Les tout-petits et les livres côté Azur
Pages 39 à 49
Citer cet article
- CAZALET, Marie-Hélène,
- LE LAYEC, Michèle
- et DIDIER, Lilia,
- Cazalet, Marie-Hélène.,
- et al.
- Cazalet, M.-H.,
- Le Layec, M.
- et Didier, L.
https://doi.org/10.3917/spi.020.0039
Citer cet article
- Cazalet, M.-H.,
- Le Layec, M.
- et Didier, L.
- Cazalet, Marie-Hélène.,
- et al.
- CAZALET, Marie-Hélène,
- LE LAYEC, Michèle
- et DIDIER, Lilia,
https://doi.org/10.3917/spi.020.0039
Notes
Petit conte ensoleillé à trois voix et plus
Première voix [*]
1 Ce titre évoque pour moi plein de choses personnelles et professionnelles… comme toujours.
2 Mes « premiers tout-petits », ceux qui m’ont donné envie d’aller plus loin, de comprendre ce qui se passait entre nous (l’adulte et le petit enfant) et les livres, s’appellent Charlotte et Antoine. Ce sont mes enfants, de « grands enfants » aujourd’hui, mais qui, depuis leur plus jeune âge, m’ont amenée à évoluer dans mon questionnement, contrairement à ce que mes professeurs m’avaient dit il y a quinze ans, quand je faisais mes études de bibliothécaire jeunesse : « Ne jamais utiliser ses propres références, ne pas penser à ses enfants… » Ce sont eux qui m’ont donné envie de faire ce métier, ou plutôt ce sont ces rencontres avec eux et les livres qui, un jour, m’ont fait penser que j’aimerais prolonger ce plaisir personnel en plaisir professionnel.
3 Comme toujours, chez moi, tout est lié, imbriqué, mélangé : ma passion pour les livres, ma relation aux enfants, mon envie de réfléchir sur tout cela…, me faire plaisir et donner envie aux autres. En fait, je crois que, depuis des années, ma seule ambition professionnelle serait de « donner envie »… aux enfants que j’ai rencontrés : les miens et les jeunes lecteurs de la bibliothèque…, aux adultes aussi : les collègues de travail, les différentes personnes qui sont auprès d’eux, les parents bien sûr et les éducateurs de tout poil, leur donner envie d’ouvrir les livres, de rencontrer les auteurs, les illustrateurs, les éditeurs…
4 « Les tout-petits et les livres », ce fut aussi le nom de rencontres organisées à Bordeaux par la bibliothèque municipale avec la collaboration du Centre régional des lettres d’Aquitaine, du service Petite enfance de la ville et d’autres acteurs de terrain, professionnels ou parents. Pendant plusieurs années, et comme toujours, le travail et le plaisir furent mêlés.
5 Je ne reprendrais pas « Je me souviens… », mais il faut pourtant que je dise les premiers pas, les hésitations et les rencontres.
6 Dans cette équipe de la bibliothèque de Bordeaux, notre idée force était d’organiser des expositions, des animations et des actions culturelles transversales afin de réunir les divers publics, les enfants et « leurs » adultes (qu’ils soient parents ou professionnels). Par là, nous voulions présenter et faire découvrir aux adultes la production éditoriale de la littérature de jeunesse que nous valorisions auprès des enfants, et retrouver, si possible, cette complicité et ce plaisir de la découverte ou de la re-découverte ensemble. Dès lors, mettre en place ces manifestations autour des tout-petits et des livres dans la lignée des travaux d’acces ne fut pas si difficile. L’administration municipale a accompagné favorablement notre projet qui fut présenté à l’ensemble des responsables de service de la bibliothèque, et retenu comme une priorité dans les propositions d’animation culturelle.
7 Dans la bibliothèque de Bordeaux-Mériadeck, depuis l’ouverture des locaux en 1991, nous disposions d’un espace spécifique pour l’accueil des bébés et des adultes accompagnants. Cet espace, nous l’avions voulu en équipe, un peu à l’écart des circulations intenses, mais ouvert sur l’espace de la bibliothèque des enfants, contigu au « coin des parents ». Il avait fallu faire valoir assez fortement notre point de vue car le « coin des petits », comme on le dénommait avant l’ouverture de la bibliothèque Mériadeck, était prévu dans la salle d’animations, donc hors de la salle de lecture et accessible uniquement sur rendez-vous. Cette conception d’installation ne correspondait pas à ce que nous voulions faire dans cet espace. Il a fallu convaincre pour obtenir des travaux complémentaires et du mobilier adapté à notre « cahier des charges ». Notre idée fut validée en quelques semaines, ce qui a ajouté à notre envie de valoriser cet espace.
