Jouer avec les sons
Pages 151 à 154
Citer cet article
https://doi.org/10.3917/spi.020.0151
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Notes
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[*]
À chaque numéro, Philippe Bouteloup , musicien, responsable de l’association Musique et santé, Paris, nous parle de musique.
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[1]
Michel Imberty, préface de Explorations musicales instrumentales chez le jeune enfant, Jean-Pierre Mialaret, Paris, puf, 1997, p. XIII.
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[2]
Daniel Stern, Le Monde interpersonnel du nourrisson, Paris, puf, 1989, p. 186.
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[3]
Merci à Chantal Grosléziat de l’association Musique en herbe pour son accueil lors d’un de ses ateliers.
Seule la musique, quand elle répète, ne répète pas.
C’est là sa force ou sa folie : faire croire que le sens d’une vie peut toujours être rejoué, comme une Aria da Capo.
1 Crèches des Découvertes à Noisy-le-Sec dans la banlieue parisienne. Trois enfants âgés de 2 ans, assis en cercle, sont occupés à enfiler des cubes de formes différentes dans une boîte. Il faut mettre le bon cube dans la bonne encoche. Derrière les enfants, Chantal, musicienne, souffle discrètement dans un harmonica. Un des jouets se met soudain à couiner. Immédiatement, l’adulte reprend avec sa voix ce son incongru. Les enfants se retournent vers Chantal pour marquer leur étonnement. On recommence le couinement et à nouveau la voix de Chantal se fait entendre. Le cercle s’ouvre, un nouveau jeu vient de s’inventer. À chaque son produit, l’enfant vérifie que l’adulte l’a bien entendu, et il attend l’écho de sa production sonore.
2 Un peu plus tard, Chantal est debout et commence à jouer une valse avec son harmonica. Thomas la suit du regard. Il hésite entre le jeu de l’adulte et ce qui se passe du côté de la « boîte à couiner ». Mais Clarisse, une des petites filles, saisit un harmonica et, à l’écoute des sons produits par l’adulte, se met à chanter dans l’instrument. Ce n’est pas l’harmonica que l’on entend, mais la voix de l’enfant à travers l’objet. Chantal complexifie son jeu et l’enfant continue, en miroir décalé, à reproduire les mêmes vocalises dans son instrument de musique.
3 « Souffle dedans, lui dit Chantal. Fait le vent ! »
4 « Ça y est, ça marche ! »
5 « Plus fort maintenant. »
6 L’adulte encourage, oriente, commente ce qui se passe. Il aurait pu mettre d’autres mots sur la situation, décrire les sons ou utiliser des termes techniques (c’est fort…), employer un vocabulaire affectif (j’aime beaucoup ce son…), ou bien celui des métaphores (évoquer l’allure, la couleur ou le grain du son…). Chaque instant est singulier et à chaque rencontre, il faut trouver les mots justes.
7 La petite fille, étonnée, regarde l’objet, le tape dans sa main, observe Chantal. « Pourquoi ça ne marche pas comme elle ? » semble-t-elle se dire. « Mais si, il marche », continue Chantal qui a déchiffré les pensées de Clarisse.
S’accorder
8 Plus tard dans la matinée, la musicienne, assise sur le sol, fait face à Thomas. Elle fait rouler vers lui un jouet sonore, et pendant son déplacement, l’accompagne d’une vocalise : « Tou-ou-ou-ou-ou… » L’enfant lui renvoie le jouet et à son tour vocalise. Le jeu commence et va se répéter de nombreuses fois. La voix se transforme au gré de la vitesse de l’objet. Les modulations vocales accompagnent le mouvement parfois désordonné du jouet.
9 Il est intéressant d’observer qu’aucune consigne verbale n’a été formulée et pourtant le jeu est tout de suite compris par chacun. « Je sais que tu as compris, je sais que tu sais, je sais que tu sais que je sais. » Cette partie de « ping-pong », Daniel Stern l’appelle accordage. Lien entre voix et geste, interaction fine entre l’adulte et l’enfant, comme entre une mère et son bébé. Nous pouvons jouer ensemble, partager le plaisir de faire ensemble, d’être ensemble.
