Côte à côte en ville : analyse de 20 situations de prises de mains
- Par Alain Vulbeau
Pages 7 à 26
Citer cet article
- VULBEAU, Alain,
- Vulbeau, Alain.
- Vulbeau, A.
https://doi.org/10.3917/spec.007.0007
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- Vulbeau, Alain.
- VULBEAU, Alain,
https://doi.org/10.3917/spec.007.0007
Notes
-
[1]
Le nombre entre parenthèses renvoie au numéro de la situation dans la partie précédente
Introduction
1 Ce texte a pour objet un geste : celui que font un adulte et un enfant en se tenant par la main, lorsqu’ils se déplacent en ville. Cette interaction, spécifique et banale, peut être classée comme un rituel d’accompagnement. L’analyse de ce geste participe d’une ethnographie des conduites piétonnières, centrées sur les relations intergénérationnelles et les circulations urbaines. La question de la sécurité des personnes apparaît comme majeure puisque la motivation première est la protection de l’enfant que forme la garde rapprochée de l’adulte, matérialisée par la prise de mains, réelle ou figurée sur la signalétique routière. Pourtant, il ne s’agit pas d’une recherche sur la sécurité routière, en général, et les motivations protectrices, en particulier. Ce qui est visé ici intéresse la socialisation urbaine des jeunes, les usages des espaces publics, la place des âges dans la ville et les processus d’éducation informelle. Ces thématiques, du point de vue des sciences de l’éducation, relèvent du concept d’éducation tout au long de la ville qui a fait l’objet de développements théoriques (Vulbeau, 2009) et d’élaborations collectives (Vulbeau, 2011).
2 S’intégrant à un ensemble qui a la théorie ancrée pour horizon heuristique, il est nécessaire d’expliciter le lien que ce texte entretient avec cette démarche de recherche. Il y a des points de rapprochement avec les principes épistémologiques de la théorie ancrée (Glaser & Strauss, 2010) : le rapport à l’induction, la catégorisation ex post, les références à la phénoménologie et à l’interactionnisme, le recours à des concepts émergents, etc. Mais je n’ai pas eu recours au mode systématique d’analyse des données de cette théorisation comme le codage, la comparaison continue, le traitement de données quantitatives, etc. Ma référence principale reste proche des principes et des méthodologies de la socio-ethnographie (Schwartz, 2011) ou de la microsociologie (Joseph, 1998).
3 Le plan de lecture de ce texte est le suivant. La première partie servira à définir la prise de mains comme objet de recherche et à présenter la méthodologie mise en œuvre. La deuxième partie présentera les "minigraphies" de vingt situations de prises de mains. La troisième partie sera centrée sur une théorisation qui propose trois niveaux d’analyse de ces situations qui sont : la description des activités, le processus de coordination, l’émergence du concept de côte à côte. Chaque étape de cette analyse proposera une montée en abstraction s’efforçant de rester le plus possible en lien avec les données.
Construction de l’objet et méthodologie
La prise de mains comme objet de recherche
4 La construction de l’objet de recherche se présente en deux temps : le premier est consacré au langage et à la relation entre le mot et la chose ; le second porte sur la place des objets de l’enquête sur la prise de mains, entre ordre social et ordre de l’interaction.
5 L’objet de cette recherche est la "prise de mains". Ce terme désigne le geste reliant un adulte et un enfant qui se déplacent en se tenant par la main. Il s’agit d’une interaction au sens d’action réciproque, qui peut être à l’initiative de l’adulte ou de l’enfant. Elle demande une série d’ajustements et d’arrangements pour se maintenir ou s’achever ainsi que des conditions spécifiques pour se combiner ou faire transition avec d’autres interactions. On le devine, concepts et situations se situent en grande proximité avec le cadre épistémologique de l’interactionnisme symbolique (Le Breton, 2004) et la démarche de la tradition sociologique de Chicago (Chapoulie, 2001).
6 Le premier problème pour construire l’objet de recherche a été de donner un nom à cette interaction qui, sous bénéfice d’inventaire, n’en avait pas. J’ai choisi le terme de "prise de mains" qui m’a semblé le plus synthétique et le plus à même de prendre en compte le sens de ce travail. Nommer est donc la première phase d’une construction d’objet. Il faut pourtant regarder de plus près les relations plus ou moins distendues des mots et des choses, en apparence sans lien.