8 Le mobilier souple et modulable permettait une fréquentation à la fois « individuelle » et collective. Nous pouvions déplacer les coussins et les structures de mousse selon l’activité envi- sagée et, après avoir pris le temps, nous avions choisi d’installer à l’entrée cette signalétique : « Espace de sensibilisation à la lecture des tout-petits, réservé aux activités calmes de découverte des livres sous la responsabilité des adultes accompagnants. » Ce texte un peu long, certes, a fait l’objet d’une discussion riche et réflexive sur les mots utilisés. Certaines collègues trouvaient les termes trop « solennels » ou « traditionnels », pas assez « enfant » ou « animation ». Il semblait important pour tout le monde que le rôle des adultes soit bien précisé et que la crainte de l’effet « salle de jeux » ou « parking à bébés » soit écartée. Dès 1991, disposer de ce genre d’espace et donc l’utiliser avec les bébés, leurs parents, leurs nounous ou leurs puéricultrices a très certainement favorisé l’émergence du projet culturel « Les tout-petits et les livres ». Dans l’équipe, toutes les collègues n’étaient pas prêtes à s’investir auprès des petits. Mais deux, puis trois, puis quatre ont eu envie ; elles se sont assises au milieu des livres et tout doucement (… comme avec les bébés eux-mêmes !) ont ouvert les livres avec les tout-petits. Il a fallu aussi apporter de la théorie à ces moments d’« expérimentation », les collègues sont parties pour des formations à l’extérieur et ont participé à celles qui étaient proposées en interne.
9 Par ailleurs, le crl Aquitaine a mis en place, à ce moment-là, un séminaire de réflexion transversale : « Proposer des livres à des bébés », animé par Dominique Rateau, chargée de mission Livres petite enfance, et modéré par Béatrix Nancy, psychologue et universitaire. Ce séminaire regroupait des professionnels de tous horizons (bibliothécaires, puéricultrices, mèdecins de pmi, coordinatrices Petite enfance, institutrices de classes maternelles, orthophonistes, psychologues…) qui se réunissaient chaque mois au crl pour élaborer ensemble et partager leurs interrogations sur ce sujet. Il faut dire qu’à ce moment-là (1991), la réflexion s’amorçait, et « proposer des livres à des tout-petits » n’allait pas de soi ni dans les bibliothèques ni dans les structures Petite enfance.
10 Ces différents facteurs nous ont amenés à vouloir organiser une manifestation annuelle qui proposerait à la fois aux plus jeunes lecteurs et aux adultes qui les entourent, des conférences, des débats, des animations culturelles partenariales autour des livres pour les tout-petits. Il y eut bien sûr des moments d’anxiété ou de difficultés sur le plan budgétaire, des arbitrages douloureux parfois et des coopérations insatisfaisantes, mais la direction de la bibliothèque de Bordeaux était convaincue de l’importance de l’enjeu et a permis que ce projet se développe et s’étende à tout le réseau des bibliothèques. Les élus nous ont suivis et soutenus par des budgets adéquats et leur participation aux différentes manifestations.
11 La première édition eut lieu en 1995, la réflexion professionnelle étant déjà commencée depuis quelques années. Notre façon de travailler à la bibliothèque des enfants de Bordeaux était, je dois le dire encore une fois, liée, héritée, nourrie de cette réflexion aussi. Chaque année, un mois a été consacré à cette manifestation : « Les tout-petits et les livres », qui avait lieu en mars sur tout le réseau des bibliothèques de la ville ainsi que dans les crèches municipales. Ce mois d’animations ponctuelles n’aurait été que partiellement utile s’il n’avait été précédé de travail de terrain. Selon les cas, les bibliothécaires se rendaient régulièrement, depuis quelques années, dans les structures Petite enfance ; les bébés venaient aussi à la bibliothèque, les professionnels se retrouvaient à certains moments sans les enfants pour mettre en commun des expériences, pour échanger sur les pratiques spécifiques, surtout pour découvrir les livres ensemble et se « donner envie » mutuellement… Il y eut des fois où une bibliothécaire nous a transformés en « bébés réjouis » de la voir vivre et raconter Clown d’Elzbieta… Il y eut des fois où, le soir tard, pendant le séminaire, une autre nous chantait une comptine, celle qu’elle avait chantée l’après-midi-même à des petits… Il y eut des fois où j’ai bien eu du mal à me retenir de gronder telle éducatrice qui trouvait Petit musée trop beau et trop fragile pour les jeunes enfants dont elle avait la charge ! On s’est calmés, on a expliqué… On a dit que ce n’était pas trop grave qu’un bébé bave ou mordille le livre… qu’on ne lui en voudrait pas !
