Un sociologue chez Renault. De Pierre Bourdieu à Carlos Ghosn (1984-2005), Jean-Claude Monnet, préface de Claude Dubar, Paris, Armand Colin, 2013, 243 p. (24,50 €).
Pages 137f à 150f
Citer cet article
Citer cet article
1 Grâce à Henri Mendras mais aussi à Michel Crozier, nous avons accès à des autobiographies de sociologues qui ont marqué leur temps. Le « Comment devenir sociologue ou les mémoires d’un vieux mandarin » (1995) du premier croise « Ma belle époque » (2002) et « À contre-courant » (2004) du second. Leurs ouvrages nous offrent aussi un panorama des transformations de la société française : de La Fin des paysans (1967) à On ne change pas la société par décret (1979).
2 Le propos de Jean-Claude Monnet s’inscrit-il dans cette veine ? Cet auteur est à la fois moins ambitieux car il ne nous livre aucune théorie générale, et plus original : il nous introduit au sein de Renault, entreprise ô combien emblématique des métamorphoses vécues par l’industrie française. Il nous offre aussi un regard réflexif sur un emploi peu médiatisé : celui de sociologue uvrant en entreprise, et ce sur deux décennies.
3 Jean-Claude Monnet, après des études supérieures en sociologie : Sorbonne avec R. Aron puis EHESS avec P. Bourdieu et E. Morin, sera, durant quinze ans, artiste de variétés. Couronné par l’Académie Charles Gros et reçu sur les plateaux de la télévision animés par D. Gilbert et M. Drucker, il intègre en 1984 la direction des études et de la prospective sociale de Renault.
4 Si de sa première carrière, Jean-Claude Monnet conserve le goût des mots, sa formation universitaire lui a inculqué la rigueur des démonstrations fondées sur la tenue d’un journal. Dans les premières pages, le lecteur sera peut-être dérouté par l’usage de la seconde personne du singulier quand l’auteur parle de lui-même. Cette option nous semble cependant particulièrement judicieuse. Elle souligne la position singulière qui fut la sienne : ni simple témoin, ni chercheur académique distancié, mais observateur participant.
5 La construction du livre emprunte à la métaphore de la boîte de vitesse. Chaque palier nous fait découvrir un corpus d’enquêtes donnant lieu à des rapports...
6 Le premier nous fait découvrir l’immersion du sociologue dans un univers d’ingénieurs. Jean-Claude Monnet est alors chargé d’analyser les trajectoires des cadres qu’il ausculte en mobilisant les travaux de P. Bourdieu sur la reproduction des élites. Il étudiera ensuite les effets d’une éventuelle réduction de la durée hebdomadaire du travail à 35 heures nous sommes en 1984... Il bouscule les pratiques de son service en optant pour une approche anthropologique. Les résultats obtenus seront validés et lui vaudront d’être embauché à titre définitif.
7 Dans le second rapport, consacré aux responsables de garages, l’auteur persuade ses commanditaires d’abandonner l’administration de questionnaires, option privilégiée jusqu’alors. Celle-ci débouchait classiquement sur des prescriptions conçues par des ingénieurs du siège. L’auteur et sa petite équipe, qui découvrent les thèses développées par Renaud Sainsaulieu, invitent au contraire les salariés à raconter leurs activités. Ils favorisent ainsi l’émergence d’un nouveau mode de travail dénommé « organisation apprenante ». C’est durant cette recherche que Georges Besse est assassiné. Ce dernier est remplacé par Raymond Lévy dont le leitmotiv devient : « Faire entrer le client dans l’entreprise » en étant particulièrement attentif au rapport « Qualité/ Prix ».
8 Dès lors, les rapports suivants porteront assez logiquement sur l’identification des « coûts cachés ». Il s’agit aussi d’organiser les chaînes selon la technique du « juste à temps » : celle qui vise à éliminer les stocks en rationalisant les contributions des équipementiers et les procès d’assemblage.
9 À partir de 1988, s’engagent les recherches consacrées à la « gestion par projet » mais aussi aux conséquences d’un accroissement des cadences sur les chaînes de montage. Comment faire accepter celles-ci alors qu’avec le concours de Christophe Dejours est mis à jour l’écart entre les tâches prescrites par les ingénieurs organisateurs et le travail réel des salariés ?
10 Les cinquième et sixième rapports conduisent l’auteur sur les chemins de l’internationalisation de l’entreprise. Il est d’abord étroitement associé aux pourparlers visant à rapprocher Volvo et Renault. En 1993, l’analyse de l’échec l’amène à mettre en évidence la cause première de celui-ci. Il la nomme avec humour « l’hexagonalité du losange ». Les ingénieurs français, bardés de leurs certitudes, n’ont pas été à l’écoute de leurs interlocuteurs et ont utilisé une langue « tierce », l’anglais, pour tenter de coopérer. Forts des enseignements tirés, l’auteur et ses collaborateurs vont peu à peu convaincre les équipes en charge des négociations avec Nissan (Japon), Samsung (Corée), Dacia (Roumanie) puis Avtoframos (Russie) de l’importance de l’élaboration préalable de « métarègles » avant d’engager des tractations techniques et financières.
11 L’arrivée de Carlos Ghosn, cost killer avéré, marque la fin du parcours du sociologue : la rupture est consommée. La traque des coûts de production l’a emporté sur les recherches centrées sur les conditions de travail.
12 Cette sortie ouvre à l’auteur l’opportunité d’une « marche arrière ». Tout au long du récit, il analyse finement les échanges avec ses commanditaires très majoritairement formés aux sciences de l’ingénieur. Il souligne les efforts de son équipe pour co-construire des connaissances pour l’action et dans l’action. La double exigence de rigueur scientifique et d’utilité sociale traverse ces vingt années de pratique sociologique dans une entreprise emblématique des transformations des univers productifs du tournant du troisième millénaire.
13 Enfin, Jean-Claude Monnet insiste sur l’impérieuse nécessité d’expliquer sans relâche, aux dirigeants mais aussi aux salariés concernés, les finalités de toute recherche et les méthodes qui seront mobilisées. Il souligne enfin combien une vigilance sur l’explication des résultats s’avère cruciale : analyser certes, mais surtout veiller à l’appropriation des résultats. C’est à ces conditions que des « sciences molles » seront légitimées du fait de leur contribution à l’efficience des centres de recherche, des ateliers, des garages... par l’identification de modes de travail respectueux de la santé et de la dignité de tous les salariés.
14 Au-delà d’un passionnant itinéraire dans les coulisses de la firme au losange, Jean-Claude Monnet nous livre un regard réflexif. Il apporte, fort de ses vingt années d’expérience, des réponses à deux questions clefs : À quoi peut servir la sociologie ? Comment la pratiquer avec rigueur au service de collectifs de travail ?
15 francois.granier@lise.cnrs.fr
Cet article est accessible en accès ouvert dans le cadre de notre modèle Souscrire Pour Ouvrir.
Date de mise en ligne : 06/06/2014