Au secours du sein. La sucette et l'allaitement au sein
- Par Dominique Blin
Pages 65 à 75
Citer cet article
- BLIN, Dominique,
- Blin, Dominique.
- Blin, D.
https://doi.org/10.3917/spi.022.0065
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- Blin, Dominique.
- BLIN, Dominique,
https://doi.org/10.3917/spi.022.0065
Notes
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[*]
Dominique Blin, psychologue, psychanalyste, 37, rue du Départ, 75014 Paris.
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[1]
D. Stern, La constellation maternelle, Calmann-Lévy, 1997.
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[2]
D. W. Winnicott, Jeu et réalité, Paris, Gallimard, 1971.
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[3]
Cette dernière phrase est empruntée à Freud, dans le chapitre ii « Principe du plaisir » et « Jeux d’enfants », de Au-delà du principe du plaisir.
1Tétine et sein, tétine ou sein ou encore pas de tétine avec le sein : affaire de goût, de principe. Avec beaucoup de passion, une foule d’arguments se décline, toutes les théories possibles sont disponibles et s’adaptent à la logique consciente parentale. Bien sûr, l’aval du pédiatre vient conforter le discours : c’est lui, l’objet d’arrière-plan, tiers pacificateur, qui propose ou réfute, et c’est avec ou contre lui que la tétine se donne, se retire ou se refuse, mais toujours se justifie. Absente ou présente, la tétine est incontournable.
2La tétine n’a la faveur ni du public ni des parents. Ceux-ci ne disent jamais avoir rêvé leur bébé avec une tétine dans la bouche, c’est plutôt l’inverse : « J’étais contre » ou « je n’en avais pas très envie mais... », ou « je la préfère au pouce ». Pourtant, sein et tétine cohabitent avec plus ou moins de résignation de la part des parents : le bébé a besoin de téter, la mère de reposer son sein ; alors, pour le confort de chacun, la tétine relaie le sein. La tétine viendrait-elle au secours du sein ?
3Donner son lait n’est pas donner son sein ; laisser le bébé incorporer le lait de sa mère n’est pas forcément le laisser jouir du téton. Le lait est bon pour l’enfant, le meilleur disent d’une seule voix médecins et mères, incontestablement nourricier et naturel : le sein le véhicule, le fabrique. Mais s’il produit le lait, l’organe excréteur est revêtu dans notre culture de la valeur érotique d’organe séducteur et séduisant.
4Dans l’allaitement au sein, on assiste sans doute davantage à la rencontre, à la friction entre deux natures : celle du nouveau-né – être pulsionnel par excellence –, celle de la mère où le pulsionnel se modèle de culturel. Chaque culture possède son mode d’aménagement face au pulsionnel. Dans nos sociétés occidentales, à l’ère de la famille nucléaire, l’isolement et l’éloignement du groupe familial amènent la mère à vivre avec son bébé dans une très grande proximité physique difficile à gérer et qui requiert de l’aide de la part de l’autre : une « matrice de soutien [1] ». La façon dont la mère vit sa solitude, la proximité, l’intimité avec son bébé, la façon dont elle se saisit de substituts se répercutent directement sur le bien-être du bébé et lui permettent d’utiliser, à son tour, des objets substituts de la mère, dont la valeur sera peu à peu plus élaborée, une valeur d’objets, d’espaces transitionnels [2].
5La relation mère-bébé se vit intensément, souvent dans l’excès, le débordement, le trouble et la crainte, la peur de la faute, de la fatalité, de la faiblesse du bébé, de la catastrophe qui viendrait, abîmer physiquement et/ou psychiquement l’enfant. Fragilité en miroir, la faiblesse se ressent aussi du côté maternel : la faillite possible dans la tâche, la responsabilité nouvelle quelque peu surprenante, la crainte sinon le sentiment ou la réalité d’être débordée, dépossédée, dévorée, bouffée. Si le bébé ne peut vivre sans sa mère, la mère ne peut vivre sans son bébé. Depuis la naissance de l’enfant, la jeune femme se sent différente, voire transformée ; elle ne s’appartient plus, perd ses limites, son intégrité, son individualité. Dans ce temps de naissance, un sentiment océanique l’envahit : elle est perméable et sensible à l’extrême. Elle vit à la fois en intense communion avec son bébé et dans une relation de dépendance absolue, particulièrement dans l’allaitement maternel. Le plaisir de l’intimité, de l’union se teinte d’une nécessité de soumission au désir de l’enfant.