12 Ces actions et ces réflexions communes sur le terrain ont facilité l’organisation de rencontres ponctuelles qui réunissaient en un temps donné toutes sortes de propositions autour de ce thème. Chaque année, la trame était la même : une journée professionnelle, des animations spécifiques pour les petits dans les bibliothèques (contes, mise en scène de théâtre à partir de livres, concerts…), des rencontres entre les adultes (parents, éducateurs…) et divers intervenants (chargée de mission Livres petite enfance crl Aquitaine, conteurs, pédopsychiatre, auteur-illustrateur de livre, musicien…), des expositions d’illustrations originales (ou autres) et des présentations de livres dans les structures (bibliothèques, crèches…). L’année où le thème « Comptines » fut choisi, nous avions également prévu l’écoute sur place de documents sonores. Nous réalisions une bibliographie sélective par an, présentant différents livres et/ou disques pour les tout-petits à l’usage des éducateurs, puéricultrices, parents ou bibliothécaires intéressés.
13 En même temps, nous avons demandé à un créateur (auteur-illustrateur), Claude Ponti, de réaliser un dessin original qui serait l’image de la manifestation. Nous avons échangé des maquettes par fax après avoir fixé ensemble ce qu’il nous semblait important de valoriser et de donner à voir dans cette image : le tout-petit avec son ÂÂÂdulte (comme le soulignait en rigolant un peu notre ÂÂÂrtiste, Claude Ponti) en train de lire ensemble visiblement avec plaisir. Ce dessin (en noir et blanc et en couleur, pour les différents usages graphiques prévus) représentait « l’Image » du projet « Les tout-petits et les livres » ; il était décliné sur les programmes, affiches, autocollants, dossiers de presse et tout document de communication utilisé. En même temps, ce dessin original est venu enrichir le fonds d’images conservées à la bibliothèque. Nous l’exposions régulièrement, ce qui ajoutait, me semble-t-il, de la cohésion à toute la démarche.
14 Au fil des années et des rencontres, les habitudes de travail partagé se sont ancrées, de nouveaux besoins et aussi d’autres envies ont émergé. Nous avons établi un rendez-vous bimestriel, un « Comité de lecture livres pour les bébés », interne aux structures municipales de Bordeaux où les bibliothécaires jeunesse présentaient les nouveautés de la production éditoriale aux puéricultrices et aux éducatrices, mais où tous les participants se présentaient mutuellement des livres qu’ils avaient aimés, qui leur avaient permis de communiquer avec « leurs » petits…, ou même des livres qui leur avaient posé problème ou qui les avaient déroutés. Il y a eu plusieurs belles « empoignades » à la mesure de l’engagement de chacune !
15 Après quelque temps, nous avons également eu l’idée de préparer des « Marmottes » (mot du xviii e siècle signifiant « petite valise » se référant également à l’animal apprécié des enfants). Donc, cette sorte de petite valise contient un choix d’albums sur un thème. Il y avait une vingtaine de marmottes sur des sujets variés : le bébé, les couleurs, les animaux, le goût et la nourriture, la famille, la crèche, etc. Le contenant était symbolique du contenu ; par exemple, la marmotte sur les animaux avait une forme de vache, la marmotte sur les couleurs avait des faces colorées, etc. Elles portaient toutes l’image de la bibliothèque ainsi que le « dessin-logo » de Claude Ponti. Quand la marmotte arrivait dans la crèche, c’était la fête : les enfants savouraient déjà le contenu en voyant le contenant, ils savaient (ou devinaient peut-être…) que cet objet ludique et coloré contenait des livres de la bibliothèque. En tout cas, les puéricultrices ou les éducatrices reliaient cet objet à la bibliothèque et parlaient avec les petits de ce contenant, puis elles découvraient ensemble le contenu.
