De l'enfant au bébé
Pages 41 à 45
Citer cet article
- COBLENCE, Françoise,
- Coblence, Françoise.
- Coblence, F.
https://doi.org/10.3917/spi.017.0041
Citer cet article
- Coblence, F.
- Coblence, Françoise.
- COBLENCE, Françoise,
https://doi.org/10.3917/spi.017.0041
1 En 1979, au 39e Congrès des psychanalystes de langue française, Serge Lebovici présente un rapport portant sur « l’expérience du psychanalyste chez l’enfant et chez l’adulte devant le modèle de la névrose infantile et de la névrose de transfert ». La précision du titre importe : elle témoigne de la nature de la temporalité de la vie psychique que la psychanalyse a dégagée, une temporalité structurée par l’après-coup. Dans ce rapport qui fait date, Serge Lebovici propose de distinguer entre névrose de l’enfant, névrose infantile et névrose de transfert. La névrose de l’enfant est la réalité clinique actuelle, organisée après la névrose infantile, dont elle marquerait la carence ou l’échec. La névrose infantile, quant à elle, est à la fois névrose de développement et modèle métapsychologique organisé autour du complexe d’Œdipe. Elle est connue, et analysée, grâce à la névrose de transfert qui la reconstruit après coup dans la cure. Ces notions font le lien entre modèle du développement et psychopathologie ; elles proposent des distinctions essentielles qui s’appuient sur le travail clinique considérable effectué pendant plus de vingt ans, à l’articulation de la psychiatrie et de la psychanalyse de l’enfant, et dont Psychiatrie de l’enfant et le travail d’équipe réalisé au Centre Alfred-Binet témoignent : l’étude de l’hystérie chez l’enfant, des obsessions, des phobies scolaires graves, des psychoses précoces et de l’autisme n’en est qu’un exemple.
2 Serge Lebovici a dit lui-même que ce rapport de 1979 constituait un moment charnière dans son œuvre, en proposant un achèvement de certaines formulations, et en ouvrant une voie, régrédiente, de la névrose infantile aux interactions précoces. Ce mouvement est déjà sensible dans la discussion du rapport, qui correspond aussi à sa nomination à Bobigny.
3 Dès lors, en effet, les travaux de Serge Lebovici vont essentiellement porter sur les interactions précoces, la naissance des représentations et la transmission intergénérationnelle. Paru en 1983 et écrit en collaboration avec Serge Stoléru, Le Nourrisson, la mère et le psychanalyste intègre l’apport de l’éthologie et de la théorie de l’attachement à la psychanalyse, et présente les interactions dans toute la complexité de leurs dimensions fantasmatiques. Ce livre, parmi d’autres, témoigne du souci constant de Serge Lebovici de soumettre la psychanalyse à la rencontre avec les autres sciences, avec d’autres disciplines, avec d’autres points de vue. La psychanalyse ne saurait camper sur des positions de défense ou de repli. La formidable curiosité de Serge Lebovici le conduit à s’intéresser autant aux neurosciences, aux développements de la biologie qu’à la littérature et à la musique. Sa volonté est d’intégrer des champs nouveaux, mais aussi d’interroger les positions connues depuis des sites inédits, étrangers, différents. C’est aussi en ce sens peut-être que l’on peut comprendre l’importance accordée à la notion d’empathie. Sa capacité d’empathie, avec les bébés comme avec les enfants ou les adultes, a frappé tous ceux qui ont eu le privilège d’assister à ses consultations. Les documents audiovisuels, le travail effectué en collaboration avec l’équipe de Starfilm pour la collection « À l’aube de la vie » en gardent la mémoire, une mémoire qui est, comme il l’écrit, toujours affective.
4 Il n’est pas seulement extrêmement émouvant que Serge Lebovici ait dit qu’en vieillissant, son empathie avec les bébés s’était accrue : en l’homme est le bébé, mais dans le bébé, est l’homme. La profonde leçon qu’il transmet recrée le mouvement même de la vie. C’est aussi le travail de toute « une vie en psychanalyse » orientée par la tentative d’augmenter la liberté humaine, tout en maintenant un regard lucide sur les limites qui nous sont imposées. Leçon éthique et philosophique, leçon humaine.
5 On peut donc, à partir de ce site d’articulation que constitue le rapport de 1979, revenir sur les éléments fondamentaux de son œuvre qui seront réintégrés et transformés dans l’approche des nourrissons, et rappeler quelques repères essentiels.
6 Serge Lebovici a introduit la psychanalyse d’enfant en France, après la guerre. Cette introduction est marquée par la conjugaison d’un double point de vue, génétique et structural, comme par la conjugaison des apports d’Anna Freud et de Melanie Klein, mais aussi de Winnicott, que Serge Lebovici est le premier à inviter à Paris dans les années cinquante. Au-delà des « controverses » entre les premières psychanalyses d’enfant, le point de vue de Serge Lebovici est peut-être moins celui d’une conciliation entre des opposés, que celui de leur intégration. La psychanalyse d’enfant, plus directement encore que celle des adultes, confronte au monde fantasmatique, comme le montre l’article écrit en collaboration avec René Diatkine en 1954, « Étude des fantasmes chez l’enfant ». Avec Winnicott, Serge Lebovici partage l’idée que ce qui est profond (le fantasme inconscient) n’est pas identique au précoce : si l’observation renseigne de façon privilégiée, il serait naïf de croire qu’elle constitue un dévoilement du monde fantasmatique. Cette position sera une constante de la pensée de Serge Lebovici.