6Donner son lait, pénétrer, incorporer du soi permettent de garder son nourrisson en soi, en contact avec soi, de toujours l’alimenter avec ce qui est produit physiquement, biologiquement pour lui ; c’est vivre aussi à son rythme, à la merci d’un besoin, d’un désir impératif, où se mêlent résignation et fierté. Cette soumission appréciée par la mère en état de préoccupation maternelle primaire devient pénible à certains moments de crise, voire impossible chez certaines femmes que l’assujettissement persécute : « Il réclame tout le temps ; je ne peux m’absenter une seconde ; je ne peux plus le voir ! » Sein requis, sein souffrant, mordu, épuisé. Très vite, et en réaction, il est supprimé. La mesure de représailles prise contre le despote se formule clairement ou à bas bruit : « Puisque c’est ça, j’arrête ; il ne l’aura plus. » La sentence souligne la violence du climat, la passion générée par ce mode d’alimentation. Si le sein est retiré à l’enfant par un sevrage résolument anticipé, c’est sans aucun doute par mesure de précaution, de survie. L’intérêt, la convoitise que suscite le sein, n’offrent guère d’autres solutions. Cacher le sein, le protéger par un vêtement n’a pour but que de faire taire l’excitation déroutante et ambiguë, de calmer les émotions ressenties chez la jeune mère. Contact physique, suçotement des lèvres, mamelon dans la bouche génèrent tout à la fois plaisir et déplaisir. Les pleurs dus à l’absence sollicitent d’une autre façon.
7L’excitation naît aussi d’une confusion entre le bon et le mauvais sein. Du côté de l’enfant, dans la théorie kleinienne, bon et mauvais sont fonction de la présence ou de l’absence du sein. Dans l’allaitement maternel, l’angle de vue se complexifie : l’« orthodoxe » allègue que le bon sein s’offre à l’enfant ; c’est naturel. Le moins bon ou le mauvais se refuse ; il est remplacé par de l’artificiel. Les mères le savent et le disent, cela leur est soufflé, expliqué, affirmé, diffusé et répété par oral et par écrit. Pourtant, très vite apparaît le paradoxe entre le sein allaitant imaginé et le sein allaitant réellement ; le sein qui nourrit peut perdre rapidement sa bonne qualité s’il s’offre trop ou pas assez, pas bien ou mal. Trop présent ou trop absent, le sein magnifié, lorsqu’il est imaginé, se voit brusquement observé, discuté, jugé, plus encore blâmé dans sa réalité. À la qualité du sein s’ajoute la qualité du lait qui se mesure aussi en termes de quantité. Le bon sein et son lait toujours bon en viennent de concert à blesser la mère. Ce bon objet sur lequel se pose une grande part du narcissisme maternel peut rapidement se sentir bafoué. Le grand indicateur du bon et du mauvais, c’est le bébé : il le signale par son poids, par ses pleurs, par son mécontentement ou par sa satisfaction, ses premiers outils de communication et d’évaluation. Si les cris dépendent de la capacité du bébé à tolérer l’éloignement de sa source de plaisir ; leur intensité, la détresse qu’ils signifient les rendent rapidement intolérables.
8L’éloignement est nécessaire à l’enfant, il favorise la naissance de son psychisme : avec l’absence, il apprend à percevoir la discontinuité et l’attente ; il identifie le manque lors de l’absence et la satisfaction qui s’ensuit au retour du sein. Grâce à l’absence, l’enfant rêve, anticipe, hallucine le sein ; sa première image représentée, sa première pensée naît du désir sexuel suscité par l’attente de ce premier objet (partiel) de satisfaction orale. Dans le psychisme de l’enfant, le sein reste satisfaisant aussi longtemps que le manque (la faim, le contact) n’est pas perçu. L’art de la mère suffisamment bonne réside dans sa capacité à doser le temps de séparation et à saisir le moment où son petit commence à connaître la discontinuité, temporaire et encore tolérable tant que la perte de la continuité d’être ne vient l’anéantir. Ce temps évolue en fonction de l’âge du bébé.
