Article de revue

Voyage au monde souterrain espagnol

Pages 111 à 117

Citer cet article


  • Vázquez, L.
(2005). Voyage au monde souterrain espagnol. Sociétés & Représentations, 20(2), 111-117. https://doi.org/10.3917/sr.020.0111.

  • Vázquez, Lydia.
« Voyage au monde souterrain espagnol ». Sociétés & Représentations, 2005/2 n° 20, 2005. p.111-117. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-societes-et-representations-2005-2-page-111?lang=fr.

  • VÁZQUEZ, Lydia,
2005. Voyage au monde souterrain espagnol. Sociétés & Représentations, 2005/2 n° 20, p.111-117. DOI : 10.3917/sr.020.0111. URL : https://shs.cairn.info/revue-societes-et-representations-2005-2-page-111?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/sr.020.0111


Notes

  • [1]
    José Joaquín Olavarrieta, Viaje al mundo subterráneo, Cádiz, 1820.
  • [2]
    J. Alvarez Barrientos, La Novela del siglo XVIII, Madrid, Júcar, 1991.
  • [3]
    Luis Gutiérrez, Cornelia Bororquia o la víctima de la Inquisición, 1798 date probable d’édition.
  • [4]
    Voir Lydia Vázquez, « Grotesque », in Michel Delon (dir.), Dictionnaire européen des Lumières, Paris, PUF, 1997.
  • [5]
    Bien que ce roman ait connu plusieurs éditions au long du xixe siècle. Voir A. Alcalá Galiano, Literatura española siglo XIX (1834), Madrid, Alianza editorial, 1969, J. Fernández Montesinos, Introducción a una historia de la novela en España en el siglo XIX, Madrid, Castalia, 1980, et E. Allison Peers, Historia del movimiento romántico español, I, Madrid, Gredos, 1973.
  • [6]
    Lydia Vázquez, « L’image de la lectrice dans l’Espagne éclairée », Cahiers d’histoire culturelle, n° spécial : « Lectures, livres et lecteurs au xviiie siècle », Tours, Univ. de Tours, 2003. Et, de plus, la femme est à la mode après La Nouvelle Héloïse. Seuls les êtres sensibles (les sauvages et les femmes) se laissent guider par la nature.
  • [7]
    Pour l’« enthousiasme » du gothique, Voir Arthur O. Lovejoy et Michel Baridon, Le Gothique des Lumières, Paris, G. Monfort éd., 1991, p. 31.
  • [8]
    Toutes les citations de Cornelia Bororquia proviennent de la réédition de J. I. Ferreras, Madrid, Ediciones Vosa, 1994.
  • [9]
    Shaftesbury, Lettre sur l’enthousiasme, 1708, rééd. Paris, Le Livre de Poche, 2002.
  • [10]
    Voir Europe, « Le roman gothique », n° 659, 1984, et notamment les articles de Michel Delon et de Jean-Marie Goulemot.
  • [11]
    Voir Maurice Lévy, Le Roman gothique anglais, 1764-1824, Paris, Albin Michel, 1995.
  • [12]
    Voir Daniel Molher, Roman gothique et statut historique du corps, thèse de doctorat sous la direction de Roger Chazal, Université Paris 8, 1996, 4 vol.
  • [13]
    Dieu lui-même y est animalisé : « le Père du genre humain est semblable aux tigres, aux lions, aux panthères », disent certains théologiens, pour excuser les pires horreurs commises par l’Inquisition…
  • [14]
    Pour la « scène gothique » voir l’étude de Hendrik Van Gorp, « Le Manuscrit trouvé à Saragosse et le roman gothique », in Jan Herman, Paul Pelckmans et François Rosset, avec la collaboration de Kris Peeters (dir.), Le Manuscrit trouvé à Saragosse et ses intertextes. Actes du Colloque international, Leuven-Anvers, 30 mars-1er avril 2000, Louvain, Paris et Sterling (Virginia), Éditions Peters, coll. « La République des lettres », 3, 2001.
  • [15]
    Lettre XVIII : allusion directe aux reproches faits par les anti-philosophes au citoyen de Genève, dont Luis Gutiérrez se dévoile ainsi l’admirateur. Malgré l’hispanité prouvée de ce récit, on peut voir un hommage « gothico-ibérique » à La Nouvelle Héloïse.
  • [16]
    « Histoire véridique de la Judith espagnole » est l’un des sous-titres donnés au roman dans certaines de ses éditions successives, cinq au moins déjà en 1812, dont trois à Paris et une à Madrid.
  • [17]
    Cité et salué comme tel par le spécialiste espagnol du roman espagnol du xviiie siècle, Alvarez Barrientos, dans son ouvrage : La Novela del siglo XVIII, Madrid, Júcar, 1991.