7 Le fait que la situation ne soit pas nommée, ne veut pas dire que le langage ne la prend pas en compte. On connaît la ritournelle du chanteur Yves Duteil, "Prendre un enfant par la main". Cette périphrase est inutilisable pour moi car elle prend, dès son titre, le point de vue de l’adulte, ce qui n’est pas mon projet, inscrit dans une sociologie de l’enfance (Sirota, 2006). Cependant, même si ma recherche est inscrite dans le champ des enquêtes sur l’enfance (Danic, Lalande, Rayou, 2006), je ne voulais pas, non plus, qu’elle soit l’équivalente d’une autre chansonnette fictive qui aurait pu s’appeler "Prendre un adulte par la main" puisque c’est la réciprocité des actions qui est priorisée.
8 Avec le terme prise de mains, que j’utiliserai désormais sans guillemets, j’identifie une catégorie de conduites qui se situent d’emblée du côté de l’interaction, c’est-à-dire des échanges réciproques entre deux acteurs qui se trouvent être ici un enfant et un adulte. Dans le langage courant, on peut aussi noter l’existence de l’expression proche de "prise en main" qui renvoie souvent au fait de prendre les commandes d’un système technique. À un autre niveau, les termes de "reprise en main" renvoient bien à cette notion de commande mais dans le cadre d’une crise qui demande un retour à l’ordre.
9 Le fait pour la prise de mains de ne pas être nommée, ne renvoie pas non plus à son inexistence comme objet de recherche. Même sans le mot, la chose existe. Erving Goffman analyse cette interaction, en s’intéressant aux adultes et plus spécialement aux relations de genre. Il classe ce geste dans la catégorie des "signes du lien" et des "rituels d’accompagnement", cherchant à décoder, entre autres, les formes minuscules des rapports de domination masculine (Goffman, 1973).
10 Après ce premier temps de construction théorique sur la dénomination, il est nécessaire dans un second temps de situer la prise de mains comme un fait sociologique médiateur entre l’ordre de l’interaction et l’ordre social (Goffman, 1988). L’invocation de ces deux ordres par Erving Goffman permet de distinguer le niveau microsociologique formé par les relations de face-à-face et les cadres conversationnels, du niveau macrosocial, renvoyant aux systèmes et aux institutions. Au demeurant, Goffman soutient que, par delà leur hétérogénéité épistémologique, ces deux ordres ne sont pas exclusifs l’un de l’autre. Il existerait même, selon cet auteur, un lien lâche qu’il nomme "couplage flou" (Joseph, 1989).
11 Sans développer cet aspect théorique, je ferai la présentation brève de travaux antérieurs sur la prise de mains, prenant en compte cette dimension. L’interaction de prise de mains se trouve codifiée sur des panneaux de circulation routière, notamment celui qui correspond au signal "Danger Enfants". Cette icône représente deux enfants, un garçon et une fille, se tenant par la main et s’apprêtant à traverser la chaussée. Dans une étude qualitative portant sur 11 panneaux internationaux, j’ai montré que la standardisation de cette image n’empêchait pas des variations culturelles significatives, comme, entre autres, le fait de représenter plutôt le garçon ou plutôt la fille comme responsable de la traversée de la rue (Vulbeau, 2010).
12 Poursuivant cette réflexion, j’ai travaillé sur les usages métaphoriques de cette signalétique routière. Au-delà du registre de la circulation piétonne, la prise de mains représentée avec la stylisation du Code de la route est souvent reprise sur différents supports de communication (tracts, couvertures d’ouvrages, etc.). Il s’agit d’évoquer des situations de crises du lien, pesant sur des espaces sociaux où évoluent les enfants comme la famille ou l’école (Vulbeau, 2013). Dans ce cas, la prise de mains comme attache corporelle est interrompue ou détournée dans un sens qui n’est plus celui de la protection physique en contexte routier mais celle de la sécurité en milieu scolaire notamment.
