Article de revue

Lébo « l'enseigneur »

Pages 27 à 32

Citer cet article


  • Casanova, A.
  • et Saladin, M.
(2001). Lébo « l'enseigneur » Spirale - La grande aventure de bébé, no 17(1), 27-32. https://doi.org/10.3917/spi.017.0027.

  • Casanova, Alain.
  • et al.
« Lébo “l'enseigneur” ». Spirale - La grande aventure de bébé, 2001/1 no 17, 2001. p.27-32. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-spirale-2001-1-page-27?lang=fr.

  • CASANOVA, Alain
  • et SALADIN, Monique,
2001. Lébo « l'enseigneur » Spirale - La grande aventure de bébé, 2001/1 no 17, p.27-32. DOI : 10.3917/spi.017.0027. URL : https://shs.cairn.info/revue-spirale-2001-1-page-27?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/spi.017.0027


1 C’est Baudelaire qui nous a fait connaître Serge Lebovici. Nous avions fait un film qui a pour titre Sois sage, ô ma douleur, et il a demandé à venir le voir. Il a sans doute été sensible aux témoignages des familles qui y exprimaient la douleur d’avoir un enfant lourdement handicapé. Au moment de partir, sur le pas de la porte, il nous dit : « Vous voulez peut-être savoir pourquoi j’ai insisté pour voir ce film ? […] L’argument, bien sûr, mais c’est surtout à cause du titre. Mon testament commence par ce même vers de Baudelaire […] Au revoir, nous nous reverrons. »

2 Après quelques jours d’hésitations, nous nous sommes jetés à l’eau et nous l’avons appelé pour lui demander un rendez-vous, qu’il nous a accordé. Là, nous lui avons proposé de continuer le poème et nous lui avons offert de réaliser sa transmission avec notre caméra. Il a accepté tout de suite, en ajoutant qu’il fallait faire vite car il était vieux. Il avait alors 79 ans. C’était en novembre 1994.

3 Il nous donne donc rendez-vous pour le premier tournage, le 4 janvier 1995, à 9 heures du matin à la faculté de Bobigny. Entre-temps, lui partait aux États-Unis pour un congrès, et nous en Inde pour un autre film. Nous nous précipitons à la Fnac pour trouver un livre sur lui à lire dans l’avion. Le livre de Marie-France Castarède, L’Enfance retrouvée, nous a permis de nous familiariser un peu avec « Lébo ».

4 Comme nous en étions convenus, nous arrivons le 4 janvier à 9 heures précises à la faculté de Bobigny, que nous ne connaissions pas, avec notre ingénieur du son et tout le matériel habituel de tournage. Quelqu’un nous indique notre chemin, et nous nous retrouvons au deuxième étage, dans un long couloir éteint… Le désert ! Nous frappons à quelques portes, mais en vain. Il n’y avait donc personne pour nous recevoir, et l’attente commence. Nous nous posons évidemment des questions : « Tu es sûre d’avoir noté correctement la date ? » etc. Heureusement, trois quarts d’heure après, arrive une dame, madame Baudinat, que nous apprendrons à mieux connaître par la suite et qui nous dit : « Monsieur Lebovici ? Mais il ne vient pas avant midi et demie ! »

5 Celui qui allait devenir « Lébo » pour nous aussi, et qui allait prendre une place très importante dans notre vie, nous avait tout simplement « oubliés ». Le travail avec lui commençait par un bel acte manqué !

6 Lorsqu’il est arrivé à midi et demie, à peine surpris de nous voir là, il a immédiatement retourné la situation en nous disant : « Ah ! c’est bien que vous soyez ici. Vous allez me suivre en consultation. » Nous sommes entrés derrière lui dans le petit cabinet de consultation, où des collaborateurs l’attendaient avec une famille. La première chose qui nous a frappés fut l’exiguïté des lieux, et la présence d’une glace sans tain derrière laquelle il nous a installés pour suivre le déroulement de la consultation. Il y avait là une petite régie audiovisuelle rudimentaire, tenue par une étudiante. Elle enregistrait la consultation sur bandes vidéo par l’intermédiaire de deux petites caméras fixées aux murs du cabinet de consultation, qu’elle actionnait depuis la régie. Les micros, accrochés au plafond, nous semblaient bien loin des protagonistes et pas bien orientés, ce que, malheureusement, les résultats que nous verrons plus tard ne feront que confirmer.