16 Aujourd’hui, quand je pense à ces moments bordelais, il ne me reste que le plus beau : l’enthousiasme de mes collègues, les chapeaux rigolos des « Enfants du Paradis » (compagnie de comédiens qui nous ont accompagnés dans cette aventure)… et bien sûr, les yeux des enfants quand, en guise de billet d’entrée à la séance de contes, on leur donnait un biscuit…, et ces mêmes yeux, pendant le spectacle, quand ils oubliaient même de grignoter le biscuit.
17 Il y a eu probablement des instants de doute ou de découragement, mais ils ne sont pas restés dans ma mémoire.
18 C’est avec tous ces petits bagages, tous ces souvenirs forts qu’un beau jour – d’hiver ! – je suis arrivée à Antibes Juan-les-Pins pour devenir le conservateur de la bibliothèque municipale, en charge du projet « Médiathèque ». J’ai aussitôt perçu, à la bibliothèque comme au centre communal de la Petite enfance, un vrai désir de travailler ensemble et une forte motivation pour les formations transverses. Après quelques mois de préparation, nous nous sommes lancés dans le projet « Bouquins-câlins », salon du livre pour les plus petits, organisé sur trois jours, deux jours (samedi et dimanche) en même temps et dans le même lieu que le Forum petite enfance, le lundi étant consacré à la formation interne commune aux bibliothécaires, puéricultrices, éducatrices, assistantes maternelles de la ville d’Antibes. Le Forum de la petite enfance avait commencé l’année auparavant, sous l’impulsion d’une association d’assistantes maternelles de la ville, elles-mêmes sous la responsabilité du conseil général des Alpes-Maritimes. Il faut souligner ici la grande motivation de ces assistantes maternelles qui négocient chaque année, sur leur temps libre, des subventions départementales et municipales, le prêt du Palais des Congrès et toute l’organisation du forum (location des stands, animations, installation, communication…). Nous avons trouvé intéressant de réunir les deux manifestations sur le même week-end dans les deux espaces communicants du palais des congrès, et de donner l’accès aux formations pour les assistantes maternelles qui le souhaitaient.
19 Le projet d’Antibes, « Bouquins-câlins », a pris forme assez rapidement et, en décembre 1999, la première édition a eu lieu. Il s’agissait de commencer à la fois doucement et fort. C’est-à-dire qu’il fallait convaincre les équipes, les élus, trouver les budgets et sélectionner les intervenants ad hoc, qui introduiraient de façon générale la question de la lecture avec les tout-petits ; mais nous devions aussi réussir une « vraie » manifestation avec toute l’envergure nécessaire pour une fois de plus « donner envie », envie de s’intéresser, puis de se motiver, enfin de prolonger dans les structures accueillant les plus jeunes.
20 Le projet est organisé en deux phases : le « salon » proprement dit pendant le week-end, et la journée de formation le lundi. Le samedi matin, une demi-journée de formation relayée par le cnfpt, le rectorat, le conseil général des Alpes-maritimes, les bdp des départements de la région paca et tous les professionnels de la Petite enfance du département, ce qui signifie un recrutement vaste et un programme assez transversal pour réunir les personnels Petite enfance, bibliothèque, animation, atsems et enseignants des petites sections en école maternelle.
21 Nous avons demandé à Jeanne Ashbé de dessiner « l’image » du salon. Elle représente un moment de plaisir partagé entre une maman (ou un autre adulte partageant ce moment) et deux enfants, un bébé, un « petit grand » et un livre sur un canapé.
22 Le salon comprend des « stands » et des « espaces ». Les crèches et les haltes-garderies de la ville s’organisent selon les activités proposées mais toujours transversalement, ce qui est favorisé par le travail préalable des éducatrices. Sur leurs stands, les libraires spécialisés proches présentent un grand choix de livres, disques, vidéos, plus particulièrement destinés aux plus petits. La bibliothèque prévoit l’accueil du salon, un espace exposition et des livres à toucher, à manipuler, à découvrir, des disques aussi (si le programme est propice…, par exemple 1, 2, 3… comptines). En deux mots, nous essayons de réunir les meilleures conditions possibles pour favoriser cette rencontre particulière entre l’adulte, l’enfant et le livre.
23 Tout un programme d’animations culturelles est prévu le samedi et le dimanche après-midi : contes, spectacles, concerts des plus jeunes élèves du conservatoire de musique, activités variées… Le public a été très nombreux et les parents, grands-parents, professionnels, enfants, livres, dessins originaux se sont côtoyés pendant les deux éditions dans une ambiance festive.