10 Dans le jeu, les vocalises se font plus élaborées, plus complexes. Puis l’harmonica se remet en scène. Il accompagne lui aussi le déplacement du jouet. Chantal reprend sa valse de tout à l’heure et la transforme en un rythme à deux temps. Les enfants tournent dans la pièce, sautent à petits pas. Puis, il s’assoient, comme si le temps du concert était venu. Une fois de plus, personne n’a rien dit, rien n’a été demandé, et pourtant l’écoute est là, riche et forte.
Percussions
11 Une baguette de percussion fait son entrée. Un enfant la réclame immédiatement, puis tous en veulent une. « On tape où ? » demande Chantal en même temps qu’elle commence à frapper sur le grand miroir accroché au mur. Aussitôt les trois enfants suivent. Un rythme apparaît, la voix chantée s’en mêle. En écho à leur propre reflet dans le miroir, les corps se mettent en mouvement, se balançant et se tortillant au tempo de la musique improvisée. Mais Nora a trouvé un autre endroit plus sonore pour frapper. Le meuble en bois résonne beaucoup mieux. Commence alors l’exploration de la pièce : les murs, le sol, les chaises, tout est passé au crible des oreilles et des baguettes. Chacun s’affaire à son affaire.
12 Une cellule rythmique apparaît. Un des participants la reprend et elle devient contagieuse. Une fois de plus, les dialogues s’installent, se font et se défont au gré des humeurs et de l’écoute de chacun. On cherche des sons différents ou, au contraire, on imite son voisin, on joue plus fort que lui ou on l’écoute faire, autant de façons de partager ce moment de musique, ce moment de plaisir.
13 Cette fois, c’est autour de la chaise que l’on se rassemble. On cherche toutes sortes de sons et toutes les façons de les produire : on tape, on frotte, on gratte… Soudain, un son surprenant apparaît. Étonnement, silence…, et l’on recommence pour être sûr d’avoir bien entendu.
14 C’est le début de la construction de séquences musicales, introduction de nuances, de variations. Le fameux « encore » des petits, se transforme là en « encore, mais pas pareil ».
15 « Dans la musique, la question de la répétition-variation est essentielle. La variation est l’introduction de la diversité, de la nouveauté », écrit Michel Imberty [1], et pour mesurer combien dans le jeu musical des enfants cette notion est importante. Pour le musicien, le désir d’accompagner l’enfant, de lui renvoyer ses propres productions vocales ou sonores, est essentiel pour favoriser cette rencontre musicale. Mais la seule répétition « mécanique » ou l’imitation stricte serait évidemment stérile. Seule la variation ou l’imitation modifiée peut permettre d’échanger, de construire.
16 Il s’agit bien là de l’intersubjectivité telle que l’a définie Daniel Stern : un partage mutuel d’états psychiques, la reproduction d’un état interne plutôt qu’un miroir ne reflétant que mouvements, sons et formes extérieurs des comportements.
17 « Cela entraîne un changement chez l’autre en lui fournissant quelque chose qu’il n’avait pas avant, ou en le renforçant s’il existait déjà [2]. Stern exprime bien ici le ressort du jeu et de l’échange musical avec de très jeunes enfants. Une capacité pour le musicien à s’adapter et à être à l’écoute de l’autre. Pas seulement une écoute « auditive » mais aussi visuelle et intentionnelle, « intersubjective ». Cette capacité à lire l’état émotionnel n’est pas forcément chose aisée dans un travail de groupe. N’est-ce pas là l’essence même de la musique « improvisée » ?
18 L’atelier de musique touche à sa fin. Une comptine vient clore ce moment de jeu. On se sépare en se disant : « À la prochaine fois », pour de nouvelles aventures musicales à la « crèche des Découvertes », la bien-nommée [3].