1Voyage au monde souterrain est le titre d’un ouvrage anticlérical de José Joaquín Olavarrieta [1], un prêtre espagnol qui habita au Mexique, abandonna l’Église, vécut maritalement avec deux femmes, Clara et Rosa qui lui donnèrent la signature de son roman : « Clararrosa », et mourut en prison à Cadix, la ville qui vit paraître son œuvre au début du xixe siècle. Voilà ce qui pourrait paraître la vie romanesque d’un Espagnol pas comme les autres au temps de l’Inquisition. Et pourtant. D’autres prêtres ou moines osèrent renoncer à l’Église, mener une vie d’aventures, écrire d’autres romans anticléricaux [2], quitte à trouver la mort des mains de leurs compatriotes. Ce fut le cas de Luis Gutiérrez, auteur de Cornelia Bororquia ou la victime de l’Inquisition[3], ex-moine trinitaire, qui fut accusé de trahison à la cause espagnole et condamné à mort par la Junta de Seguridad Pública, qui dépendait de la Junta Central. Il fut exécuté pendant la Guerre d’Indépendance (1808-1814).

2Le penchant espagnol pour le grotesque au xviiie siècle est bien connu [4]. La réalité souterraine qui l’inspire aussi. Rien d’étonnant à ce que ce roman gothique voie la lumière, serait-elle ténébreuse, à la fin du siècle, avant qu’une période plus libérale ne vienne changer les mœurs et le goût [5] du pays. Cornelia Bororquia est un roman épistolaire, ce qui le range du côté de la littérature éclairée du xviiie siècle : forme dialogique, essence dialectique, au service d’une utilité de l’écrit romancé. Que l’héroïne soit une femme n’est pas non plus dû au hasard. Car les Espagnoles se mettent à lire à la fin du siècle [6]. Or, l’esthétique grotesque se marie aux Lumières mieux que ne croit Montesquieu. La preuve en est ce roman éclairé dans sa forme, gothique dans son goût du contraste et de la surprise (du « coup de théâtre », pourrait-on dire), de la thématique ténébreuse, mais aussi de l’enthousiasme [7].

3Cornelia Bororquia ou la victime de l’Inquisition est un roman pathétique, larmoyant mais nullement sentimental. Ce n’est pas l’histoire d’amour qui fera pleurer les lectrices espagnoles, mais bien plus les malheurs d’une Espagnole victime de l’injustice institutionnelle et qui tombe dans des mains masculines. Dès le début du roman, nous plongeons, par la technique de l’immersion, dans l’histoire. Pas de présentation des personnages, pas de description des lieux. Par la première lettre, le Gouverneur de Valence demande à son ami le Chevalier Meneses de l’aider à trouver et punir Bartolomé Vargas, le ravisseur de sa fille Cornelia. Le chevalier Meneses retrouve Vargas à Séville, le blesse mortellement, mais se rend compte que le blessé est certes amoureux de Cornelia, et payé de retour, mais innocent du rapt dont on l’accuse. Le lecteur apprend, grâce aux lettres échangées entre deux valets, et à une lettre de Cornelia elle-même, que l’auteur du forfait n’est autre que l’Archevêque de Séville. Séduit par la beauté de la jeune fille, il l’a fait enlever et enfermer dans un des cachots sévillans du Saint Office.

