Supplément à l'enseignement de Serge Lebovici, ou comment un nourrisson reconnaît un psychanalyste
- Par Michel Soulé
Pages 143 à 148
Citer cet article
- SOULÉ, Michel,
- Soulé, Michel.
- Soulé, M.
https://doi.org/10.3917/spi.017.0143
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- Soulé, Michel.
- SOULÉ, Michel,
https://doi.org/10.3917/spi.017.0143
Notes
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Michel Soulé, professeur honoraire de psychiatrie de l’enfant à l’université René Descartes Paris V, membre titulaire de la société psychanalytique de Paris, copes , 20, rue de Dantzig, 75015 Paris. Tél. 01 53 68 93 40.
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S. Lebovici, Le Nourrisson, sa mère et le psychanalyste, Le Centurion, 1983, 2e éd. 1985.
1 Le bébé Cadum est maintenant dépassé; il a disparu des réclames murales qui nous accueillaient à l’arrivée dans les gares, au détour de rues, avec son sourire idéalisé et un peu figé. (Bébé Cadum aurait 97 ans s’il n’était mort il y a quelques années).
2 En revanche, le bébé est une vedette des colloques, il fait partie du show-business scientifique : c’est une star de la vidéo.
3 Il y a trente ans, grâce à l’amicale pression de Serge Lebovici, le premier article signé Kreisler, Fain et Soulé, sur les troubles fonctionnels du nourrisson, paraissait dans Psychiatrie de l’enfant (1967). C’était un premier coup de tonnerre dans le ciel serein de la perception du bébé décrit par les psychanalystes. L’infans vulgaris apparaissait alors avec ses diarrhées, ses régurgitations, ses coliques, ses vomissements et toutes ses manifestations fonctionnelles. Il s’opposait, avec ses incongruités, au nourrisson élégant reconstruit par le psychanalyste d’adulte qui le limitait à quelques stéréotypies (absorption, défécation) et le situait dans une grande pauvreté d’expression et une fermeture au monde environnant.
Le box de la consultation thérapeutique ou : la cabine des Marx Brothers
4 On peut penser que la consultation thérapeutique vidéoscopée est simpliste et n’engage que le bébé, sa mère et le psychanalyste. J’ai toujours été frappé au contraire par l’exiguïté des locaux due aux contingences techniques (le champ vidéo est réduit) et, en revanche, par tout le monde qu’il faut faire tenir dans cet espace.
5 On peut, en effet, dénombrer les personnages présents au moins dans l’imaginaire des protagonistes. Casting : le bébé, la mère, son père, son psychiatre-psychanalyste, un assistant, un ou deux stagiaire d’élite, bien entendu tous ceux qui sont dans le contre-champ: technicien, manipulateur de vidéo, l’étudiant dans la cabine de la régie-vidéo, si l’on ne tient compte que de ceux qui ont ici une présence physique, et même si une glace sans train est censée les soustraire aux regards.
6 Pour la présence dans l’imaginaire on peut citer dans un système régrédient : les futurs étudiants pour qui est fait l’enregistrement, tous les techniciens de la recherche qui reverront inlassablement les documents et, dans l’esprit de chacun de ces protagonistes déjà très encombrants, tous les souvenirs qu’ils ont de leurs propres enfants réels quand ils étaient bébés, et leurs bébés imaginaires.
7 On a montré avec pertinence la situation transgénérationnelle d’un bébé, et l’on doit donc situer dans cette cabine surpeuplée les parents et les grands-parents de chacun, qui jouent un rôle de surmoi mais aussi de parents idéaux du Roman Familial (idéal du Moi).
8 Ainsi, le psychiatre-psychanalyste est dans la situation du champion d’échecs qui joue plusieurs parties qu’il doit maîtriser dans le même temps.
Les limites de la vraisemblance
9 L’enregistrement vidéo semble proposer au spectateur un exercice de caméra-vérité, mais dans les faits, il restreint et il oriente. Nos moyens techniques sont encore limités, quelles que soient les subventions accordées au matériel. Le champ est restreint, on ne peut pas se permettre des mouvements de caméra et des balayages plurifocaux, et surtout, le technicien fait des choix. En tout cas, la projection ultérieure est bien entendu sélective et l’on souhaiterait bien souvent voir ce qui se passe à côté de ce qui est montré.
10 Les séquences sont filmées à partir de situations proposées qui sont très réductrices. (aujourd’hui nous en avons trouvé peu et nous sommes, de ce fait, très répétitifs)
11 Il en est ainsi du portage, c’est-à-dire la tenue de l’enfant par sa mère. Devant la caméra, ce portage est pratiqué dans des conditions inhabituelles et peu naturelles. Pas de fauteuil, mais une chaise assez droite où la mère ne peut, par décence (sauf si elle porte un pantalon), ni écarter, ni croiser haut une jambe, comme il est habituel et commode de le faire. L’enfant est tenu mal assis à une heure qui est la nôtre mais pas la sienne ; la mère doit regarder son enfant et s’arranger pour qu’il la regarde, sinon on risque de mal interpréter leurs échanges ; elle doit regarder le psychanalyste, regarder – mais sans affectation – l’objectif et surveiller en même temps à droite et à gauche, sans pour autant paraître trop inquiète.
12 Cela nous rapproche de la manière dont a été représentée, pendant des siècles, la scène de l’Enfant Jésus tenu par sa mère la Vierge. Certains d’entre nous, les plus engagés dans la notion de portage, ont toujours envie, au musée, d’aller replacer correctement l’Enfant Jésus pour qu’il se trouve mieux assis. C’est oublier que la Vierge de la Renaissance sur son retable est en situation de vidéoscopie.