7 La perspective intégratrice caractérise également « La relation objectale », en particulier dans l’important article de 1961. Reprenant la thèse freudienne qui articule la naissance de la pensée à l’absence de l’objet, Serge Lebovici montre comment la discontinuité de celui-ci est fondatrice de la continuité du sentiment d’existence du Moi. En intégrant notamment les travaux de René Spitz, il fait de l’affect et de l’éprouvé primaire l’élément structurant au stade préobjectal. « L’objet est investi et éprouvé avant que d’être perçu » : la formulation est devenue aussi célèbre qu’elle est lapidaire et éclairante. Elle condense toutes les difficultés de la constitution du sujet et de l’objet l’un par l’autre. Serge Lebovici ajoutera ensuite, en prenant en compte les interactions, que c’est ce qui permet à l’enfant de proclamer que sa mère est une mère. Un pas supplémentaire fera de l’intersubjectivité la sphère première.
8 La psychanalyse de l’enfant a sa spécificité, et Serge Lebovici s’est beaucoup battu pour que celle-ci soit reconnue à part entière dans la formation des analystes. Cependant, elle n’est pas dissociable de la psychanalyse de l’adulte. C’est cette double approche que présente La Connaissance de l’enfant par la psychanalyse, vaste synthèse écrite en collaboration avec Michel Soulé et publiée aux puf en 1970.
9 L’enfant est connu par l’observation directe, par la psychanalyse d’enfant et par la psychanalyse d’adulte. La réunion de ces différentes approches suppose qu’on s’appuie sur une conception de la temporalité articulée sur l’importance structurale de l’après-coup mise en évidence par Freud, et sur l’idée d’un sexuel-présexuel dégagé, notamment à propos du cas d’Emma, dans l’Esquisse d’une psychologie scientifique. Serge Lebovici revient souvent sur ce texte. Mais en amont de ce moment, c’est vers la naissance des représentations et à l’organisation du sujet dans les interactions précoces que nous conduit le travail de Serge Lebovici à partir des années quatre-vingt. Il ne s’agit pas de quitter le point de vue de la psychanalyse, ni de nier la valeur structurante et explicative du complexe d’Œdipe, mais de montrer qu’en deçà, d’autres modalités organisatrices sont à l’œuvre.
10 « Que voit le bébé quand il tourne son regard vers sa mère ? », demande Winnicott. À sa réponse – ce qu’il voit, c’est lui-même, puisque ce que le visage de la mère exprime est en relation directe avec le bébé –, Serge Lebovici ajoute la réciprocité de l’échange : le bébé qui investit la mère la proclame mère, proclamation indispensable pour la renarcissiser et lui permettre les anticipations qui donnent sens aux compétences du bébé. C’est au sein de cet accordage affectif et intersubjectif que le sujet se constitue. Tous ces points conduisent à une révision de la métapsychologie freudienne en mettant l’accent sur le narcissisme primaire, en introduisant un soi, ou un self, antérieurement au moi, en intégrant la dimension intersubjective et les acquis des théories cognitives, tout en articulant les scénarios narratifs et ce que Daniel Stern nomme « enveloppes prénarratives », au monde fantasmatique et à ses reconstructions successives. Cette révision n’est peut-être pas déchirante ; elle est suffisamment importante à une époque où beaucoup de voix critiquent le maintien de la notion de « pulsion », pour engendrer une grande hostilité, comme si, à observer les interactions précoces, on cessait d’être psychanalyste.
11 Or, bien entendu, Serge Lebovici ne cesse jamais de l’être, dans la continuité de la position qu’il avait adoptée entre Melanie Klein et Anna Freud, puisque la dimension fantasmatique est essentielle. De plus, les fantasmes parentaux, qui interagissent avec le développement de l’enfant, conduisent à insister sur l’arbre de vie de l’enfant, c’est-à-dire le mandat transgénérationnel dont il est porteur.
12 Le fantasme n’est donc évidemment pas « observé », même si la consultation d’abord, le travail minutieux sur les enregistrements vidéo ensuite permettent de le construire. Dans la consultation avec le nourrisson et ses parents (la place du père étant fondamentale), le psychanalyste doit donc se donner les moyens théoriques et techniques de sa pratique clinique. À partir de là, Serge Lebovici est conduit à accorder toute son importance à la notion d’empathie qui englobe et dépasse l’identification de l’analyste à la capacité maternelle à la rêverie évoquée par Bion. Il en évoque volontiers le pouvoir en s’appuyant sur la description que Mahler propose de la création du final de sa cinquième symphonie.
13 Empruntée à Freud, qui la tient lui-même des théories esthétiques et psychologiques du xix e siècle, l’empathie désigne la capacité de sentir avec l’autre, en un mouvement de compréhension sensorielle et affective de ce qui, en l’autre, reste étranger à lui et à moi. Loin de se réduire à une vague communication d’inconscient à inconscient, l’empathie est un mouvement complexe, à la gestation lente, silencieuse et corporelle, même si les formulations surgissent immédiatement. Serge Lebovici la caractérise comme empathie métaphorisante, puisque ce sont les mots qui diront ce que le corps aura ressenti dans un moment privilégié d’enactment ou d’énaction. Au-delà de l’empathie, la vitesse de la pensée, la rapidité de la réaction jointe au temps accordé à la maturation et à l’investissement affectif, cette double temporalité concerne d’ailleurs toutes les démarches de Serge Lebovici.
14 Serge Lebovici nous a quittés après avoir déployé la richesse des interactions et des échanges, celle de l’inscription des scénarios narratifs et de leurs reprises à différents moments et dans différentes conditions. Dans ce monde, son regard, son écoute, son tact (à tous les sens du mot) de psychanalyste et d’homme nous ont montré tout ce qu’il était possible de faire, nous invitant à poursuivre, nous inscrivant nous-mêmes dans une transmission engagée déjà à d’autres générations : reconnaissance, chagrin, mémoire, affection y ont aussi leur place. Merci Serge.