L'enfant est né, il s'agit de le nommer
- Par Martine Paccoud
Pages 101 à 109
Citer cet article
- PACCOUD, Martine,
- Paccoud, Martine.
- Paccoud, M.
https://doi.org/10.3917/spi.019.0101
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- Paccoud, M.
- Paccoud, Martine.
- PACCOUD, Martine,
https://doi.org/10.3917/spi.019.0101
Notes
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[*]
Martine Paccoud, sage-femme, Lyon, tél. 04 72 07 85 05.
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[1]
Textes écrits par des élèves de seconde sourds ou malentendants, classe de Marie-Claude Giroud-Panier. Cahier de l’iref , n° 9, 1989.
1 J’exerce actuellement en tant que sage-femme libérale. Auparavant, j’ai travaillé une quinzaine d’années en salle de naissance, mais aussi dans une association qui proposait un lieu de parole pour les femmes enceintes et les futurs parents.
2 Ces différents aspects de ma vie professionnelle me permettent de témoigner de ce qui se dit, de ce que je perçois lorsqu’il s’agit : dans le temps de la grossesse, de choisir un prénom pour l’enfant attendu ; à la naissance, de le prénommer ; et dans les jours qui suivent, de parler de lui et de lui parler.
3 Durant la grossesse, les femmes et les couples parlent de l’enfant, de la manière dont il bouge, comment ils l’imaginent, comment ils l’appelleront. Parler à l’enfant, parler de l’enfant pendant qu’il est attendu permet de l’accueillir dans un monde où le contact se fait par le toucher et la voix : Comment parle-t-on à l’enfant ? Quels mots emploient les femmes et les hommes, déjà ou bientôt mère ou père, lorsqu’ils parlent de lui ?
4 L’enfant fait partie de leur imaginaire, il a un corps réel de petit garçon ou de petite fille, mais ses parents ne rencontreront vraiment son visage qu’après la naissance. C’est peut-être bien ainsi.
5 L’enfant est donc un bébé. C’est dans ces termes-là que ses parents parlent le plus souvent de lui et l’on entend : « Mon bébé », « le bébé ». Lorsqu’ils s’adressent à l’enfant, dans l’intimité, ils utilisent le mot « bébé », mais aussi des mots affectifs, des noms d’animaux, par exemple puce, crevette, grenouille, bichette ; des noms de choses comme bulle, globule, ludion, que l’on retrouve dans la littérature, ou bien diverses onomatopées : titou, bichounet. Ces termes font référence à des animaux de petite taille ou aquatiques, à des objets ronds, transparents, renfermant un liquide, d’où certaines similitudes avec le fœtus entouré de ses membranes et du liquide amniotique. Il s’agit de la représentation fantasmatique que les parents se font de leur enfant, à travers leur discours.
6 Le choix du prénom que les parents donneront à l’enfant nouveau-né fait en général partie du temps de la grossesse. Il leur faut faire une sélection parmi un grand nombre de prénoms destinés à un garçon ou à une fille. Mais de plus en plus, les parents connaissent le sexe de l’enfant bien avant qu’il ne soit né, parfois même sans avoir voulu le savoir. Une des caractéristiques essentielles de ce prénom est de plaire au futur père, à la future mère, et de plus en plus souvent aux autres enfants de la fratrie.
7 Comment ce choix est-il fait ? Pourquoi un prénom plaît-il aux futurs père et mère ? C’est souvent la consonance et la musicalité d’un prénom qui séduit les parents, ainsi que l’harmonie qu’il forme avec le nom de famille. Il peut quelquefois évoquer pour les parents, une personne adulte ou un enfant pour qui ils ont eu de la sympathie, de l’affection ou de l’admiration. Certains futurs parents ont déjà sélectionné des prénoms avant même la conception de l’enfant alors que celui-ci n’était encore qu’un projet dans leur couple.
8 Par exemple, un couple me dit : « Il y a quelques années, nous avons fait la connaissance d’une petite Julie sur la plage. Elle était tellement jolie et gentille que, si nous avons un jour une fille, nous l’appellerons ainsi. » Ce qui fut fait quelque temps plus tard. Les parents subissent aussi l’influence non négligeable des médias. Alors que Jennifer et Jonathan étaient deux personnages d’un feuilleton télévisé, j’ai rencontré plusieurs parents qui avaient choisi ces deux prénoms pour l’enfant à naître : le premier pour la fille, le second pour le garçon. Laura aussi a eu beaucoup de succès à l’époque où la chanson de Johnny Halliday pour sa fille était fréquemment diffusée sur les ondes de la radio ou à la télévision.