7 Nous assistons ainsi en direct à une consultation de Serge Lebovici, et nous étions un peu stupéfaits par ce que nous découvrions. À la fin de la séance, Lébo file vers une autre salle en nous disant : « Suivez-moi ! » Nous entrons avec lui, caméra à la main, dans une salle beaucoup plus grande, pleine d’étudiants, et avec un grand écran de télévision accroché au plafond. Lébo prend un micro et commente la séance qui vient de se dérouler sous leurs yeux. C’est au cours de la discussion qui s’engage alors que nous verrons pour la première fois le tremblement de sa main gauche, dû à la maladie de Parkinson qu’il a depuis quelques années. Quand il sent venir le tremblement, il met sa main dans la poche très naturellement, geste que nous lui verront faire de plus en plus souvent, à mesure que la maladie va s’aggraver.

8 À la fin de cette première journée de tournage, il va nous dire, en nous montrant une armoire pleine de bandes vhs : « Je filme toutes mes consultations depuis 68… C’est à votre disposition ! »

9 Nous sommes rentrés de cette séance de travail éblouis et abasourdis, la tête pleine de tout ce que nous venions de découvrir et auquel nous ne connaissions rien. La chose qui nous paraissait évidente à tous les trois, c’était le côté fascinant du personnage Lebovici. Ce petit homme avait une « présence » incroyable, avec son regard intense et enveloppant. Et sa manière aussi de s’exprimer, avec peu de mots, mais qui vont toujours à l’essentiel. Enfin, le plus frappant était sans doute le rythme de toutes ses actions. Il fallait pouvoir le suivre dans ses déplacements, et avec une grosse et lourde caméra à la main, cela n’était pas facile. J’étais toujours en retard sur lui, et il a fallu que j’essaie de m’adapter à cette situation. Je courrais toujours derrière lui en essayant de « cadrer » comme je pouvais, mais finalement, je n’arrivais à le filmer que de dos. Lorsque, quelques mois plus tard, nous nous sommes rendus à Cannes où il passait ses vacances avec Ruth, sa femme, il a accepté de quitter son ordinateur pour nous faire la visite guidée du jardin. Il nous a dit : « Vous voulez voir le jardin ? … Allons-y ! » Et il nous a fait faire la visite du jardin… au pas de course, comme d’habitude. Et comme d’habitude, je n’ai pu le filmer qu’en le suivant… de dos !

10 Au début d’octobre 1995, nous allons avec lui à Saint-Pétersbourg pour la première rencontre de pédopsychiatres russes avec des pédopsychiatres Français. Il est accompagné par quelques brillants collègues qui nous feront l’amitié de nous accepter complètement dans leur groupe. Au cours d’une communication de Lébo, nous le voyons projeter une cassette vidéo d’un cas clinique filmé à Bobigny. L’assemblée des jeunes psychiatres russes est médusée par ce qu’elle voit. Les questions fusent alors de toutes parts. Nous nous regardons, Monique et moi : il faut que nous proposions à Serge de faire un travail beaucoup plus élaboré à partir de ses cas cliniques. C’est l’idée que nous lui soumettrons le lendemain et qu’il va accepter avec un enthousiasme qu’il ne cessera jamais d’avoir par rapport à ce travail que nous allons réaliser avec lui. Nous nous sommes lancés à corps perdu dans cette folle aventure de la collection multimédia À l’aube de la vie.

11 Mais lui qui donnait l’impression d’être toujours pressé – il l’était probablement – a toujours respecté les temps de travail que nous lui imposions pour la réalisation des Éléments de la psychopathologie du bébé. Il avait de toute évidence compris l’importance de ce travail pour les générations futures, car une de ses grandes préoccupations était bien la transmission de savoir. Il avait une patience infinie et ne nous a jamais montré le moindre signe d’agacement, malgré nos délais toujours trop longs. Il restait toujours disponible pour nous, même avec ses journées dignes d’un ministre. Lorsque nous lui proposions une nouvelle idée pour améliorer le travail déjà fait, il disait : « Laissez-moi réfléchir… je vous donne ma réponse demain. » Le lendemain, il nous appelait et nous disait : « J’ai réfléchi… c’est une bonne idée. Je vais vous donner les noms des gens à qui nous allons demander… » Ou bien : « Non, il faut faire autrement. Voici ce que nous allons faire… » Les conversations téléphoniques étaient toujours brèves, car il allait à l’essentiel. Il ne se passait plus un jour sans qu’on le voit ou qu’on l’entende. Nous allions le surprendre dans le petit réduit qu’il s’était aménagé en salle d’ordinateur, dans son immense appartement de l’Avenue du Président Wilson. Il passait là une grande partie de son temps à travailler sur son Macintosh, surtout la nuit. Souvent il venait à notre bureau, s’installait à la table ronde et disait : « Travaillons ! » Ainsi, pendant deux ans et demi, nous avons travaillé avec lui presque quotidiennement, pour notre plus grand plaisir.