9Bon, continuellement présent, le sein devient mauvais dans son absence ; il redevient bon si l’absence demeure tolérable et offre à l’enfant un temps pour penser, pour se construire et construire ses auto-érotismes. Pourtant, si la mère s’éloigne, si elle fait disparaître son sein, elle court le risque d’entendre la souffrance, l’inconfort de son nourrisson ; elle le prive, et la frustration est difficilement tolérable tant pour le bébé que pour la mère dans un effet de miroir. Bon et mauvais sein, bon et mauvais bébé se font face : le bébé bon accepte l’offre maternelle en temps et en quantité voulus, le mauvais réclame, proteste ou refuse, impose son rythme. La toute-puissance maternelle (« Le nourrir, lui donner mon sein, je suis la seule à pouvoir le faire ») se heurte à l’impuissance, à la perte de la maîtrise : « On dirait qu’il veut tout décider. » Malgré tout, l’abnégation a des limites. Dans l’allaitement, saisir la bonne distance relève de l’exploit car, le plus souvent, le sein se donne à volonté ou à la demande, sans poids ni mesure, sans balance ni dosette, un allaitement sans filet et sans vêtement, un corps à corps entre mère et bébé, telle est la technique ; la règle à suivre revêt la forme d’une injonction paradoxale.
10Le sein et son lait ne sont donc pas toujours bons ! Afin de préserver l’incomparable qualité, la mère va devoir s’absenter, se reposer..., récupérer – le sein nourricier mérite du repos, de l’espace afin de pouvoir garder la qualité d’un sein désirant et désirable –, ce retrait de la libido va rendre possible l’autorestauration maternelle, au sens propre comme au sens figuré. En effet, souvent la mère court se nourrir, se remplir après la tétée. L’impression de vide ressentie peut envahir, faire souffrir. Elle s’accompagne du sentiment d’être désemplie par un bébé « qui pompe » ou « qui vide ». Au cours de ce temps essentiel où elle se détache de son bébé, la jeune femme se retrouve et retrouve son intégrité, ses limites ; elle se défend contre l’éprouvé de perte ou d’engloutissement plus ou moins angoissant différent en fonction de la qualité de son angoisse et de sa structure. Ce temps de pause aide au rassemblement du moi et préserve d’un éparpillement, d’un éclatement : un repli narcissique nécessaire en réaction au débordement pulsionnel.
11Pouvoir s’éloigner, se reformer implique que la mère sente son bébé différencié d’elle-même, satisfait, abreuvé de nourriture et qui peut vivre sans elle pendant un temps. Mais bébé repu ne signifie pas pour autant bébé comblé : la béance de la bouche, une fois le mamelon extrait ou simplement retiré, atteste du vide, de la rupture des deux corps jusqu’ici rassemblés ; la bouche ouverte du bébé laisse entrevoir le vif de la muqueuse ; la déchirure s’expose et appelle à un recours. C’est ici qu’intervient l’objet tétine, car il cache et colmate provisoirement l’ouverture, il panse aussi la plaie tout en contentant le bébé qui s’adonne paisiblement à l’expression de sa première pulsion sexuelle, c’est-à-dire l’action de téter.
12La mère empêtrée, voire déchirée, par toute une série de paradoxes insolubles – le bon et le mauvais, la présence et l’absence, son désir, celui du bébé qui s’avive à la vue de la béance implorante – cherche et trouve en la tétine le secours d’un tiers infiltrant la douceur du neutre, un ustensile « prêt à être trouvé » et qui vient à point nommé traiter un mal douloureux : la confusion ; il se place en lieu-objet de compromis, entre deux désirs antagonistes, celui de la mère et celui du bébé. Cet objet de mise à distance, tout à la fois pare-excitation et objet de restauration, tempère et console ; il est aussi moins radical que le biberon.