9 À l’inverse, certains futurs parents excluent comme éventuels prénoms ceux qui sont portés par des personnes pour qui ils n’ont aucune affection, voire de l’antipathie. Ils ne choisiront pas non plus de prénoms déjà attribués à des enfants qu’ils connaissent et qui sont porteurs d’une malformation ou de maladies graves. À l’incertitude et à la crainte des parents durant la grossesse quant à la santé de leur enfant, vient s’ajouter l’image d’un enfant parfait. Choisir le prénom parmi ceux de personnes connues ou célèbres leur permet de faire coïncider l’enfant imaginaire avec une réalité, ou bien de faire des projets pour lui dans un avenir plus ou moins lointain.
10 L’enfant imaginaire ne peut être que beau, conforme. Rien ne doit pouvoir influencer cette image. L’enfant ne portera pas le prénom d’un autre qui ne correspondrait pas à ces critères. Pour ces mêmes raisons, certains parents auront à cœur de choisir un prénom neuf pour eux. Aucune personne de leur connaissance ne doit déjà le porter !
11 Parfois, ce sont les prénoms d’ancêtres plus ou moins lointains qui sont retenus : une femme venant d’accoucher prénomma son petit garçon Florimond et m’expliqua que c’était le prénom de son arrière-grand-père.
12 On peut aisément remarquer combien la fréquence d’attribution de certains prénoms à un moment donné est étonnante. Ce phénomène semble s’établir à l’insu des parents. Ils choisissent le prénom pour ce qu’il évoque, pour sa sonorité, et ne se soucient pas des phénomènes de mode. Pour la plupart des parents, les prénoms de leurs enfants à venir seront beaux, originaux. C’est ainsi qu’en l’année 2000, Emma et Léa, Lucas, Thomas, Hugo et Théo ont été les prénoms les plus attribués aux nouveau-nés. Je l’ai remarqué aussi dans les prénoms des bébés dont j’ai accompagné les parents. Ces couples ne se rendaient pas compte que ces prénoms étaient donnés avec une telle fréquence à ce moment-là. Une fois qu’ils sont déterminés, rien ne vient modifier leur choix. Quelquefois, le prénom s’impose aux parents, surtout aux femmes sans qu’il y ait à le chercher et à le sélectionner. Une femme me disait : « Dès que j’ai été enceinte, j’ai eu l’intuition que l’enfant que j’attendais était une fille qui ne pouvait se prénommer que Marie. » Ce qui vient à l’esprit des femmes, de façon insistante, durant leur grossesse au sujet de l’enfant qu’elles portent, n’est nullement à négliger. Dans le domaine des prénoms, il n’est pas rare que certaines femmes n’arrivent à porter leur choix sur aucun prénom de garçon et qu’elles mettent au monde une fille, et vice versa.
13 Le plus souvent, les prénoms sont déterminés conjointement par les deux parents, mais nous verrons que ce n’est pas toujours le cas.
14 Depuis quelques années, l’échographie permet de plus en plus souvent de connaître le sexe de l’enfant in utero. De ce fait, certains ne choisissent qu’un prénom et parlent de leur enfant en employant ce prénom.
15 Lorsque nous parlons de quelqu’un, que nous l’appelons de son prénom, celui-ci ne nous renvoie-t-il pas à son visage ? Le prénom est donné à l’enfant alors qu’il est encore dans le ventre maternel. Il lui est attribué sur la seule connaissance de son sexe. Nous avons connaissance d’un prénom, mais pas encore véritablement du visage. Peut-on alors dire que l’enfant est d’ores et déjà nommé ?
16 L’échographie est faillible. Lorsqu’elle se trompe, l’enfant, qui aura entendu souvent son prénom alors qu’il était in utero, sera appelé d’un autre prénom qu’il n’aura jamais entendu. Les futurs parents choisissent le plus souvent deux prénoms. Mais lorsque l’enfant est attendu comme garçon ou comme fille, et nommé comme tel, son prénom est parfois déjà inscrit sur divers papiers ou documents le concernant.
17 La plupart des couples formulent volontiers des projets de prénoms qu’ils ont pour l’enfant qu’ils attendent. Mais j’ai remarqué que les femmes originaires d’Afrique du Nord ne le disent jamais avant la naissance.
