La place des parents dans la professionnalisation des soins
- Par Bernard Golse
Pages 91 à 97
Citer cet article
- GOLSE, Bernard,
- Golse, Bernard.
- Golse, B.
https://doi.org/10.3917/spi.021.0091
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- Golse, B.
- Golse, Bernard.
- GOLSE, Bernard,
https://doi.org/10.3917/spi.021.0091
1 Dans un pays comme la France – mais sans doute ailleurs également –, on a longtemps pensé, et cela pendant toute la première moitié du xx e siècle encore, que s’occuper de bébés et de très jeunes enfants privés de famille et placés en institution ne requérait au fond que l’intervention de personnes généreuses, le plus souvent de femmes, douées de composantes maternelles chaleureuses et spontanées.
2 On sait aujourd’hui qu’il ne s’agit là que d’une vision simplificatrice, profondément fausse et surtout dangereuse, dans la mesure où une dimension purement réparatrice s’avère généralement très nocive pour le développement psycho-affectif de l’enfant, c’est-à-dire pour sa croissance et sa maturation psychiques.
3 Une expérience comme celle menée depuis maintenant plus de cinquante ans à l’institut Pikler-Lóczy de Budapest a constitué pour nous une véritable révolution dans nos modes de pensée à ce sujet, et c’est pourquoi, personnellement, en tant que président du groupe waimj-francophone depuis 1994, j’ai œuvré pour que les travaux conduits dans cet institut, l’approche clinique et la vision du soin aux enfants qui s’y trouvent soutenues, puissent recevoir au sein de notre groupe français une place et un écho à la mesure de leur importance.
4 Pendant de longues années, les psychanalystes ont pu sans doute ne pas se sentir très concernés par la question des jeunes enfants vivant en collectivité.
5 Une étape importante s’est ensuite jouée, pendant et au cours de la Seconde Guerre mondiale, avec les travaux d’Anna Freud, de Dorothy Burlingham puis de René Spitz sur les effets des carences de soins, au sein de certaines pouponnières, sur la mise en place de la psyché et sur la genèse des relations d’objet.
6 Actuellement, les choses vont désormais plus loin puisqu’on peut véritablement dire que l’étude approfondie du soin institutionnel (c’est-à-dire de son organisation, de ses rythmes, de sa qualité et de ses objectifs) nous apporte un nouveau moyen de réfléchir aux besoins psychiques profonds des jeunes enfants ainsi qu’à leurs nécessités relationnelles, et de ce fait, aux mécanismes intimes de l’organisation de leur appareil psychique et de l’avènement de leur monde représentationnel.
7 C’est à ce titre, me semble-t-il, que les psychanalystes se trouvent interpellés par les efforts et la réflexion d’un centre comme l’institut Pikler-Lóczy et, de ce point de vue, je me sens très redevable à Anna Tardos de toutes les discussions fort fructueuses que j’ai pu avoir avec elle et avec certains membres de son équipe, à Paris ou même à Budapest.
8 Des groupes de travail se sont mis en place en France sur ces questions autour de personnalités comme celles de Geneviève Appell et Myriam David qui avaient été les premières à faire connaître en France cette expérience hongroise. La présence à Paris d’Agnès Szanto a également joué un rôle important dans la sensibilisation des psychanalyses à l’égard de ce nouveau domaine de réflexion.
9 Qu’en est-il donc du soin des très jeunes enfants en institution, en tant que nouveau paradigme possible pour les psychanalystes ? Cinq pistes de travail me paraissent essentielles que je citerai d’abord avant d’approfondir quelque peu la première.
10 Tout d’abord, le fait pour les nurses de ne plus se concevoir comme des images maternelles substitutives apparaît comme un élément décisif. Dès lors, en effet, le rôle des nurses consiste à apporter à l’enfant une fonction contenante suffisamment bonne, mais une fonction qui maintient pleinement ouverte la place de l’image maternelle réelle avec laquelle des retrouvailles ultérieures sont d’ailleurs parfois possibles. De ce fait, les composantes intimes de la fonction maternelle véritable (qui ne peut être remplacée au sens strict) se trouvent davantage délimitées et précisées. D’un point de vue psychanalytique, c’est toute la dialectique entre emplacement et rôle d’une fonction qui se trouve ainsi posée.
11 Le cadre des soins mis en place à Lóczy se montre par ailleurs particulièrement pertinent pour étudier l’intrication des fonctions contenantes et limitantes des soins, ce qui, dans la perspective des travaux d’Esther Bick, de Geneviève Haag ou de Didier Houzel par exemple, permet d’appréhender la question subtile mais difficile de la qualité de l’intégration de la bisexualité psychique au niveau des divers dispositifs thérapeutiques et des « enveloppes psychiques » elles-mêmes.