13 Ces deux brefs exemples montrent comment la prise de mains peut être considérée d’un point de vue "macro", institutionnel et normatif, loin de l’interaction minuscule que j’ai observée et dont l’analyse constitue le ressort de ce texte.
Méthodologie : le croquis de silhouettes
14 Avant d’aborder la présentation et l’analyse de mes données, il est nécessaire de présenter quelques remarques méthodologiques. Le travail d’observation des prises de mains est marqué par deux critères phénoménologiques : l’ordinaire et le fugitif. Le recueil de données, soumis à ces deux critères, s’apparente alors à l’esquisse rapide de personnages dont on ne saisit que les contours, dans le cadre d’une recherche ambulatoire.
15 L’ordinaire est ce qui ne donne pas lieu à un regard particulier car, d’une certaine manière, il n’y a pas d’événement, de crise, de transgression, de visibilité. L’ordinaire est rendu invisible par la normalité et la routinisation. Avec l’ordinaire ou, à un niveau encore plus microscopique, l’infra-ordinaire (Perec, 1989), on envisage de petits objets, des détails, des non-événements. L’anthropologie de l’ordinaire pose la question de la place de l’observateur : comment se rapprocher voire faire immersion dans l’ordinaire (Chauvier, 2011) ? Les contenus de l’ordinaire sont la vie quotidienne, les "gens de peu", la consommation, les espaces publics, etc., thèmes que les anthropologues et les historiens (Sansot, 1991 ; Roche, 1997 ; Farge, 1994), peut-être plus que les sociologues, ont su décrire comme des objets pertinents. S’intéresser aux choses de l’ordinaire ne permet pas seulement de faire entrer dans le champ de la considération scientifique, de petits objets, c’est aussi s’ouvrir à la possibilité de travailler les processus de banalisation et d’interroger les rapports de pouvoir qui fixent la hiérarchie des objets de recherche autorisés par les tenants de la "Suprême Théorie" (Wright Mills, 1997) ou de la "Grande Théorie" (Glaser, Strauss, 2011). On va voir que la prise de mains émarge à plusieurs niveaux d’invisibilité de l’ordinaire : l’enfance, la circulation piétonne, les apprentissages informels, etc.
16 L’une des caractéristiques de l’ordinaire est sa fugacité. Du fait de la mobilité, la vie urbaine est caractérisée par la traversée rapide de nombreux lieux, comme par exemple, le passage par différentes stations de transports et/ou lors de la prise successive de plusieurs modes de transports. L’apparition et la disparition de personnes, d’espaces, d’objets, d’images, etc., deviennent la règle. On peut interroger ce régime de fugacité par une critique techno-politique de la vitesse, de l’accélération et de la disparition (Virilio, 1977 ; 1989) mais on peut aussi considérer que cet ordinaire fugitif est la condition même de la production des données. La recherche sur la prise de mains est entièrement constituée par des situations issues de l’ordinaire fugitif et, ce, à au moins deux niveaux : les scènes observées se déroulent en peu de temps et le moment de l’observation est lui-même bref. À cela s’ajoute évidemment la question de la place de l’observateur et des problèmes de saisie des données, que nous développerons ailleurs dans un texte méthodologique spécifique.
17 Ces deux caractéristiques formées par l’ordinaire et le fugitif m’ont incité à rendre compte des situations par le biais de croquis ethnographiques. J’ai voulu rendre la très grande brièveté et la non moins grande banalité des situations en mettant en œuvre une méthode qui compose avec ces caractéristiques plus qu’elle ne les décompose. Ce qui est à voir, c’est l’interaction donc je n’ai pas cherché à allonger la description avec des éléments complémentaires et, a fortiori, en contactant les acteurs de la situation. Je n’ai pas non plus cherché à complexifier mes données en essayant de décrire plus finement les acteurs par la recherche d’éventuels déterminants plus ou moins visibles. Autrement dit, j’ai conservé de la pratique du croquis ce qui fait l’essentiel de son résultat, c’est-à-dire, la mise en scène de silhouettes engagées dans un jeu d’esquisses.