13La tétine est l’accessoire essentiel doté d’ambiguïté. « Où est la tétine ? » se préoccupe la mère ; « la » traduit le flou quant à l’appartenance de l’objet ; il peut se transformer en « les » car la tétine se multiplie à foison, s’enfile autour du cou du bébé et en collier. Mme F. cherche « la tétine » avec inquiétude ; une fois l’objet précieux retrouvé, la jeune femme s’en saisit, la glisse dans sa bouche, et après quelques mouvements de succion vigoureux, la retire et l’introduit immédiatement dans le bec tout ouvert de Léo. Ce geste maternel, d’une simplicité naturelle, Léo le suit, le connaît : il sait que son tour viendra ; il attend avec raison. Sa mère dépose alors avec tendresse dans sa bouche l’objet délicatement imbibé de l’intérieur, de la production-sécrétion de celle-ci : la tétine s’est humanisée, le corps étranger s’est familiarisé et, après cette maternisation, s’introduit dans la bouche du petit, un bout de mère, c’est-à-dire tout à la fois du mère avec la salive et du non-mère avec la tétine.
14Dès la naissance, la mère propose des objets à son petit, le sein en tout premier lieu. Dans sa manière de proposer le sein, elle donne à l’enfant une tétée bonne ou mauvaise. La bonne qualité de la tétée favorise et contribue à la maturation du self ; elle permet l’instauration des relations d’objet. Winnicott décrit ce qui se passe dans ce temps sous la forme d’un paradoxe accepté, toléré. Le nourrisson va vers la découverte de ce qu’il considère tour à tour comme partie de lui-même ou partie autre que lui. Par son mode d’approche, la mère donne au nouveau-né l’illusion que le sein fait partie de lui. L’enfant « crée » l’objet prêt à être trouvé ; il le crée précisément parce qu’il peut être trouvé. De la rencontre entre ce que la mère apporte et ce que l’enfant crée naît une zone intermédiaire entre ce qui est subjectivement créé et ce qui est objectivement perçu. Le rôle positif de l’illusion est patent : un lieu de repos, une aire intermédiaire d’expérience qui appartient à la fois à la réalité intérieure et à la réalité extérieure ; c’est ce qui constitue la plus grande partie du vécu du bébé et du petit enfant.
15Le travail essentiel pour le développement psychologique est de permettre la rencontre avec le réel et d’assurer une relation harmonieuse entre la réalité intérieure et la réalité extérieure ; en permettant l’expérience de l’illusion, la mère pose les fondements de la fonction symbolique chez son bébé. C’est dans l’espace entre la réalité subjective du nourrisson et la reconnaissance du monde extérieur (la mère) comme objet séparé que s’introduisent les concepts d’objet transitionnel et de phénomènes transitionnels, prolongement de l’illusion nécessaire qui permet de tolérer la réalité et d’endurer la désillusion.
16Le transitionnel se situe dans cet espace où l’enfant passe de la fusion à sa mère à un état où il commence à la reconnaître comme autre, et entrer en relation avec elle. L’objet transitionnel marque ce moment où, au cours d’un travail progressif, l’enfant glisse de l’union à la relation. Ce phénomène est amorcé par la qualité des premières expériences orales, au moment où l’enfant tète ses doigts ou un objet autre que le mamelon maternel. L’enfant perçoit l’objet transitionnel tantôt comme un phénomène subjectif (part de moi), tantôt comme un objet (autre que moi). Lors de mouvements régressifs ou dépressifs qui peuvent survenir chez le bébé dans les temps de séparation d’avec sa mère, l’objet prend valeur de protection : première possession dans laquelle se contient à la fois du moi et du mère – embryon d’objet autre que la mère qui ouvre vers le non-mère. Soumis au désir du bébé et à son besoin, au service de celui-ci, l’objet est doué de disponibilité et permet un travail subtil de distanciation progressive. Avec lui se rejoue le temps, la douleur de la séparation, et la joie des retrouvailles se met en scène avec raffinement.
17Adèle a 6 mois. Installée dans son fauteuil, elle tient sa sucette dans la main ; très concentrée et avec un plaisir apparent, elle procède sérieusement à la mise en bouche de sa tétine, la savoure. Très vite, dans un mouvement brutal d’arrachement, elle la retire, la reprend avec le même plaisir et le même sérieux.