24 C’est, en quelque sorte, le début d’une histoire, mais qui se déroule à l’inverse de celle de Bordeaux. Après le salon, des relations plus étroites se sont établies entre les divers partenaires. Les bibliothécaires se rendent dans les crèches ou les pmi pour lire ou raconter des histoires, le bibliobus jeunesse va de plus en plus souvent à la rencontre des petits dans les structures, et les enfants l’attendent. À la bibliothèque, nous accueillons le plus possible les bébés avec les puéricultrices ou les assistantes maternelles, nous nous réunissons avec le personnel Petite enfance pour parler des livres, nous leur présentons les nouveautés et nos coups de cœur. Elles font de même et le dialogue commence à s’établir entre professionnels. Nous sommes en train de construire une histoire différente, celle des relations qui s’instaurent autour des adultes, des tout-petits et des livres, une histoire de plaisir, de désir, de communication à la fois personnelle et professionnelle… comme toujours !
Deuxième voix [*]
25 Lire avec les bébés, c’est à chaque fois inventer une façon différente de proposer des lectures d’albums. Il n’y a pas de règle ni d’âge précis pour lire avec son bébé ; il faut simplement une envie de partager, faire en sorte que cet instant soit un moment privilégié, un partage entre enfant et parent.
26 Pourquoi des livres pour les bébés ? C’est en partie pour répondre à cette question que nous avons créé, à Antibes Juan-les-Pins, le salon des bébés lecteurs « Bouquins câlins ». Situer la rencontre avec l’écrit dans un champ culturel avant qu’elle ne soit absorbée d’un point de vue pédagogique. Une de nos préoccupations est d’aller vers les familles, de faire sortir de la bibliothèque les albums pour les tout-petits, de faire savoir que celle-ci ouvre la porte aux bébés dès leur naissance. Il est essentiel de valoriser le lien singulier de chaque famille avec la culture.
27 Le droit à la littérature pour les bébés ne trouve bien souvent aucun écho car le véritable intérêt est difficile à détecter. Il faut savoir ne rien imposer, être disponible, raconter surtout les livres que l’on aime. Des comptines, des enfantines, des formulettes, pour transmettre notre patrimoine oral. Des œuvres d’artistes, car certains livres stimulent dès le plus jeune âge la sensibilité et l’imaginaire. Des livres sans texte où chacun peut découvrir l’histoire à sa manière et se l’approprier comme il le souhaite. Ils permettent de donner la parole aux autres, qui peuvent commenter les images à leur façon. Chacun est à égalité dans de tels échanges, celui qui sait lire et celui qui ne sait pas.
28 Beaucoup d’albums jeunesse sont édités chaque année. Il n’y a pas de syndrome de nouveauté comme dans la littérature pour adulte ; il est donc parfois difficile de faire un choix. Bien souvent, les librairies, quand elles ont un espace jeunesse, proposent une majorité d’ouvrages réducteurs qui ne reconnaissent pas le bébé comme une personne pouvant goûter le plaisir d’un bon livre. Produire des livres pour les tout-petits revient explicitement à penser à l’adulte acheteur plus qu’au lecteur potentiel. L’adulte aura peut-être tendance à s’orienter plus facilement vers un livre animé, livre surprise ou livre-gadget, étalés en vitrine ou en tête de gondole, plutôt que d’aller chercher celui qui stimulera l’imaginaire et éveillera la joie de l’enfant. Une autre stratégie de la part des éditeurs consiste à rassurer l’acheteur avec des livres pédagogiques, ou à prendre le livre comme prétexte pour apaiser les angoisses psychologiques des parents : est-ce que je suis dans la norme ? Comment être un bon père ? Une bonne mère ?…
29 Dans ce dédale de l’édition, sur quels éléments faut-il s’appuyer pour faire un bon choix ? Il faut respecter le tout-petit, lire les livres qui sont proposés pour trouver celui qui va provoquer son éveil intellectuel, déclencher le jeu, la découverte et stimuler son plaisir.
30 Un salon comme « Bouquins câlins » nous permet d’accueillir le bébé et sa famille dans un lieu convivial et animé. N’obliger personne en rien, ni les enfants, ni les parents ; nous lisons pour ceux qui en ont manifesté le désir. C’est un lieu ouvert à tous où l’on entre si l’on veut. N’exclure personne, donner à tous l’envie de redécouvrir les lectures d’enfance. Expliquer aux familles que permettre l’accès aux livres chez le tout-petit, c’est réduire l’exclusion et lui donner la chance d’arriver à l’école en ayant le même comportement que les autres avec les livres et la lecture, quel que soit son milieu d’origine.