18 Le croquis appartient de plein droit au champ de l’esthétique. Son usage est soit lié à la rapidité de l’exécution, soit à la brièveté de l’action représentée. Le pari de ma recherche est de transposer dans le champ d’une socio-ethnographie de l’éducation informelle, les qualités heuristiques du croquis. Il s’agit d’en faire un mode de recueil de données qui réussit à montrer ce que d’autres techniques n’ont pas le temps de saisir. Si l’on reste dans l’espace des représentations esthétiques, on peut dire que le croquis capte un instantané qu’une photo en pose très lente ne pourrait pas fixer.
19 Le croquis impressionne, au sens photographique du terme, la plaque sensible d’une réalité passante. Même si l’approche reste rare, on peut noter l’emploi du terme croquis pour des analyses d’aménagements qui contribuent à la fakirisation de l’espace public (Paté, 2003 ; Paté, Argillet, 2005). On peut aussi donner une valeur cognitive à la silhouette, comme le montre un récent ouvrage de G. Vigarello (Vigarello, 2012). Au total, il s’agit de donner sens à l’entre-aperçu du piéton en ville, en transformant de simples détails en points centraux de l’action (Piette, 1996).
20 Les situations qui vont suivre doivent leur brièveté et leur schématisme à cette méthodologie du croquis de silhouettes. Aussi réductrice et imprécise que soit cette méthode en apparence, elle permet de sauver des situations, de leur faire une place et de leur donner un statut : celui d’instantanés socio-ethnographiques. La démarche méthodologique permet de prendre en compte deux enjeux de recherche. Le premier est d’ordre phénoménologique : il s’agit de répondre aux questions : que se passe-t-il ? Qui fait quoi ? La description des différentes activités visibles pendant l’interaction de prise de mains répond à ces questions. Le second enjeu est d’ordre interprétatif. Il s’agit de comprendre les processus qui permettent le fonctionnement de l’interaction et la continuité des activités. Je propose les concepts de coordination et d’interaction de côte à côte pour éclairer ces processus.
Les situations : prises de mains dans les espaces publics
21 La restitution des données présentées dans cette section procède par de brefs textes que j’appelle minigraphies. Chacune de ces petites formes de transcription d’observations rend compte d’une situation de prise de mains, mettant en valeur un détail de cette interaction. Chaque minigraphie est fragmentaire et c’est leur accumulation qui va permettre de construire progressivement un album, lui-même très partiel mais en empathie avec les éclats et les battements du rythme urbain.
22 J’ai effectué le recueil de 200 situations de prises de mains essentiellement entre 2007 et 2009. Afin de donner à voir le matériel qui sert à l’analyse et à la théorisation, je présente dans cette section la retranscription in extenso de 20 situations qui illustrent la méthode du croquis. Il faut ajouter que ces minigraphies correspondent, à peu de choses près, aux notes originales du recueil de mes données.
Trois niveaux d’analyse de la prise de mains
Les activités
23 Le premier niveau d’analyse propose un classement des activités de prise de mains. Il s’agit du niveau le plus basique de traitement des données à partir des informations transmises par la description.
Le guidage par les adultes
24 Le guidage par les adultes est une fonction de base de la prise de main. Il s’agit d’emmener un enfant jusqu’à une certaine destination. L’adulte est légitime car il connaît l’itinéraire et empêche l’enfant de se perdre mais il connaît aussi les conditions voire les dangers du parcours. Ainsi, pour faire son chemin au milieu de la foule, une femme dit à l’enfant de s’accrocher (12) [1] tandis qu’une autre, lâche momentanément une main pour ouvrir une porte (20). Parfois, le guidage est complexe voire paradoxal. La mère guide l’enfant (1) mais, elle-même, étant aveugle, dispose d’un chien-guide qui, quant à lui, suit l’homme qui ouvre la marche en poussant un landau. Le chien occupe une place centrale dans le rythme du groupe puisqu’il fait s’arrêter tout le monde au moment où il fait ses besoins dans le caniveau.
Le jeu des enfants
25 Pendant que l’adulte se livre à cette occupation sérieuse que représente la maîtrise de l’itinéraire, l’enfant, à la remorque, peut se livrer à ses propres activités, très souvent ludiques. On peut se servir de la morphologie du terrain et grimper sur les plots qui parsèment les trottoirs (5) ou marcher sur un muret (10). On peut également jouer avec la situation de prise de mains en s’amusant à se tortiller les poignets (17) ou en exécutant des jeux de jambes (13) des sautillements (13), des sauts à pieds joints en écartant les pieds au moment de toucher le sol (8).
