, ou bien savoir observer dans la salle d’attente les jeux à deux prouvant ses contacts relationnels précoces.
8 À un an et demi, le grand jeu se trouve dans l’opposition : « le non ». Il va éclater de rire en vous regardant, ne vous inquiétez pas trop de votre apparence ; il va venir avec son jouet préféré. Examinez celui-ci avec l’abaisse-langue, l’otoscope, avant d’examiner l’enfant lui-même. Il constatera que vous savez jouer avec les jouets et que vous ne pouvez pas être méchant.
9 De 2 à 3 ans, le langage est le support essentiel des jeux. Les nouveaux mots sont notés sur le cahier intime que vous avez pour chaque enfant. Ce cahier secret va entraîner chez votre petit consultant un immense plaisir. Il faut jouer à le faire dessiner : le dessin du bonhomme (têtard) apparaît à 3 ans, précédé par les ronds et avant les gribouillis. À 3 ans le rond et le bonhomme, à 4 ans le triangle, et à 5 ans le carré.
Jeu et maladie
10 Il peut y avoir aussi des jeux spécifiques aux maladies, sans que cela soit toujours le cas. Les enfants porteurs d’une maladie chronique jouent de moins en moins, sont de plus en plus passifs lors de l’examen médical. Ils ne s’opposent plus et, s’ils jouent moins, ils chronicisent davantage leur statut d’enfant malade. Au médecin de ne pas rentrer dans une stéréotypie d’examen et de se conforter au non-jeu de l’enfant « chronique ».
11 Les enfants atteints d’une maladie aiguë ont d’abord et essentiellement peur de la douleur physique, ce qui entraîne chez eux une rétraction et une sidération de l’activité ludique. C’est le jeu du pédiatre qui va rendre l’examen moins angoissant et peut-être, aussi, moins algique.
12 Les enfants porteurs d’une cardiopathie ont un jeu singulier consistant en une annulation de tout jeu à composante motrice. Ils font tout dans les bras de leurs parents, jouent avec de petits objets ; plus tard, ils joueront aux échecs. Ils jonglent avec la nourriture et avec les comportements de refus alimentaire. Leur jeu réside dans l’opposition, en restant fixe et immobile.
13 Les enfants en chirurgie orthopédique jouent aux accidents, se percutant avec leur chariot. Ils rejouent le risque et l’événement traumatique.
14 Les enfants « varicelleux » jouent à compter leurs boutons et font des progrès avec le schéma corporel. Ils souffrent d’être moins rouges que les rougeoleux.
15 Le jeu des enfants handicapés mérite toute l’attention du praticien. Il ne faut pas « trop bien » jouer, ce qui les sidère et les inhibe davantage. Il faut savoir jouer doucement en observant les progrès lents dont ils sont capables.
16 Les enfants atteints d’une maladie mortelle jouent souvent à espionner les services, les dossiers, et à vérifier la vérité.
Les « cahiers de jeux »
17 Il semble utile, pour le suivi des enfants, que le pédiatre collecte, recueille et possède un cahier où seront notés les jeux de l’enfant tout au long de son développement. Rédigé avec la famille au début de la vie de l’enfant, il va pouvoir devenir secret et médiateur de la relation pédiatre-enfant.
18 Les premiers dessins seront collectés et fixés dans ce cahier, on ne perdra plus ainsi le dessin du bonhomme sur l’ordonnance qu’il nous avait offert.
19 Lorsqu’il aura grandi, habitué qu’il sera à être seul avec vous pendant la consultation, il sera souvent ému de retrouver ses premières productions graphiques, ses premières phrases et ses premières émotions.
20 À l’adolescence, soit il récupérera son cahier, soit il vous le laissera comme une trace des soins et de l’accompagnement psychologique, poétique et intime qui vous ont unis.