18Ce qui frappe dans le geste d’Adèle, c’est la mimique qui accompagne le mouvement : au visage douloureux de l’arrachement succède la joie du retour vers et dans la bouche. La souffrance de l’arrachement, n’est-ce pas ce que la petite subit lors de l’arrêt de chaque tétée ? Ne met-elle pas en scène la perte du mamelon, immédiatement suivie du plaisir des retrouvailles ? Ce jeu ne lui permet-il pas « de supporter sans protestation le départ et l’absence de sa mère [3] » ? L’objet, l’espace transitionnel, objet symbolique situé dans un entre-deux, entre le moi et le non-moi, s’introduit là où s’entrouvre un espace ; il emplit le vide de l’espace. Cet objet succède au sein présent et présentifié dans l’hallucination. L’objet transitionnel, parce qu’il fut et demeure présent autrement, va soutenir le passage vers l’individuation.
19Présentés au bébé et permettant à la mère de médiatiser la relation, de séparer le couple qu’ils forment, ces objets « tiers » viennent précéder l’instauration du transitionnel. C’est parce que la mère propose des objets partiels suffisamment alléchants pour intéresser l’enfant que celui-ci en dispose pendant un temps. À la fois agents de liaison et de séparation, les objets proposés par la mère dans un temps d’éloignement suggèrent chez le petit la possible séparation psychique d’avec une mère présente dans l’absence ; ils permettent à la mère sinon de se séparer, du moins de s’éloigner. Ces éléments ou fragments de tiercéité précédant l’existence dans la psyché infantile de la figure de l’autre, du père différencié de la mère, qui succède au temps où père et mère se combinent, se confondent dans un rôle d’« objet maternant », pour reprendre l’expression de D. Anzieu, non encore perçu comme différent par son bébé.
20L’autre, c’est l’ailleurs, le pôle d’intérêt ou de distraction, celui qui détourne l’intérêt du sujet de l’objet initial, qui s’introduit ou est introduit entre sujet et objet. Il est l’entre-deux, l’intermédiaire. Entre mère et enfant, l’autre détourne l’autre ; s’il intéresse l’enfant, c’est aussi par résignation, car l’autre est avant tout celle ou celui vers qui la mère s’oriente, à qui elle s’adresse ; il est le siège de son désir et de son plaisir ; il l’éloigne de son bébé. C’est aussi celui ou celle vers qui l’enfant apprend à se diriger. Le tiers, c’est cet ailleurs qui fait rêver, penser ou agir, cet autre qui s’immisce dans le tréfonds du lien ; l’entremise du tiers limite l’intime. Il permet au lien de se délier, de se préserver, d’en modérer l’intensité, l’envahissement ou la violence. Le tiers procure un espace de pensée dans la relation mère-bébé, il est élément de protection des projections maternelles : grâce à cet espace, les attaques ressenties par la mère peuvent être tolérées : « Elle me mord, j’ai le sentiment qu’elle veut me dévorer. » Les mouvements pulsionnels cannibaliques de l’enfant, mais aussi ceux de la mère, s’absorbent ou se disent, se digèrent, se transforment ; ils se pensent et s’élaborent. Le narcissisme maternel peut ne laisser aucune place au tiers ; nous sommes alors en présence d’un tiers manquant, comme dans la psychose avec le manque de la (re)connaissance de l’autre. Le besoin de l’enfant se confond avec celui de la mère, un bébé confondu en la mère. Le sein ne risque pas de se partager avec un tiers : il se fait omniprésent, à la volonté et à la portée d’un bébé toujours porté et au sein-téton tétinisé.
21Pour que la tétine puisse être, devenir, demeurer satisfaisante et jouer son rôle de pacificateur (« tétine » en anglais se dit pacifier), pour qu’elle puisse relayer le sein, permettre l’attente, support à l’hallucination du sein et introduire de l’autre, encore faut-il que la mère soit suffisamment présente en quantité et en qualité. Une des qualités de l’objet-mère, c’est d’abord de permettre à l’enfant de s’unifier. C’est à partir de ce que la mère transmet que le bébé va pouvoir apprendre à se réguler émotionnellement, à garder en lui la présence, la contenance maternelle et surtout le sentiment de continuité, d’existence.