4Meneses, Vargas et le Gouverneur rassemblent leurs efforts pour libérer Cornelia. Bartolomé Vargas écrit même à son frère Cipriano, Inquisiteur, pour solliciter son secours. Meneses, qui a dénigré publiquement la religion catholique, est enfermé dans la même prison que Cornelia. La jeune fille arrive à faire parvenir ses lettres à son père et à son amoureux, grâce à sa fidèle femme de chambre, Lucia. La douleur emporte le Gouverneur qui quitte ce monde sans avoir revu sa chère fille. Les plans pour libérer Cornelia échouent lorsque l’Archevêque essaie de violer la jeune fille. Pour défendre sa vertu, Cornelia blesse mortellement l’Inquisiteur qui, avant de mourir, se repent et lui demande pardon. Mais la justice inquisitoriale suit son cours.

5Meneses réussit à s’enfuir et Vargas, de son côté, se réfugie dans le « caserio » de Nublada, protégé par Casinio, ancien curé de paroisse à Séville. Cornelia écrit une dernière lettre à son amant, avant d’être brûlée vive. Meneses et Vargas se préparent pour partir en Hollande.

6L’intrigue est linéaire, nulle digression, pas d’histoires subordonnées au récit principal. La variété et le mélange – des composants gothiques parmi les plus critiqués par les défenseurs du bon goût au temps des Lumières – en sont absents mais la brièveté de l’aventure, racontée en trente-trois lettres numérotées, plus une dernière, et un « extrait du dernier interrogatoire de Doña Cornelia Bororquia », inséré entre la lettre XXXII et la lettre XXXIII, contribuent à lui donner un rythme endiablé.

7Dans la préface [8], l’auteur fait l’horrible portrait de l’Inquisition, un « fantôme » à « griffes », une institution indigne d’une « nation libre et éclairée », un « tribunal injuste et tyrannique » doté d’« antres obscurs ». « L’esprit religieux, ajoute-t-il, est très utile aux sociétés, mais très nuisible lorsqu’il s’allie à la politique ». C’est là que le fanatisme devient cruel, que les sectes prospèrent, que les persécutions se multiplient. Sans doute Luis Gutiérrez défend-il en lecteur de Voltaire, des Lettres Anglaises et du Traité sur la tolérance, les Quakers et les États où cohabitent toutes les confessions, les nations chez qui Religion et Philosophie sont en accord. C’est l’enthousiasme religieux qui est à l’origine de tous les abus, de tous les drames [9].