12 Pour nous, à Starfilm, la réalisation de ce premier titre, avec ses six heures de vidéo, son livre et son CD-Rom, a représenté un travail considérable, mais passionnant. Nous avons pour principe de retranscrire toutes les interviews que nous faisons. Et donc, du jour où nous avons commencé à tourner avec Lébo, nous avons été submergés de décryptages savants à faire. Les noms de Freud, Spitz, Bowlby, Melanie Klein ou Winnicott nous sont devenus, grâce à lui, très familiers. Il nous avait accordé sa confiance et nous faisions le maximum pour ne pas le décevoir. À Starfilm, tout le monde s’y est mis. Richard, notre monteur, a pris un réel plaisir à mettre en œuvre la matière que nous lui apportions, même s’il fallait souvent redéfaire tout ce que nous avions fait, afin de respecter les critiques apportées par le comité scientifique mis en place pour la collection par Lébo et Bernard Golse, à qui nous soumettions les maquettes successives. C’était un travail de Romain, mais passionnant, pour lequel nous avons eu la grande chance d’avoir le soutien appréciable de tous les membres du comité scientifique, et de quelques autres personnes, qui nous ont accordé bénévolement un temps et une énergie considérables. Sans cette aide, nous ne serions probablement pas parvenu à aller au bout de cette entreprise. Le premier titre de cette nouvelle collection, Éléments de la psychopathologie du bébé, est entièrement celui de Lébo. Il l’a dit plus tard, lors de sa parution : « C’est ma transmission ! »

13 Serge Lebovici était absolument convaincu de l’intérêt du travail clinique fait à partir de bandes vidéoscopées. Il disait volontiers qu’il faut regarder de nombreuses fois une bande pour faire de la micro-analyse. Il racontait que lui-même n’avait découvert un élément fondamental à ses yeux, dans une situation qu’il croyait pourtant connaître par cœur, qu’au vingtième visionnage. Tout d’un coup, cet élément lui était apparu de façon évidente. Il proposait en outre que les visionnages se fassent à plusieurs, et qu’ensuite il y ait discussion entre tous les participants.

14 Serge Lebovici était avant tout un « enseigneur », comme le dit de lui si joliment Paul Denis. C’est cet aspect de transmetteur qui l’a motivé immédiatement lorsque nous lui avons proposé de bâtir la collection multimédia de formation, pour tous ceux qui n’avaient pas la chance de suivre ses enseignements et sa clinique en direct. En homme d’avant-garde qu’il était profondément, il a tout de suite vu l’énorme intérêt du travail que nous lui proposions de réaliser avec lui et Bernard Golse. Mais il est allé bien au-delà, en voulant que cette collection soit internationale et pluridisciplinaire, pour avoir les points de vues des grandes tendances autres que françaises. Sans doute était-ce là aussi le fruit de son passage important à la présidence de l’ipa (l’Association de psychanalyse internationale). En plus des Éléments de la psychopathologie du bébé (aujourd’hui en anglais et en espagnol, bientôt en italien et en russe, et dans un très proche avenir, en dvd-Rom…), il a bâti, avec les collaborateurs du comité scientifique, toute une liste de titres à traiter, pour lesquels il a chaque fois proposé les noms de ceux dont il pensait qu’ils étaient les meilleurs spécialistes. La collection À l’aube de la vie représentait aussi pour lui un moyen de mettre en évidence la valeur des options psychodynamiques qui ont toujours été les siennes, et peut-être aussi, grâce à elle, la possibilité de maintenir en vie cette petite flamme qui l’a animé toute sa vie pour améliorer le sort de ceux qui souffrent.