22Lieu de projections et de passions, la tétine prend le relais du sein. Dans certains discours, projections et passions viennent signer les mouvements régressifs des adultes face à un bébé jouissant dans son oralité. Or la tétine, comme d’autres objets investis par le bébé et plus ou moins présentés par la mère, est sans doute bien davantage à considérer non en tant qu’objet-chose mais en tant qu’objet doté d’une qualité : celle dont l’enfant l’investit, celle dont il peut l’investir.
23En guise de conclusion, voici l’illustration clinique d’une tétine, objet artificiel non investi, sans (grande) qualité.
24Valse-hésitation, tête en tempête : tétine, bras, sein ? Une succession de propositions faites à Graham-chagrin. L’approche physique du corps à corps mère et bébé se fait graduellement. Mme C. par étapes rapides propose, Graham dispose et procède par rejets successifs des outils, des objets substitutifs et parcellaires qui s’offrent à lui jusqu’à la récupération de l’objet pleinement satisfaisant, l’objet de complétude. La double intolérance aux pleurs et à la proximité charnelle font suffoquer la mère de Graham. D’un geste tout à la fois agacé et gêné, elle dévoile son corps et l’offre très partiellement à son enfant. Graham a le triomphe modeste car si, dans un premier temps, il semble se satisfaire du mamelon, ce bout de sein donné avec parcimonie ne le remplit pas totalement : il gigote, tente de se délivrer de l’étreinte maternelle quelque peu contraignante. Le sein est retenu, tout comme le mouvement qui le propose ; le sein convoité par l’enfant demeure chastement préservé, harnaché dans un soutien-gorge d’où émerge le bout du mamelon, vêtement rempart contre le geste. La main du bébé est retenue, coincée sous le bras maternel. Le sein protégé, censuré, en laisse deviner un autre effrayé de l’érotique qui affleure et convoque la peur de l’inceste. L’interdit se pose à l’enfant mais aussi à la mère dans la crainte d’une réalisation érotique incestueuse qui prend son origine dans son histoire œdipienne.
25Madame n’est pas câline, elle le dit. Personne ne lui a appris ; elle n’a aucun souvenir d’étreinte maternelle. Graham réclame : « Tout le temps, il s’accroche à mon sein. Ce n’est pas forcément pour téter : il ne tête pas, il mord. » Je lis la douleur sur le visage de la jeune femme, je constate le visage dépité du bébé. D’un côté, un sein excédé, à vif, en permanence douloureux ; de l’autre, une cavité primitive (Spitz), blessée, béante et hurlante. Le conflit dramatique est résumé en une phrase coupante : « C’est lui ou moi ? L’allaiter ou ne plus l’allaiter ? Je veux lui donner le meilleur, j’ai l’impression de lui donner le pire de moi-même. » Par son geste d’offrande, la mère tente d’immuniser son bébé de toute attaque extérieure, mais ses mouvements intérieurs la taraudent ; elle craint de les transmettre à son enfant : « Avec le lait, tout se transmet. » Le pédiatre, tiers extérieur temporisateur, a proposé la sucette : « Ainsi, le petit satisfait son besoin de téter, qui se dissocie du besoin de lait ou de chaleur des bras maternels », a-t-il expliqué.
26Madame regarde sa montre : « Dix minutes au sein, c’est suffisant. » Graham siège à nouveau dans son maxi-cosy, la sucette à la bouche. Après trois ou quatre suçotements, le hurlement reprend, l’enfant se tortille dans tous les sens, je le sens éparpillé ; le seul plaisir de téter ne lui suffit pas, la tétine ne vient pas remplacer le sein enlevé trop rapidement, le bébé n’en a pas suffisamment profité. La tétine, en ne satisfaisant que la seule bouche, ne donne pas à cet enfant suffisamment la possibilité de s’unifier, de se recentrer. Graham semble avoir aussi besoin d’autres supports, de se sentir entouré.