Le jeu des rôles
26 La prise de mains repose sur une convention : c’est l’adulte qui guide alors que l’enfant suit. Cette règle souffre des exceptions qui alimentent certaines situations. Ainsi, l’enfant, tenu par la main, tient lui-même la télécommande de la voiture qu’il actionne le moment venu (3). L’enfant peut revendiquer la maîtrise de l’itinéraire mais se tromper (16) et tenter, sans succès d’orienter à plusieurs reprises l’adulte sur ce qu’il pense être le bon chemin. Parfois, c’est l’adulte qui demande la prise de main à l’enfant (10). Ce dernier s’en amuse peut-être, mais pas la grande sœur qui trouve la situation en général et son père, en particulier, "ridicules".
Se parler
27 Le moment de la prise de mains est l’occasion d’échanges verbaux entre l’adulte et l’enfant. Cette discussion est privée mais on peut en capter des passages ("- Et toi, tu m’aimes comment ? - Je t’aime d’amour ", 9) voire une phrase ( "Viens ma douceur", 6). Ces brèves captations de dialogues diffusent une tendresse qui repose sur la réciprocité des rythmes physiques, dans le cadre d’une marche lente, mettant les contraintes de l’environnement urbain à distance.
Le refus de la prise de mains
28 Quand l’enfant refuse la prise de mains, il peut le signifier physiquement, par un mouvement de bras, en plaçant sa main dans son dos. C’est une façon de se rebeller et, à sa petite échelle, de mettre la crosse en l’air. Il s’expose à diverses réactions. L’adulte peut obtenir la reprise en main par une injonction orale (15), par une intervention physique qui agrippe le bras replié en arrière et le ramène vers l’avant (2) ou en bloquant le geste avant même qu’il ait lieu (4). Parfois, le refus est profond et malgré ses bons arguments, l’adulte reste la main vide (11).
Le substitut
29 La prise de main n’est pas la seule façon de signifier le lien. Il existe des variations, dues aux circonstances ou à d’autres causes moins faciles à identifier. Si la main recherchée est déjà prise, on peut prendre le bras (14). Si la main n’est pas accessible, on peut saisir le bas de la manche de l’anorak (19). On peut aussi s’accrocher à un objet intermédiaire comme les deux anses d’un sac (18). La prise de poignet (7) observée à de nombreuses reprises entre enfants et adultes africains est peut-être un équivalent de la prise de main, ce qui reste à vérifier. Enfin, le chien-guide d’aveugle peut s’avérer un substitut socialisé, dont on tient la laisse dans un guidage inversé (1).
30 Ce classement des activités est indicatif puisqu’il permet de repérer une diversité typologique mais ne se veut pas exhaustif.
La coordination
31 Le second niveau d’analyse des minigraphies porte sur un processus d’interaction que nous nommons "coordination" et qui s’intéresse principalement à la continuité de l’action.
32 La prise de mains sert en tout premier lieu à contrôler un déplacement et à garantir la sécurité de l’enfant. Comme on l’a vu dans la partie précédente, non seulement, cet objectif n’empêche pas l’enfant et l’adulte de mener des activités séparément ou ensemble. La situation peut les inciter à entreprendre des activités secondaires comme jouer, parler voire changer momentanément de rôles. Dans ce cas, la fonction de guidage protecteur mis en place par l’adulte, cède le pas à un accompagnement à dimensions ludique et/ou affective. Présentant un caractère de plus grande généralité que dans la partie précédente, l’analyse qui suit renvoie aux situations supra mais aussi à l’ensemble de nos observations.
33 Cette forme complexe de coprésence intergénérationnelle demande à être mieux caractérisée, c’est pourquoi j’utiliserai le concept de coordination pour décrire et interpréter le processus qui permet d’une part, le guidage et l’activité de protection et, d’autre part, l’accompagnement et les activités secondaires. La coordination s’attache donc à prendre en compte les détails de la prise de mains comme interaction et, en particulier, la flexibilité des rôles et la labilité des échanges. La coordination peut être considérée comme un concept de compréhension de ce signe de lien spécifique qu’est la prise de mains.