8Si la variété n’est pas à placer du côté de l’intrigue elle-même, le jeu lexical de Gutiérrez est on ne peut plus bariolé. Les termes antithétiques se côtoient, et ce dès la première lettre. Le Gouverneur de Valence écrit à son ami Meneses pour lui raconter ce qu’il croit être l’ignominie accomplie par Don Bartolomé Vargas, fils de famille illustre à qui il avait ouvert ses portes et ses bras. Les mots, les expressions : amistad, favores, beneficios, honor y virtud, prenda más querida, la prenda más querida de mi corazón, amada hija, único consuelo, verdadero amigo, justicia, alternent dans les mêmes phrases avec malvado, robar, soledad, ofender, venganza tan inicua, infame, bárbaro e inhumano, perfidia, arrancar, vengar, asesino… Les tons aussi sont mélangés, et au registre linguistique propre à un homme de haut rang, même courroucé – celui de la première lettre – suit celui de la Lettre II, de Valiente à son maître le Gouverneur, qui lui apprend que Vargas n’est pas le ravisseur, mais qu’il ne peut pas lui en dire davantage car sa bouche est fermée avec un cadenas. Comme le dit la sentence populaire, con el rey y la inquisición, chitón, chitón, « avec le roi et l’inquisition, chut, chut ». Le registre de cette lettre est typique du langage le plus populaire : les expressions « castizas » se multiplient : tomar las de Villadiego (s’enfuir), hacer tragar (faire avaler un mensonge), cocer el bollo en el cuerpo (garder pour soi), que el diablo me tiente (que le diable ne me tente), tener la marimorena (faire un scandale, avoir un esclandre). La formule même qui clôt l’épître traduit la maladresse du valet qui veut rester trop poli : « Dios os guarde muchos años como lo desea vuestro humilde criado ». La multiplicité des correspondants, dans un ouvrage si bref, et le croisement de lettres sans réponse, contribuent à donner une allure bigarrée à ce style romanesque qui varie les points de vue en fonction des effets qu’il anticipe. Le Gouverneur écrit à Meneses, son valet Valiente lui écrit. Vargas écrit à Cornelia, qui écrit à son père… Les lettres succinctes, pleines de rage, alternent avec des billets d’une dizaine de lignes, les lettres de reproche de l’amoureux essoufflé suivent celles de la fille éplorée et au dernier désespoir de se savoir victime de l’hypocrisie d’un « représentant de Dieu ». Les lettres de l’ami qui accomplit son devoir de vengeance avant de s’apercevoir de son erreur, de son crime, dans une descente aux enfers par accumulation de situations, de quiproquos, de méprises, d’équivoques, de conjonctures, de malentendus, aux conséquences les plus tragiques rompent la linéarité diégétique autant que les dates. À plusieurs reprises, des lettres déplacées viennent brouiller les événements. La lettre apparemment innocente, de Vargas à Cornelia Bororquia, datée du 8 mars, où l’amant passionné reproche à sa maîtresse ses noirs pressentiments, s’avère être l’épître héroïque d’un amoureux « blessé mortellement » par Meneses, qui communique le fatal incident au Gouverneur de Valence par une lettre datée du 7 mars, quelques pages plus loin. La Lettre XVI, du Gouverneur à sa fille est datée du 29 avril et annonce la mort prochaine de l’auteur de la missive rongé par le chagrin. Nous n’apprenons que par la suite, dans la Lettre XVII, de Bartolomé Vargas au Gouverneur, que le meilleur ami de celui-ci, Meneses, vient d’être arrêté par un commissaire du Saint Office, ce qui sans doute est pour beaucoup dans sa « mise à mort ». Quand deux courts billets échangés par l’Archevêque et l’Inquisiteur Général, datés du 12 mai, nous rappellent que l’inexorable (« la empedernida ») ne cède pas aux avances de son cruel bourreau, et qu’elle pleure, « endolorie et exaspérée », nous apprenons par une lettre de Cornelia, du 11 mai, qui talonne les deux précédentes, que ses gémissements, ses pleurs, ne sont dus qu’au bonheur de la réception d’une « inespérée » et « estimable » lettre de son amant, car, dit-elle, « la mémoire de nos peines, de nos sacrifices réciproques, deviendrait, au sein même de la félicité, un des plaisirs les plus vifs et les plus délicieux ». Jeune fille accablée de chagrin ou éperdue de joie au milieu de l’infortune, tout converge vers le tableau des larmes d’éros, grâce à cette confusion vraisemblable et volontaire de l’ordre épistolaire à l’intérieur du récit. Dans la Lettre XXX du 30 mai, Meneses écrit à Vargas pour lui insuffler l’espoir d’une prochaine libération de sa maîtresse, tout en lui rappelant la chanson des « prisonniers de Londres » : « Alexandre était prisonnier au milieu de l’univers, le Roi d’Angleterre l’est dans son île, le Sultan dans son sérail, le Moine dans sa cellule, le Sage dans son cabinet, le Chevalier dans son coche, le Marchand dans sa boutique ; car enfin tous les hommes sont prisonniers, et la terre n’est qu’une vaste prison ». Pour, tout de suite après, découvrir par la Lettre XXXI (du 29 mai) de Lucia au Comte ***, que la belle avait été jugée et condamnée et que seul un miracle, peu plausible, pourrait la sauver.

9Confusion, trouble, mixtions, panachages, miscellanées, mélange, désordre, erreur thématique et « erreur » formelle comme procédés stylistiques d’une narrative grotesque, gothique [10].