12 Les relations qui se nouent entre les bébés et les nurses offrent également un véritable laboratoire de vie pour étudier les différentes procédures d’attachement et pour, dès lors, envisager la théorie de l’attachement (J. Bowlby) non pas d’un simple point de vue génétique ou cognitif, mais bien au contraire d’un possible point de vue métapsychologique, la théorie de l’attachement apparaissant comme un très bon candidat au rôle de maillon intermédiaire entre la théorie des pulsions et la théorie des relations d’objet (B. Golse).
13 L’accent mis sur la rencontre émotionnelle singulière – et nécessaire – entre le bébé et ses nurses (sa nurse de référence, notamment) nous fournit en outre une occasion inédite d’aborder le concept d’attention sous un angle interactif et interrelationnel.
14 On sait qu’aujourd’hui les processus d’attention se voient étudiés de manière éminemment transdisciplinaire : neuro-psychologique, cognitif, psychodynamique… L’observation des bébés, l’observation attentive des bébés nous montre chez eux d’extraordinaires capacités précoces d’attention à l’égard des objets et des personnes, mais des capacités d’attention qui dépendent fondamentalement de la qualité du « dialogue des attentions » (A. Tardos) qui se nouent de manière souple et vivante entre les enfants et les adultes qui prennent soin d’eux. C’est toute la fonction de « transformation » des premières productions de l’enfant par la psyché de l’adulte (W.R. Bion) qui peut ainsi être prise en compte sur fond d’intersubjectivité, de réciprocité, de mutualité mais aussi de dissymétrie.
15 Finalement, le fonctionnement des très jeunes enfants en institution nous ouvre aussi l’accès à l’étude de leurs capacités de résilience, c’est-à-dire de leurs ressources propres (la part personnelle de l’enfant) pour faire face aux difficultés qu’ils rencontrent pour les intégrer, pour les inscrire psychiquement et, dans les bons cas, pour en tirer profit.
16 On a là, me semble-t-il, une possibilité d’analyser finement l’émergence des processus d’historicisation et de narrativité chez le jeune enfant. La compréhension intime de ces processus, si intensément étudiés à l’heure actuelle, passe probablement par la discussion des capacités « transférentielles » des bébés, c’est-à-dire de leur étonnante aptitude à pouvoir induire chez les adultes qui s’occupent d’eux un style interactif ou des modalités « d’accordage affectif » (D.N. Stern) qu’ils ont déjà expérimentés avec d’autres adultes précédents au cours de leur histoire précoce.
17 Mais revenons un instant à la première de ces pistes de réflexion. Chaque fois qu’un adulte s’occupe d’un enfant, il se met en place entre eux un style interactif absolument spécifique de ce couple adulte-enfant particulier. Ce style interactif est en effet la résultante de la mise en jeu des caractéristiques propres aux deux partenaires de l’interaction, remarque qui doit d’ailleurs nous conduire à relativiser beaucoup, et en fait à réfuter totalement les notions de « bonne » ou de « mauvaise » mère… dont on sait tous les ravages qu’elles ont pu induire.
18 L’adulte apporte dans l’interaction toutes ses capacités d’accordage et d’harmonisation des affects, toute son histoire (notamment infantile) et tout le poids de sa personnalité, mais aussi tout l’impact de la place que cet enfant particulier occupe au sein de son monde représentationnel (d’où la remarque que chaque adulte ne s’occupe pas, à l’évidence, de la même manière de chaque enfant).
19 La nature des projections que l’adulte effectue sur l’enfant dépend alors en grande partie de tous ces éléments et de sa capacité d’identification régressive au bébé, soit de sa capacité de rester en lien vivant avec ses propres parties infantiles. Mais le bébé apporte également sa part personnelle au système interactif, non seulement par le biais de ce que les auteurs anglo-saxons appellent désormais son « tempérament », mais également par sa compétence à savoir introduire au sein de ses interactions actuelles quelque chose ayant à voir avec ses expériences précoces, que ces expériences aient été vécues avec l’adulte en relation avec lui aujourd’hui ou avec d’autres.
20 De ce fait, la rencontre entre cet adulte-là et ce bébé-là se trouve être éminemment spécifique et originale, et elle représente un espace de récit où l’adulte « raconte » quelque chose de son histoire infantile et où le bébé, conjointement, « raconte » quelque chose de son histoire première. Chacun tente probablement d’induire chez l’autre des fonctionnements qui lui rappellent ces vécus anciens, et il y a là, on le sent bien, une sorte de dynamique « transférentielle » partagée à laquelle, pourtant, chacun des deux partenaires de l’interaction doit savoir résister.
21 L’adulte ne peut demander au bébé de fonctionner seulement à l’image du bébé qu’il a lui-même été ou qu’il croit avoir été (il y aurait là un risque d’aliénation contraignante), mais le bébé ne peut demander aux adultes qu’il rencontre de fonctionner seulement sur le modèle de ses premières images (il y aurait là un risque de répétition mortifère).