13 On doit réfléchir au fait que nous n’avons pas utilisé jusqu’à présent la situation de portage la plus naturelle : l’allaitement au sein. Bien entendu, proposer à une mère d’allaiter son bébé devant la caméra est pour l’instant, et pour certains d’entre nous, passible d’une accusation d’exhibitionnisme, de voyeurisme, etc. Pourtant, la situation d’allaitement maternel au sein offre à l’observation scientifique les quatre plans de l’interaction : biologique, éthologique ou naturelle et fantasmatique. Elle est tout particulièrement naturelle pour les femmes et elle se prête à l’observation vidéoscopiée.
Comment un nourrisson reconnaît-il un psychanalyste dans la consultation thérapeutique ?
14 Et c’est bien de cela que nous parlons : « Le nourrisson, sa mère et son psychanalyste [1]. »
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Ce n’est pas, en tout cas, grâce à ses interprétations, et de toute façon, les toutes premières interprétations viennent de sa propre mère. Ainsi la berceuse chantée par elle agit grâce à plusieurs mécanismes :
- le balancement qui implique une légère masturbation sensorielle des cils vibratiles de l’oreille interne par les otolithes (toute bonne nourrice sait endormir un très jeune enfant par une des diverses formules de la masturbation légère) ;
- par une interprétation explicite : « Maman est en haut qui fait du gâteau [référence orale], Papa est en bas qui fait du chocolat [référence anale] » – « Fais dodo Colas mon p’tit frère », nous séparons le couple parental : « Tu peux dormir, ce n’est pas aujourd’hui qu’ils fabriqueront un petit frère. »
16 Ce personnage est de toute façon presque immobile, il ne tripote pas sa mère, comme son père le fait ; il ne le tripote pas, lui, comme son pédiatre s’y autorise ; en revanche, il semble avoir une relation privilégiée, œil à œil avec sa mère, ce qui lui vaut des modifications brusques de posture. En revanche, ce professeur-psychiatre-psychanalyste sent intensément un certain after-shave ; cette odeur brouille les odeurs multiples qui viennent de sa mère, celle des selles qu’il vient de lâcher dans un moment d’élation, et celle du vomi de son bavoir – qui perdure et caille depuis le matin.
17 La perception éthologique et sensorielle du psychanalyste par le nourrisson doit être prévalente. De plus, les interventions du psychanalyste, par exemple quand il se lève et vient le recaler dans le giron de sa mère, lui apportent une marée submergente d’excitations. Le « professeur-psychiatre-psychanalyste » lui propose ses objets comme jeux nouveaux : ceux-ci lui paraissent intéressants, stimulants, mais bizarres, parce que tout à fait inconnus dans son intersecteur natal.
18 Toutes ces raisons nous permettent de proposer la notion selon laquelle le psychiatre-psychanalyste pourrait être défini comme : l’étrangeté bien tempérée.
19 B. Cramer propose que, finalement, le bébé « sent » le psychanalyste avant que de l’investir : il est envahi par la sensorialité et celle-ci lui apparaît comme signalant l’étranger. (Il faut aussi tenir compte des réactions secondaires à l’odeur de l’after-shave, que la mère exerce sur son bébé.)
20 On peut décrire aisément maintenant la situation historique dans laquelle se trouve le bébé : assis sur les genoux de sa mère, plongé dans le marécage de ses éliminations, il entrevoit dans le lointain le « professeur-psychiatre-psychanalyste », perçoit sa forme et ses interactions (interactions vives, œil à œil avec sa mère, et intelligence avec son père, cuir chevelu au stade du miroir, compréhension profonde révélant une longue expérience).
21 On voit alors ce bébé, émergeant d’une Afrique d’immaturité relationnelle, montrant devant lui quelqu’un, à l’aide d’un pointage accentué du doigt vers le professeur-psychiatre-psychanalyste, et on l’entend balbutier : « Professeur Lebobigny, I presume ! »
Effet de zoom et contre-transfert
22 L’effet de zoom (changement de champ, zoom, etc.), qui permet de privilégier la réaction d’un des partenaires, traduit bien souvent un passage à l’acte contre-transférentiel des opérateurs impliqués et, plus particulièrement, du cameraman. Plus tard, lorsqu’on projette le document devant des étudiants qui ne reçoivent que les informations qui ont été sélectionnées, on peut remarquer leurs réactions dues à des affects contre-transférentiels qui surenchérissent ceux qui ont réalisé ce document.
23 Une situation fréquente est la mise « sur le devant de la scène », exagérée et grossie, de réactions de la mère « étalées » sur l’écran.
24 Une étude est déjà commencée de la vidéoscopie du vécu contre-transférentiel du professeur-psychanalyste pris entre plusieurs feux : la relation interactive avec les parents et le bébé, la relation avec toute l’équipe de vidéo, les étudiants présents mais aussi ceux des années scolaires suivantes. Le professeur psychanalyste est donc très peu protégé ; il peut se défendre par différents procédés, notamment par des interventions plus nombreuses et plus directes qu’il ne faudrait.
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La consultation thérapeutique avec un bébé exige du psychiatre-psychanalyste qu’il accepte en lui-même des régressions multiples, profondes, afin qu’il puisse s’identifier au bébé. Il lui faut supporter les affects dus au fait qu’il devient le bébé de la mère. Cette régression est plus angoissante que les autres parce qu’il sait qu’il est filmé par la caméra et scruté par un auditoire. Ses moyens défensifs ou ses gestes de réassurance narcissique les plus fréquents sont :
- les tics et les mouvements du corps (changement de jambes, main dans les cheveux, modification de la posture) ;
- une verbalisation compulsive ;
- une interprétation hâtive et percutante de l’interaction fantasmatique jusqu’alors inconsciente pour la mère.