34 Le rythme de la marche est un élément primaire de la coordination. L’adulte et l’enfant doivent trouver un accord sur la vitesse de la marche et compenser, dans un sens ou dans un autre, l’écart de performance physique. Si l’adulte tient son allure, l’enfant va, soit trottiner à côté, soit s’engager dans des pas chassés, soit dans une combinaison de pas rapides et de pas plus lents. Si c’est la vitesse de l’enfant qui prévaut, l’adulte va marcher lentement. Il peut y avoir toute une combinatoire où les rythmes de l’enfant puis de l’adulte sont les régulateurs de la marche. La situation peut se complexifier d’autant plus si plusieurs enfants et plusieurs adultes sont impliqués dans la même situation.
35 La coordination renvoie à la compétence des acteurs pour gérer des activités secondaires qui peuvent être distinctes ou accordées. Elles sont distinctes si elles renvoient, soit à des inclinaisons générationnelles (jouer pour les enfants ; parler pour les adultes), soit aux impératifs du rôle primaire du guidage. Elles sont accordées si les jeux ou les discussions concernent les deux parties sur un mode de réciprocité. La coordination est aussi l’art de faire passer au premier plan les activités secondaires mais, en cas de besoin (traverser une rue), de revenir à la fonction primaire de guidage.
36 La coordination prend en compte une situation qui peut être plus ou moins marquée par la coopération. Dans les cas de refus, l’adulte et l’enfant s’engagent dans une série de répliques marquées par l’énervement, la bouderie, les menaces, etc., ce qui suppose un nouvel ordre de l’interaction. La marche est interrompue et l’adulte et l’enfant s’engagent dans un face-à-face, au sens figuré de l’affrontement mais aussi au sens spatial, ce qui interrompt la marche et parfois la prise de mains. La distance entre les deux peut être plus ou moins grande et un équilibre délicat est à trouver entre la capacité autoritaire de l’adulte qui voudrait être obéi, à la voix, et la résistance de l’enfant qui peut déclencher une intervention manu militari.
37 La coordination se manifeste aussi par l’accord sur les substituts éventuels de prise de mains. Les différentes modalités (prendre une autre partie du corps comme le poignet, saisir un élément vestimentaire ou tenir un objet intermédiaire, etc.) demandent une autorisation, éventuellement implicite, de l’adulte, ainsi qu’une vérification de la faisabilité. Parfois le substitut relève de l’invisible voire du magique. L’adulte, à distance de l’enfant, tend la main et commence à marcher ; l’enfant tend aussi la main vers lui et le suit mais il n’y a pas de contact physique.
38 L’usage de la notion de coordination est un deuxième niveau d’analyse. Il permet de repérer les accords et les désaccords entre les acteurs de la prise de mains à propos des activités en cours. La coordination interroge le processus de continuité ou de discontinuité du lien, à travers les arrangements conclus tacitement entre les acteurs.
4.3. Le côte à côte : un processus de sociabilité latérale
39 Le troisième niveau d’analyse de la prise de mains s’intéresse à la situation de juxtaposition, typique de cette forme de mobilité dans l’espace urbain. Une forme particulière de sociabilité en émerge que je qualifie de latérale.
40 Ce qui est spécifique des situations de prises de mains, c’est le déplacement, l’un à côté de l’autre, de l’adulte et de l’enfant. En procédant à une analogie avec la notion de face-à-face, je choisis le terme de "côte à côte" pour caractériser cette interaction. Une approche différentielle entre ces deux termes permet de repérer quelques points spécifiques.
41 Dans un cas, les relations sont frontales alors que dans l’autre elles sont latérales. Le face-à-face amène à une rencontre qui suppose un arrêt voire une immobilité, alors que le côte à côte fonctionne sur une base de mobilité. Le regard est sollicité de façon très différente : dans le cas du face-à-face, le regard est premier alors que pour l’interaction de côte à côte, le regard est secondaire, devenant une sorte de frôlement optique. C’est le contact physique et sensible entre les mains de l’adulte et celle de l’enfant qui est premier. Alors qu’elles ne se voient que de façon très partielle, les personnes qui se prennent par la main marchent à une allure régulée.