18 Le prénom est donc le plus souvent choisi dans le temps de la grossesse. Comment est-il donné à l’enfant nouveau-né ?
19 La sage-femme, ou le médecin, qui aide une femme ou un couple à mettre son enfant au monde annonce généralement le sexe dès que le bébé est né, puis demande aussitôt aux parents : « Comment s’appelle cet enfant ? ». À cette question, les parents répondent le plus souvent sans hésiter.
20 Bien que cela ne fût pas facile, j’ai voulu savoir ce qui se passe si personne n’intervient. Le nouveau-né est placé sur le ventre de sa mère. C’est un moment d’intense émotion pour tous ceux qui sont là. Les parents regardent le bébé, leurs visages sont très proches. Ils le touchent, le caressent, lui parlent : « Mon bébé. » Ils s’assurent avant tout qu’il va bien et qu’il est normal. J’emploie volontairement ce terme, car c’est surtout celui que les mères emploient à ce moment-là. Ensuite, après plusieurs secondes, voire une à deux minutes, les parents s’inquiètent de connaître le sexe de l’enfant : ils nous le demandent ou le découvrent eux-mêmes. Quelquefois le prénom lui est adressé et nous est dit à cet instant.
21 « Kim Stella Adriana », dit une maman en prenant son enfant et constatant que c’est une fille. Savoir que c’est une fille ou un garçon n’amène pas spontanément les parents à prononcer le prénom, le temps peut être assez long, jusqu’à ce que nous, sages-femmes, médecins ou auxiliaires de puériculture présents, posions la question : « Comment s’appelle le bébé ? Quel est son prénom ? »
22 Alors les parents nous disent le prénom qu’ils avaient choisi. Parfois, il n’est pas encore déterminé et fait l’objet d’une discussion entre les parents. Lorsqu’ils sont en désaccord, c’est le plus souvent la mère qui détermine le prénom. Comme si le père lui laissait cette faveur, en récompense pour avoir mis au monde leur enfant.
23 Je me souviens d’un couple qui, dans l’attente de la naissance de leur petit garçon (ils connaissaient le sexe pendant la grossesse), avait choisi deux prénoms, en pensant que le choix se préciserait en voyant leur bébé. Lorsque l’enfant est né, la mère a spontanément proposé un autre prénom n’ayant rien de commun avec les deux autres : c’est celui qui s’est imposé à ce moment-là. Cet enfant est appelé Pierrot, ce qui a fait dire à sa maman : « Il est né avec son prénom. »
24 Lorsque le prénom n’est pas choisi, les parents pensent que l’enfant doit être nommé rapidement. Ils sont rassurés lorsqu’ils apprennent qu’ils ont trois jours pour le faire. Un enfant est ainsi resté deux jours sans prénom. Ses parents, qui hésitaient entre trois prénoms, l’ont finalement appelé Benoît. Cela n’a nullement gêné le papa et la maman pour parler à leur enfant.
25 Donc, l’enfant est né ; ensuite, il est prénommé. C’est dans cet ordre que les choses se passent. Cela est à signaler, car ce n’est pas toujours ainsi que sont formulés les faire-part de naissance. On lit quelquefois : « Il s’appelle…, il est né le… »
26 L’enfant qui a fait corps avec sa mère neuf mois durant est à présent un petit d’homme à part entière. De fœtus, il est devenu nouveau-né, enfant au moment même où il quitte un imaginaire de ses parents pour faire irruption dans le réel. Ces derniers, dans le même temps, passent de l’état de femme à celui de mère et de l’état d’homme à celui de père. La naissance est donc bien un temps de passage pour chacune des personnes de la triade père-enfant-mère. Le délai qui peut s’écouler entre la naissance et le don du prénom à l’enfant est un temps important. Il permet aux parents de commencer à faire connaissance avec cet enfant qui a été conçu par eux, mais qui est né différent d’eux. Prénommer l’enfant, c’est le considérer comme un autre. Le prénom est défini par le dictionnaire comme un nom particulier joint au nom patronymique et servant à distinguer les différentes personnes d’une même famille. Le prénom confère à l’enfant sa singularité.
27 Il est exceptionnel que les parents annoncent à l’enfant qui vient de naître : « Tu t’appelles Julien » par exemple. Le prénom est dit aux personnes présentes et à l’entourage qui, en premier, ont à reconnaître cet enfant comme un nouvel individu. Prénommer est donc bien en cela un acte social.
28 Lorsque les parents ont prénommé leur enfant, nous leur demandons s’ils souhaitent lui donner un ou plusieurs prénoms. Ce sont en général les prénoms de futurs parrains ou marraines ou pris parmi ceux des membres vivants ou défunts de la famille, choisis parfois comme le premier.
