Article de revue

« La bibliothèque inutile des autres »

Pages 9 à 13

Citer cet article


  • Ben Soussan, P.
(2001). « La bibliothèque inutile des autres » Spirale - La grande aventure de bébé, no 20(4), 9-13. https://doi.org/10.3917/spi.020.0009.

  • Ben Soussan, Patrick.
« “La bibliothèque inutile des autres” ». Spirale - La grande aventure de bébé, 2001/4 no 20, 2001. p.9-13. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-spirale-2001-4-page-9?lang=fr.

  • BEN SOUSSAN, Patrick,
2001. « La bibliothèque inutile des autres » Spirale - La grande aventure de bébé, 2001/4 no 20, p.9-13. DOI : 10.3917/spi.020.0009. URL : https://shs.cairn.info/revue-spirale-2001-4-page-9?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/spi.020.0009


Notes

  • [*]
    Patrick Ben Soussan, pédopsychiatre, praticien hospitalier, Institut Paoli-Calmettes et service de pédopsychiatrie, chru , Marseille, tél. 04 91 22 33 97.
  • [1]
    A. Malraux, dans L’Homme précaire et la littérature.
  • [2]
    Centre de promotion du livre de jeunesse.
« Il est aussi vain d’écrire spécialement pour le peuple que pour les enfants. Ce qui féconde un enfant, ce n’est pas un livre d’enfantillages. »
M. Proust, Contre Sainte-Beuve

1 « Il n’y a pas de grandes personnes », avait un jour répondu un prêtre à André Malraux. Il n’y a que des « enfants gonflés d’âge », confirmait Simone de Beauvoir. Mais non, gonflés « d’orgueil », corrigeait Saint-Exupéry. Regardez donc où cet orgueil nous a conduits, aujourd’hui : à ce projet, un peu fou, de réunir et de publier, en quelques semaines, un ensemble de textes évoquant les bébés et les livres. Il fallait assurément être gonflés pour s’embarquer sur ce rafiot, improvisé au cours de réunions du côté de Montreuil, dans les locaux du cplj[2], en marge du 17e Salon du livre de jeunesse en Seine-Saint-Denis. Gonflés et enthousiastes pour voguer, en quelques bordées, vers ces contrées peuplées de mots, d’images, de matières, d’histoires, de mystères et de rêves, peuplées d’enfants, de tout-petits, d’adultes et de… livres. À quoi donc pouvait obéir cette si insistante précipitation, cette impérieuse nécessité – témoigner au plus près des pratiques qui, aujourd’hui, s’organisent autour du livre et des tout-petits ? Je n’en ai à cette heure qu’une petite idée, ou deux.

2 Nous étions quelques-uns (enfin, j’étais le seul un, parmi quelques-unes) dans ce bâtiment vieillot, une grande salle du rez-de-chaussée, toujours encombrée de cartons de livres, réunis en un « collectif sur le livre et la petite enfance » qui se baptisait parfois « comité petite enfance », parfois « comité de lecture petite enfance », parfois encore « comité de pilotage ». Il y avait là : Sylvie Amiche (conseil général de Seine-Saint-Denis, secteur Petite enfance), Ourida Aliouane et Marie-Claire Bruley (Association acces), Juliette Campagne (Lis avec moi, Lille), Lise Durousseau (bibliothèque de Bagnolet), Francine Foulquier (conseil général du Val-de-Marne, secteur livres), Florence Gilard (association lire à Paris), Marie Manuélian (association Promotion de la lecture, Salon des bébés lecteurs, Dijon), Agnès Queste (bibliothèque des Ulys), Dominique Rateau (crl d’Aquitaine), Sylvie Vassallo, Nathalie Donikian, Florence Haguenauer et Séverine Lebrun (Centre de promotion du livre de jeunesse, Seine-Saint-Denis).

3 Pour ce 17e Salon du livre de jeunesse, il avait été décidé de porter « une attention toute particulière aux tout-petits, tant aux ouvrages qui les concernent qu’aux actions qui sont menées par les associations, bibliothèques et collectivités en faveur de ce jeune public ». Et c’est ainsi que ces professionnels du livre et de la Petite enfance, au cœur de ces problématiques depuis de longues années, avaient été sollicités pour confronter leurs expériences, croiser leurs réflexions, lancer de nouvelles pistes de recherche, imaginer d’innovantes pratiques, en un mot penser ensemble cette rencontre si extraordinaire entre le livre et le tout-petit.

4 Quelques réunions, quelques cafés et beaucoup d’échanges plus tard, la somme des questions mises en débat était considérable.

5 « Lire, c’est aller à la rencontre d’une chose qui va exister », écrit Italo Calvino. Plus encore, c’est aller à la rencontre de l’autre, de tous les autres, ceux que nous portons en nous et ceux qui nous entourent.

6 Mais qu’est-ce que lire pour un tout-petit ? Et de quelle lecture s’agit-il là ? À quel enfant le livre parle-t-il ? Le livre serait-il un philtre qui, à travers nous, lecteurs, s’adresse à un autre que nous ? Qu’apporte-t-il à l’enfant ? « Un livre apporte au lecteur sa propre histoire », assure Alberto Manguel. Qu’en est-il quand cette histoire est en train de s’écrire, actuelle ? Les livres pour enfants peuvent-ils conter toutes les histoires ? Y a-t-il des livres à ne pas mettre à portée de leurs petites mains ?