42 Dans la relation de côte à côte, le statut des deux personnes est fixé par le rapport de générations dans une asymétrie ordinaire. L’enfant doit obéir à l’adulte, en restant à ses côtés, en tenant la main comme moyen de sécuriser le parcours. Cependant, ce statut inégal de départ est susceptible de remises en cause. Chemin faisant, des jeux et des conversations peuvent équilibrer voire inverser le rapport adulte/enfant. Le nivellement statutaire est provisoire et de très courte durée mais il est patent. C’est la géométrie variable de cette relation intergénérationnelle que permet l’interaction de côte à côte. La rue devient alors la scène ouverte de l’éducation informelle, à distance des éducations familiale et scolaire.
43 La latéralité du côtoiement se différencie de la frontalité du face-à-face. Si l’on admet que la relation familiale domestique, d’une part et la relation scolaire, d’autre part, sont plutôt de l’ordre du face-à-face, on peut faire de l’accompagnement de l’enfant, entre le domicile familial et l’école, un moment de transition (voire de répit) entre deux dispositifs de relation frontale. L’interaction de côte à côte dégage l’horizon, en s’ouvrant sur la rue, tout en combinant sécurité, affectivité et imaginaire.
44 On voit que l’interaction de côte à côte permet d’interpréter les situations de prises de mains présentées supra mais sa portée peut aller bien au-delà. Il est possible de mettre ce concept à l’épreuve en interrogeant d’autres interactions caractérisées par le côtoiement voire la juxtaposition, selon que le lien entre les acteurs est plus ou moins explicite, formalisé ou consensuel. Ainsi pourraient être étudiées des situations collectives comme les défilés, les manifestations, les files d’attente, le public d’une salle de spectacle, les farandoles, etc., ou des situations interindividuelles comme la coprésence dans un rang "deux par deux" ou à une table dans une salle de classe, le motocycliste et son passager en side-car, des conducteurs en double-commande, etc.
45 Ce troisième niveau d’analyse des prises de mains permet de saisir une sociabilité marquée par le latéralisme. Le positionnement en côte à côte, structurel de la marche accompagnée, introduit des relations distinctes à celles des situations de face-à-face. À terme, il sera intéressant de se demander si la "face" (Goffman, 1974) connaît une sorte d’équivalent avec le "côté".
Conclusion
46 En conclusion, je souhaite revenir sur les deux enjeux principaux de ce texte. Le premier concerne la démarche de la recherche. Je pense avoir montré la consistance de l’interaction de prise de mains, à partir des phases successives de l’écriture. La prise de mains, fait social ordinaire et fugitif, a été concrétisée et différenciée par la présentation de vingt minigraphies. Les situations ont donné lieu à une analyse en trois temps, dans une perspective de montée progressive en généralisation.
47 D’abord, la description des activités a permis d’esquisser une typologie des situations. Ensuite, la présentation du processus de coordination a montré comment les acteurs ajustaient et négociaient les fonctions primaires et secondaires de la prise de mains. Enfin, avec le concept de côte à côte, j’ai pu inscrire la prise de mains dans la spécificité des relations latérales et ébaucher quelques domaines d’application, extérieurs à ma problématique. Bien entendu, cette présentation ne vaut que pour cette partie restreinte de la recherche en cours et ces différentes analyses demanderont à être mises à l’épreuve et finalisées.
48 Le second enjeu se situe par rapport au projet du présent ensemble. Comment se situer par rapport à la théorie ancrée ? Comme je l’ai précisé au début de mon texte, ma recherche ne revendique pas la méthodologie spécifique de Strauss et Glaser mais se positionne dans une proximité, on pourrait presque dire une parenté avec les prémisses de la Grounded Theory. Cette relative distance et – tout autant – cette relative proximité, demanderait sans doute une analyse critique mais, ce n’est pas le lieu ici. Je dois, plus modestement renvoyer à l’objectif limité que je me suis fixé : explorer en quoi la prise de mains est un signe du lien, aussi basique qu’inaperçu.