Une certaine vieillesse dans l’emploi
- Par Guy-Noël Pasquet
Pages 4 à 6
Citer cet article
- PASQUET, Guy-Noël,
- Pasquet, Guy-Noël.
- Pasquet, G.-N.
https://doi.org/10.3917/graph1.094.0004
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- Pasquet, G.-N.
- Pasquet, Guy-Noël.
- PASQUET, Guy-Noël,
https://doi.org/10.3917/graph1.094.0004
1 À cet endroit du texte, il n’est peut-être pas inutile de convoquer la pensée de Jürgen Habermas, qui nous rappelle que toute parole publiée, même fugace, participe d’un espace plus vaste : celui de la discussion publique. L’éditorial, aussi modeste soit-il, s’inscrit dans ce que Habermas nomme l’espace public, un lieu symbolique où les individus, à travers leurs écrits et leurs prises de position, contribuent à une élaboration collective du sens.
2 Écrire, même en doutant de sa légitimité, c’est encore prendre part à cette conversation ininterrompue. Peu importe l’âge, la familiarité avec les technologies ou les mutations du monde : ce qui compte, c’est la capacité à entrer en dialogue, à proposer une parole qui pourra être reprise, discutée, transformée par d’autres. En ce sens, quitter une fonction ne signifie pas sortir de cet espace, mais simplement y occuper autrement sa place.
3 Peut-être alors que vieillir dans l’emploi, puis s’en retirer, n’est pas seulement céder la place, mais aussi accepter que sa voix devienne une parmi d’autres dans ce tissu de discours qui nous dépasse et nous prolonge. Une trace, non pas figée, mais offerte à l’échange, à l’interprétation, à la reprise ; autrement dit, fidèle à cette dynamique du passage qui traverse tout le texte.
4 Le premier éditorial que j’écrivais pour la revue s’intitulait « Une certaine jeunesse dans l’emploi ». Voilà que la boucle est bouclée ! Je me souviens de n’être pas très à l’aise dans l’exercice, chercher mes mots, me demander ce que pouvait bien être un éditorial. Personne ne les lit ces éditos dans les revues ! Alors, que faire ? Que dire ? Comment ? Suis-je légitime ? Au nom de quoi le serais-je ? Bref ! plein de questions. Le numéro était consacré aux emplois-jeunes… Je me sentais bien jeune dans cet emploi de rédaction d’éditoriaux. Toutefois, cet édito a donné le contenu des orientations de la revue, qui sont encore celles d’aujourd’hui.
5 Vingt‑cinq ans plus tard, je pourrais dire que je me sens un peu vieux pour ces éditos. J’ai presque toujours les mêmes questions en tête. Ces mêmes questions n’ont pour autant pas la même teneur. Suis-je encore légitime à écrire un éditorial dans un univers d’intelligence artificielle, de réseaux sociaux avec lesquelles je ne me suis guère familiarisé ? Suis-je encore dans le coup ? En ai-je encore envie ? Je sens bien que ce monde avance inexorablement et qu’il est temps que je cède la place. Je l’aurai bien fait plus tôt, mais je n’en avais pas la possibilité, il me fallait mes trimestres et un certain âge. Dans un monde qui doit s’adapter, être flexible, agile, on nous demande de rester encore plus fixé dans l’emploi ! Mais bon ! Laissons cela.
6 Toujours est-il que depuis 25 ans, j’ai vieilli. Pour un numéro sur la migration, on tombe à côté. C’est le prochain numéro qui sera sur le vieillissement. Et pourtant !
7 Pourtant, j’ai bien le sentiment de partir de mes fonctions, autant par vieillesse que par migration. J’ai migré, j’ai traversé cette fonction, ce paysage sociographique pour accéder aujourd’hui à une autre contrée, une autre temporalité. Le Sociographe a été le seuil, le passage, la traversée. Mais ne sommes-nous pas que des migrants, ne faisant que passer, que traverser des fonctions, des rôles, des scènes, des champs, des univers, des constellations ? Des pures temporalités, un peu comme un chant dans un terrain vague, une symphonie sur un bateau (le Titanic ?), un battement dans un désert ? Un migrant donc si je m’en vais vers le haut, vers le nord, sans quoi il faudrait dire un expatrié ou un vacancier si je partais au sud ou à l’ouest. Le temps des vacances n’est-il pas aussi le temps de la vacuité ? Celui qui migre n’est-il pas aussi vacant ? Il laisse la place vide, laisse les siens vides de sa présence, de son travail, de son activité et, tant qu’il n’est pas arrivé, il reste entier dévolu à son voyage, à son trajet, à ses passeurs. On ne revient pas de ces passages, on ne fait que passer ! Il y a de l’irrémédiable et de l’irrévocable dans cette migration qui ne manquera pas de donner quelques remords et quelques regrets amers qui actualiseront le présent d’un passé qui n’arrive pas bien à passer.
8 La vieillesse est la promesse d’un temps qui passe inexorablement et nous fait passer. Elle est la promesse de la jeunesse à venir et des révolutions qui se poursuivent, ailleurs, autrement et écrivent l’histoire. Il ne s’agit pas tant de marquer l’histoire que de la faire en passant par elle. C’est le Sociographe qui fait histoire, comme chaque institution, chaque établissement, chaque objet laissé à l’usage des autres. C’est toujours suspect lorsque quelqu’un prétend écrire l’histoire. Le plus souvent, il veut la figer, l’arrêter, l’éteindre. Ce qui fait l’intérêt de l’histoire, du temps qui passe, c’est qu’il est irrémédiable, irréversible. Chaque seconde de chaque personne est, en cela, unique…, et ce qui est rare est précieux, est cher, produit de la valeur. Vouloir marquer l’histoire est toujours poussé par le tyran enfermé en soi. Un humain ne fait que passer parce qu’il est foncièrement vivant et c’est son passage qui fait trace.
9 Comme j’ai toujours dit à mes étudiants, j’aime les passables. S’il faut exceller, c’est dans l’art de passer, de passants et de passables. Essayez donc d’arrêter la musique, vous verrez ce que vous entendrez, rien ! Parce que la musique ne peut que passer. Elle est foncièrement passante ! C’est ce qui fait qu’on essaie de la remettre ensuite, mais c’est déjà un autre temps, une autre émotion, d’autres sensations, une autre musicalité.
10 Si je devais espérer une chose, c’est juste d’avoir été quelqu’un de bien. Juste quelqu’un de bien !
11 J’espère avoir fait trace dans cette revue, au mieux que j’ai pu. Je n’ai aucun doute que mes successeurs laisseront eux aussi leurs traces dans cette revue faite par chacun ; certes par mon travail durant quelques années, mais d’abord et avant tout par des auteurs et des lecteurs, et des écoles qui acceptent de donner les moyens de la formation de cette relation.
12 Un immense merci.