7 Tous les bébés et les enfants du monde sont portés par la parole, avant même leur naissance. Nous racontons des histoires au tout-petit, nous nous en racontons sur eux, sur leur avenir. Quelle est la part de l’oralité dans le livre et qu’est-ce qui fait la spécificité du livre, s’il en est une décelable ? Que dire des albums d’images et que disent les images ? Le livre est-il une affaire privée, intime, ou peut-il se partager en public ? Quels seraient alors ces lieux et ces expériences de retrouvailles autour du livre, bibliothèques, crèches, pmi, centres sociaux, hôpital… ? Qu’est-ce qu’un « bon livre » pour un petit enfant ? Existe-t-il des critères de choix ? Quid du sensible, du vrai, versus le psycho-éducatif ou le pédagogique ? Quel « supplément d’âme » dans le livre ? Qu’en pensent les auteurs-illustrateurs ? Un livre est-il un « objet » culturel et pour qui ? Un nouveau fétiche culturel en notre civilisation du malaise ? Un « bien » culturel ? Comment favoriser l’accessibilité au livre (quid des publics marginalisés) ? Quels sont les projets, actions et initiatives auprès des tout-petits et des livres ? Mais aussi que dire de ce « commerce » autour du livre pour enfants ? Qu’est-ce que les éditeurs ont à dire du développement marqué de cette production ? Et les organisateurs de salons et autres manifestations autour du livre ? Existe-t-il une littérature de jeunesse ? Comment doit-on classer ses auteurs, par thème, noms, éditeurs… ? Et ses lecteurs ? Pourquoi ce souci constant de classement pour les enfants ? Pourquoi toutes ces sélections de livres pour tout-petits ? Pourquoi faut-il « mettre les mots à la bouche » des enfants, comme le disait Sartre, et quelle est alors la fonction des parents mais aussi des éducateurs au sens large (ex-ducere, du latin, celui qui conduit hors) en ce domaine ? Faut-il encore évoquer le livre et la lecture, cette obsession des apprentissages précoces, l’injonction de la lecture (il faut lire !) ?

8 Cela assurément fait beaucoup de questions, que vous retrouverez au détour de ces pages, écrites par certains des membres de ce comité et d’autres, sollicités pour l’occasion et pour leur travail reconnu en ce domaine. À trop s’interroger, vous savez bien ce qui arrive, on fait comme Cocteau qui affirmait : « Ces mystères nous dépassent, feignons d’en être les auteurs. »

9 Peut-être ce numéro de Spirale n’est-il là que pour témoigner de ces mystères ! Peut-être que les auteurs de cette nouvelle livraison de la revue dont le Prince est un bébé sont parfois dépassés par la magie de cette rencontre ! Peut-être que le souhait d’en témoigner était si vif, si contagieux ! Pour qu’il reste une trace de ces rencontres mais aussi pour dire la force créatrice et de lien de ces temps où questions et mystères sollicitent nos émotions, nos efforts de pensée et nos pratiques.

10 Il est assurément un dernier mystère. Dans le Talmud, s’énonce cette question : « À quoi ressemble un bébé dans le ventre de sa mère ? » Et connaissez-vous la réponse qui est proposée ? « À un livre plié. »

11 Alors, avant que vous ne courriez lire à votre petit dernier son livre préféré, avant de vous ruer vers quelque librairie spécialisée, avant de vous décider à arpenter les allées de tous ces salons de littérature jeunesse, prenez le temps de la paresse, asseyez-vous, allongez-vous, allez, venez, avec un album d’images, un de ceux que l’on dit pour enfants, et prenez à sa lecture tout le plaisir que vous méritez. Vous verrez, il n’est pas de littérature de jeunesse, la littérature ne se justifie d’aucun âge ; elle célèbre la vie : des bébés, des enfants et des adultes qu’ils deviendront, de leurs parents, de tous ces passeurs de cultures qu’ils côtoient, de tous ces professionnels de l’accueil, du soin, qu’ils croisent sur leurs chemins. Et si la vie, comme l’écrit Svevo, est « obscurcie par l’anxiété de vivre », obscurcie aujourd’hui par de bien terribles menaces et des ombres indicibles, elle est aussi et doit rester cette « passion impunie » qu’Alberto Manguel retrouvait dans le lire.

12 Espérons que cette Spirale de la vie saura vous emporter vers de nouvelles lectures. Savourez ces livres, dévorez-les d’une traite, faites festin de leurs illustrations, roulez sur votre langue les rythmes de leurs comptines. Si vous succombez à cette alchimie, si vous vous sentez « gonflé » à bloc, ne vous inquiétez pas, c’est de bonheur.

Description de l'image par IA : Dessins d'enfants jouant autour d'une grande spirale, certains debout, d'autres allongés, en noir et blanc.
Spirale de Johane Lagrevol