Fractures françaises, Christophe Guilluy. Paris, Flammarion, coll. « Champs essais », 2013, 186 p. [Première édition, Françoise Bourin, Paris, 2010] (8 €)
Pages 109b à 115b
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Notes
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François Héran, Le Temps des immigrés. Essai sur le destin de la population française, Paris, Seuil, Collection « La vie des idées », 2007, 109 p.
1 Qui dit fracture dit rupture. C’est le sens que voulaient donner au mot « fracture » les quelques hommes et femmes politiques qui crurent bon d’y faire allusion dans certains de leurs discours. Mais cette référence demeura sans lendemain tout comme furent occultés les effets négatifs de la mondialisation et du multiculturalisme, donnant ainsi l’image en trompe l’œil d’une société française « moyennisée » et consensuelle.
2 Dans son ouvrage Fractures françaises, Christophe Guilluy se propose de révéler les véritables ressorts de la recomposition sociale et démographique des territoires de l’Hexagone.
3 À la représentation officielle fondée sur une image consensuelle de la société française, l’auteur oppose un diagnostic éclairant les comportements des couches populaires qui réagissent aux effets des transformations démographiques et culturelles des trois dernières décennies. Au moyen d’une analyse géographique, l’auteur démystifie cette présentation des rapports sociaux en France, qui oppose les banlieues aux autres territoires, des minorités aux classes moyennes. Il considère que de telles dichotomies occultent de fait la question sociale centrale qui touche l’ensemble des couches populaires, qu’elles habitent en banlieue ou dans la France périphérique et rurale. Christophe Guilluy met en lumière la relégation spatiale que les couches populaires subissent depuis vingt ans. La majorité des ouvriers, des employés, des ménages modestes… vivent désormais dans des territoires périurbains, industriels et ruraux à l’écart des lieux de pouvoir économique et culturel.
4 En une brève leçon de géographie sociale, l’auteur distingue une première période, celle de la révolution industrielle qui oppose les quartiers ouvriers et les régions industrielles aux quartiers bourgeois et aux régions où prévalent les activités tertiaires. Suivent les Trente Glorieuses (1945-1975) où la géographie de la « moyennisation » s’incarne dans la France pavillonnaire qui se confond avec la France des classes moyennes en voie d’ascension sociale. Depuis les années 1980, une autre représentation sociale bénéficie de l’intérêt sans limites des médias, celle des banlieues. Ainsi, aujourd’hui, a pris place dans la presse écrite et audiovisuelle mais aussi dans l’idéologie officielle l’image-type d’un paysage angoissant, celui des grands ensembles de logements sociaux souvent dégradés et où les violences sont récurrentes. Cette surmédiatisation livre une vision faussée de la réalité des banlieues. La confusion entretenue par les pouvoirs publics entre délinquance et revendication sociale tend à légitimer la violence et à donner une image stéréotypée du jeune de banlieue. La question sociale est délaissée au profit de ce qui se voit.
5 Même pour les partis de gauche, la réalité sociale d’un électorat composé de salariés modestes s’efface, l’immigrant remplaçant peu à peu la figure de l’ouvrier et de l’employé modeste. Les individus ne sont plus dès lors définis prioritairement par leur position sociale mais d’abord par une origine ethnoculturelle.
6 Pour faciliter la compréhension des banlieues, il importe, selon l’auteur, d’analyser la grande mobilité des personnes dans les quartiers dits « sensibles » et de porter une attention particulière à trois points :
7 – La déconnexion au marché de l’emploi de populations pas ou peu formées, et notamment des immigrés, fait converger celles-ci non plus vers des territoires où le besoin de main-d’œuvre faiblement qualifiée s’avère fort, mais au contraire dans des zones où le chômage est très élevé.
8 – La dynamique migratoire ne s’inscrit plus dans un contexte national. En effet, les métropoles dans lesquelles s’installent les nouveaux arrivants sont déjà mondialisées et la référence à la Nation d’accueil y est faible et ceci nourrit de fait le développement de communautarismes.
9 – La représentation négative des minorités s’alimente des difficultés sociales persistantes, du taux de chômage élevé et l’insécurité mise en avant.
10 Christophe Guilluy souligne que la France est entrée dans une période de mutation démographique majeure : l’équilibre traditionnel entre « minorité » et « majorité » s’avère de plus en plus flou. L’immigration, qui était jusqu’au début des années 1970 une immigration de travail devient familiale. Elle s’oriente prioritairement, non plus à proximité des usines mais vers des quartiers où se concentrent peu à peu les migrants et leurs proches. Les banlieues deviennent les territoires de « ceux qui n’accéderont jamais à la classe moyenne ». Se référant aux travaux du démographe François Héran [1] l’auteur souligne la contribution significative de l’immigration dans l’accroissement en cours et à venir de la population française. Par ailleurs, si la concentration des populations d’origine étrangère demeure une réalité, les évolutions récentes montrent un processus de dispersion à l’œuvre dans des territoires où leur présence était faible. C’est ainsi que depuis 1990, la proportion de jeunes d’origine maghrébine augmente en dehors des zones de résidence « historiques » ; c’est le cas de régions telles la Bretagne, le Centre, les Pays de la Loire. Dès lors, la représentation d’une société divisée entre des exclus issus des minorités ethniques et une majorité d’inclus d’ascendance nationale, qui était pertinente jusque dans les années 1970-1980, s’avère à présent de moins en moins pertinente.
11 L’auteur considère ainsi que le sentiment d’appartenance à la classe moyenne n’est plus seulement lié à un processus d’ascension sociale mais à la volonté de se démarquer d’une autre France, celle des banlieues. Celles-ci deviennent les territoires de « ceux qui n’accéderont jamais à la classe moyenne ». L’ethnicisation des représentations sociales constitue, pour l’auteur, un danger réel pour la cohésion nationale : les fractures sociales et culturelles ne peuvent dès lors que se renforcer. La voie d’adaptation choisie par la société française pour intégrer l’économie mondialisée – voie qui privilégie les services à forte valeur ajoutée – favorise implicitement la concentration dans les grandes villes d’activités qui portent désormais l’économie française. Or, pour l’auteur, ce modèle de développement n’intègre pas les classes populaires. La recomposition sociale du territoire met à jour le « tri social » provoqué par le coût du logement et la spécialisation de l’emploi.
12 Ainsi, pour Christophe Guilluy, les dynamiques urbaines et démographiques actuelles favorisent le séparatisme au sein des milieux populaires, processus qu’il qualifie de « séparatisme entre pauvres » : ceux issus de l’immigration et ceux d’ascendance française.
13 L’auteur voit enfin dans les résultats des élections de la décennie écoulée une fracture culturelle forte entre métropoles et autres territoires. Celle-ci se structure majoritairement autour des thèmes suivants : mondialisation, protection de l’environnement, construction européenne, immigration, multiculturalisme… L’ouvrage de Christophe Guilluy possède la rigueur d’une démonstration exigeante portée par des faits sociaux, culturels et politiques. On regrettera que l’auteur n’ait pas évoqué d’autres facteurs : le sous-investissement chronique qui affecte le secteur de l’habitat social, la multiplication des emplois temporaires aux horaires souvent atypiques, les inégalités de dotation entre établissements scolaires, la fragilité croissante des couples…
14 Cette leçon de géographie sociale n’est pas exempte d’un certain pessimisme. Les valeurs de la République sont-elles menacées ? L’ultime phrase de l’ouvrage l’atténue néanmoins, l’auteur affirmant que : « le peuple détient les clefs de l’avenir, qu’on le veuille ou non ».
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Date de mise en ligne : 04/11/2014