22 Dès lors, et dans la perspective de ces quelques pages, cela revient à dire que l’adulte qui s’occupe professionnellement d’un enfant a, certes, à lui transmettre des affects et des émotions, à le faire bénéficier de toutes ses capacités d’attention et de transformation (W.R. Bion), mais en aucun cas, il n’a à vouloir se calquer sur les modalités de fonctionnement des images parentales de l’enfant que celui-ci cherche pourtant à induire en lui. Cela ne pourrait avoir qu’une fonction de colmatage réparateur, et d’ailleurs sans valeur, car toute dynamique « transférentielle » a pour destin, on le sait bien, d’être repérée mais non pas d’être agie ou acceptée comme telle.
23 La professionnalisation des soins permet ainsi le repérage de l’emplacement et de la fonction des images parentales (maternelle en particulier), mais elle n’a aucune vocation à se substituer à celles-ci.
24 C’est seulement à ce prix que cette professionnalisation peut alors aider l’enfant dans son travail d’historicisation personnelle.
25 Telles sont les principales raisons qui me poussent, en tant que psychanalyste d’adultes et d’enfants, à me sentir authentiquement questionné par l’étude de ces situations particulières de développement où la professionnalisation des soins occupe une place importante, ce qui d’ailleurs vaut de plus en plus aujourd’hui pour les enfants tout-venants confrontés à divers types de mode de garde.
26 À Lóczy, la place de l’émotion s’avère prépondérante : émotion de celui qui assiste à ce travail incessant quant à la recherche de la plus grande qualité et de la plus grande continuité possibles des soins, mais aussi émotion en tant que facteur central de la rencontre entre les enfants et les adultes. On voit bien, alors, l’importance de l’existence de cette approche complexe dans le concert des efforts d’enrichissement mutuel des différentes disciplines impliquées dans l’étude du développement psychique précoce. La dimension métapsychologique et psychodynamique de la réflexion ne trouve, me semble-t-il, toute sa mesure quant à une meilleure approche de la professionnalisation des soins… au-delà de l’amour maternel.
Bibliographie
- Bick, E. 1968. « The experience of the skin in early object-relations », Int. J. Psychoanal., 49, p. 484-486. Traduction française dans Meltzer et al., Explorations dans le monde de l’autisme, Paris, Payot, 1980, p. 240-244.
- Bion, W.R. 1962. Aux sources de l’expérience, Paris, puf, coll. « Bibliothèque de psychanalyse », 1re édition 1979.
- Bion, W.R. 1963. Éléments de psychanalyse, Paris, puf, coll. « Bibliothèque de psychanalyse », 1re édition 1979.
- Bion, W.R. 1965. Transformations. Passage de l’apprentissage à la croissance, Paris, puf, coll. « Bibliothèque de psychanalyse », 1re édition 1982.
- Bion, W.R. 1970. L’attention et l’interprétation. Une approche scientifique de la compréhension intuitive en psychanalyse et dans les groupes, Paris, Payot, coll. « Sciences de l’homme », 1974.
- Bowlby, J. Attachement et perte, 3 volumes, Paris, puf, coll. « Le fil rouge », 1re édition 1978 et 1984.
- David, M. ; Appel, G. 1973 et 1996. Lóczy ou le maternage insolite, Paris, cemea, éditions du Scarabée.
- Freud, A. ; Burlingham, D. 1942. War and Children, New York, International Universities Press.
- Golse, B. 1998. Attachement, modèles opérants internes et métapsychologie, ou comment ne pas jeter l’eau du bain avec le bébé ?, dans Braconnier, A. ; Sipos, J. (sous la direction de), Le bébé et les interactions précoces, Paris, puf, coll. « Monographies de psychopathologie ».
- Golse, B. 2000. « La pulsion d’attachement : info ou intox ? », dans Cupa, D. (sous la direction de), L’attachement. Perspectives actuelles, Paris, Éditions edk, coll. « Pluriels de la psyché ».
- Haag, G. 1985. « La mère et le bébé dans les deux moitiés du corps », Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence, 33, 2-3, p. 107-114.
- Houzel, D. 1987. « Le concept d’enveloppe psychique », dans Anzieu, D. (sous la direction de), Les enveloppes psychiques, Paris, Dunod, coll. « Inconscient et culture », p. 23-54.
- Spitz, R. 1979. De la naissance à la parole. La première année de la vie, Paris, puf, coll. « Bibliothèque de psychanalyse », 1re édition 1979.
- Stern, D.N. 1989. Le monde interpersonnel du nourrisson. Une perspective psychanalytique et développementale, Paris, puf, coll. « Le fil rouge ».
- Tardos, A. ; David, M. 1991. « De la valeur de l’activité libre dans l’élaboration du Self. Résultats et discussion de quelques recherches de l’institut Emmi Pikler à Budapest, Hongrie », Devenir, 3, 4, p. 9-33.
- Tardos, A. Le dialogue des attentions, communication faite dans le cadre du symposium organisé sur le thème : « The dialogue of attentions. From observation to cure » (G. Appel, P. Fonagy, B. Golse, D. Houzel, S. Lebovici et A. Tardos), vi e congrès mondial de la waimh (World Association of Infant Mental Health), Tampere, Finlande, le 27 juillet 1996.