31 Par ce salon, nous avons voulu créer un vrai partenariat avec les différents acteurs potentiels : libraires, personnel des lieux d’accueil pour la Petite enfance, personnel des services de Protection maternelle et infantile, chacun ayant un stand pour se faire connaître du grand public et organiser ses propres activités. D’où parfois la difficulté de ne pas « s’égarer ». En effet, il ne faut pas perdre de vue que « Bouquins câlins » est en premier lieu une manifestation autour et pour la promotion du livre pour le tout-petit. Même si pour certains c’est évident, pour d’autres, un travail en profondeur est à effectuer. Dans certaines structures de la petite enfance, soit les bibliothèques sont quasiment inexistantes, soit les livres ne sont pas adaptés aux tout-petits.
32 Ce salon nous permet d’établir le contact, d’ouvrir notre bibliothèque, de proposer des activités au sein même des crèches, des pmi, des haltes-garderies… Mais là aussi, il est impératif de ne pas créer d’obligations supplémentaires, de nous glisser dans une consultation, une activité existante. Nous sommes non pas des pédagogues mais des médiateurs culturels, nous sommes là pour promouvoir la rencontre culturelle entre les adultes et les tout-petits. Nous aurons réussi lorsque l’on prendra enfin les bébés pour des lecteurs.
Troisième voix [*]
33 Pour certains petits le passage au jardin d’enfants (garderie) peut-être un temps privilégié où l’adulte propose à l’enfant différents moyens d’éveil culturel. Un des champs d’éveil utilisé à la garderie tous les jours est le livre. En effet il n’y a plus à démontrer l’importance du livre dans la vie du jeune enfant. Nous savons qu’en familiarisant les enfants avec les histoires et les images, nous leur permettons de découvrir un plaisir qui n’est pas directement lié à la satisfaction d’un besoin. Au travers du livre, l’enfant découvre le plaisir de l’écrit avant l’entrée en école maternelle. Manipulé tous les jours, le livre prend, selon Winnicott, « la valeur d’un objet transitionnel et est investi d’une charge émotionnelle qui en fera un élément constitutif dans l’univers culturel de l’enfant ». L’objet livre intégré à des échanges chaleureux, valorisants, devient un objet familier, une source d’agrément.
34 Tous les jours, après le goûter, un moment magique est attendu. Le chapeau à histoires sur la tête, les lunettes au bout du nez, assis sur le tapis, nous installons le rêve, clic et clac ! Nous montons dans l’avion qui nous conduit au pays des histoires. Clic et clac ! l’histoire est terminée ; clic et clac ! l’avion atterrit, nous rentrons chez les gentiloups.
35 Où moissonner d’autres livres à regarder, si ce n’est à la bibliothèque municipale, une fois par semaine par groupe de dix ? Une ambiance feutrée nous accueille. Des livres à profusion sont à la disposition des enfants, ainsi que des coussins pour leur permettre de manipuler, feuilleter, écouter, rêver. L’enfant a la possibilité de choisir son livre en fonction de son ressenti du moment (couleur, graphisme, format). Il peut le manipuler seul ou se le faire lire. Le livre lu, l’enfant apprend à s’en séparer en le rangeant lui-même, ou il le rapporte à la garderie. L’enfant apprend très vite à respecter ce lieu où l’on parle doucement. Il apprend à manipuler le livre avec délicatesse. C’est un lieu que l’enfant est content de retrouver à chaque visite. L’enfant ne s’en lasse pas et prend chaque fois davantage de plaisir.
36 Où puiser encore ? Dans le panier de Michèle, la bibliothécaire, qui vient raconter à qui veut entendre. Son panier rempli de nouveautés, Michèle est entourée par le groupe entier. Chacun à son tour choisit un livre, le présente à Michèle qui se fait une joie de le raconter. C’est un moment privilégié qui plaît à tous, enfants et adultes réunis. La pêche est fructueuse.
37 Grâce aux livres apportés par les enfants eux-mêmes et les abonnements à l’École des loisirs, nous pouvons échanger et partager avec les parents eux-mêmes. Les enfants sont heureux de montrer le livre de la maison mais aussi très heureux de repartir avec le livre de l’École des loisirs. Cet échange permet un levier de décloisonnement entre les familles et la garderie. Relire à la maison un livre lu à la garderie facilite la transition entre l’espace familial et l’espace de la garderie, encourage les échanges culturels entre les parents et les professionnelles.