29 Il nous reste alors à écrire le prénom et le nom sur divers documents médicaux et sur le certificat d’accouchement : « Je soussigné déclare que Mme…, née… a accouché le… à… heures d’un enfant de sexe… vivant et viable prénommé… »
30 Ce document sert à établir la déclaration de naissance. L’enfant est donc doublement inscrit, à la fois dans la société comme un nouvel individu, mais aussi dans la chaîne des générations. Auparavant, après une naissance, le père se rendait lui-même à la mairie faire inscrire, sur les registres de l’état civil, noms et prénoms, date et heure de naissance de l’enfant. Actuellement, fréquemment les employés de l’état civil viennent à la maternité pour remplir ces formalités, à la grande déception de certains pères. Aller à la mairie pour faire enregistrer la naissance de son enfant, c’est se reconnaître père. Aujourd’hui, le père a moins l’occasion de se reconnaître comme tel dans les diverses formalités. Quand le sexe et le prénom ont déjà été formulés pendant la grossesse, souvent dès le deuxième trimestre, le père qui, précédemment, était le messager de La Bonne Nouvelle auprès des proches, ne peut plus qu’annoncer au téléphone : « Le bébé est né. » Seuls les couples non mariés ont le privilège d’aller à la mairie soit avant, soit après la naissance, pour reconnaître leur enfant. Dans ce cas, il nous faut aussi demander aux parents quel sera le nom de l’enfant : celui de son père ou celui de sa mère.
31 Dans les jours qui suivent la naissance, le prénom est peu usité, si ce n’est pour présenter l’enfant aux personnes qui viennent faire sa connaissance. À la clinique, les mères disent : « Le bébé, mon bébé », comme pendant la grossesse. Le père emploie peut-être plus volontiers le prénom. La mère vit encore « en symbiose » avec son enfant et il lui faut du temps pour le découvrir, le connaître, entendre les autres dire le prénom, pour pouvoir enfin l’appeler elle-même du prénom qu’elle a choisi avec le père. Il convient que la mère se découvre mère et que le père se découvre père pour qu’ils découvrent à leur tour leur enfant différent-nommé.
32 Au cours de ce travail, j’ai perçu le rôle que nous jouons, nous sages-femmes, médecins ou autres personnes présentes à la naissance d’un enfant, lorsque nous posons la question : « Comment l’appelez-vous ? Quel est son prénom ? ». Il s’agit alors pour les parents de donner un prénom à leur enfant, de pouvoir ensuite l’appeler et dans le même temps de réaliser qu’ils sont devenus parents.
Lise a accouché et Lise a appelé son fils « Pomme ». Tout de suite j’ai dit : « Pomme ? ». Elle a dit : « Oui, Pomme », et devant mon regard incrédule, elle a ajouté : « Oui, Pomme comme le fruit. – Ah bon ! après tout, pourquoi pas ? C’est joli Pomme (rond, lisse, frais, croquant, comme un nouveau-né… ça changeait un peu… et ça sentait bon l’automne). Je demande d’un air très naturel, détaché quoi : « Et pour une petite fille, vous aviez pensé à quel prénom ? » Je me disais, sachant Lise assez féministe : elle n’aurait pas choisi « Poire » quand même ! Et elle me répond, tout simplement : « Mais Pomme aussi… Bien sûr » (vraiment je me dis : « Tu es gourde ! ») – Elle était très émouvante Lise avec son bébé Pomme.
Mais à la mairie ils n’ont pas apprécié ; pas très poétiques à l’état civil !
Pourtant c’était joli, Pomme : né en octobre, doré comme le coucher du soleil, dans la campagne… Pomme d’Api… Pomme reinette… Tarte aux pommes… Bonne vieille pomme fidèle, colorée, parfumée…
« Ils n’ont rien voulu savoir. Alors on a ajouté Benjamin. Mais nous on l’appelle toujours Pomme. Ils ne nous gâcheront pas tout… »
Qu’y a-t-il dans mon nom [1] ?
34 Chacun prend son prénom et fabrique un certain nombre de mots à partir des phonèmes de ce prénom en allant de gauche à droite (on peut sauter des phonèmes). De ce stock de mots, il en dérive d’autres en appliquant trois règles : ajouter un phonème, remplacer un phonème, permuter deux phonèmes. On obtient ainsi un nombre de mots assez important pour qu’un texte puisse en naître. On écrit alors un court poème commençant pas : « Qu’y a-t-il dans mon nom ? Dans mon nom il y a… »