10Dans sa variété de registres, le discours garde une cohérence de ton dramatique que lui octroie son agencement gothique. Les interjections parsèment et altèrent graphiquement la linéarité du récit, en même temps que la sérénité et la placidité de la lecture : ¡ Ingrato !, ¡ Ah !, ¡ Bárbaro e inhumano !, ¡ Infame ! (Lettre I), ¡ Ah, qué horror !, ¡ Qué monstruosidad ! ¡ Qué júbilo !, ¡ Qué gozo !, ¡ Oh, cuánto tuve que sufrir !, ¡ Cuántas bendiciones !, ¡ Ah, premie Dios !, ¡ Cuán diferente es !, ¡ Ojalá que pueda yo ! (Lettre IV) ; ¡ Cornelia !, ¡ Ay, infeliz !,¡ Pobre inocente !, ¡ Ay, cielos !, ¡ Qué dolor ! (Lettre V)… Les interrogations contribuent également à corrompre la régularité du récit, qui se voit ainsi interrompu, entrecoupé, accentuant son rythme spasmodique : ¡ Amargo de mí ! ¿ Qué consuelo ?…, ¡ Desgraciada Cornelia !, hija de mi alma !, ¡ prenda de mi corazón y de mis entrañas !, ¿ cuál vendrá a ser tu suerte ?, ¡ Triste criatura ! ¿ cómo podrás llevar tan triste mudanza ? ¿ y yo ? ¡ desgraciado de mí ! (Lettre VII) ; ¡ Los Reyes ! ¡ ah, qué seres !, ¿ Hasta cuándo habremos de estar vendiendo la verdad ? ¡ Qué ! ¿habremos de estar conspirando… ? ¿ a qué viene divinizar unas acciones… ? ¿ es posible que el esplendor del trono nos deslumbre ? ¿ Qué digo ? ¿ Cómo somos tan tontos ?, ¿ Qué importa a nuestra desgraciada patria ?, ¿ De qué sirve… ? (Lettre XVII)… Les répétitions abondent aussi, dans ce langage hyperbolique : ¡ Ingrat, ingrat ! (Lettre I) ; Vive, vive…, Adiós, mi Cornelia, adiós, amor mío, adiós, adiós (Lettre III) ; ¡ Ah, lejos, lejos de vos… ! (Lettre IV) ; Yo he sido violentamente robada de vuestra casa, sí, violentamente robada ; Oídme, oídme ; ¡ Oh, cuánto, cuánto pagaría yo… ! ; ¡ Ah, premie, premie Dios… ! (Lettre V) ; Triste, triste palabra… Les épithètes sont si nombreuses que le texte fleurit de la poésie de l’horreur, et en leur degré superlatif : dichosísimos, tan dura, más feliz, tan horrible ; les antithèses parsèment les missives (noir/blanc ; rire/larmes ; douleur/amour ; joie/peine ; monstre/saint ; vie/mort…) ; les synonymes, les tournures, les termes, les formules analogues appartenant à l’imaginaire grotesque se heurtent dans ces lettres bondées de terreur : el espanto y el dolor ; confusión y terror ; ojos turbados y lacrimosos ; luto y desolación ; lloran, gimen, suspiran, enmudecen ; angustia y tribulación ; atónito y confuso ; mi imprudencia y barbaridad ; terrible temblor y sudor frío ; el tropel de imaginaciones, de penas y aflicciones ; su exánime y fría imagen ; espantado y aturdido ; pesado y confuso sueño ; rostro pálido y macilento… (dans la seule Lettre V !)

11Comme dans tout registre grotesque [11], les images, les métaphores, les allégories, les comparaisons, fourmillent dans le texte. Les plus typiques sont les représentations animalières [12] (griffes, loup, rapace, tigre cruel, lions, panthères [13], corbeaux affamés, candide colombe, pigeon chancelant…), les images de catastrophes naturelles (naufrages, tempêtes, éruptions…), les paysages de puissance incontrôlable (pluies torrentielles, torrents impétueux, montagnes élevées et escarpées, vents inconstants, sombres nuages, forêts ténébreuses…), les espaces « grottesques » (grottes, cavernes, cachots lugubres, puits, abîmes profonds, enfers inhabitables, prisons épouvantables), avec temps nocturnes et hivernaux (nuits ténébreuses, hivers rigoureux…) [14]

12Le nombre élevé de personnages – onze – dans un récit si court, les trente-trois lettres plus une dernière (trente-trois et une lettres comme « mille et une nuits »), plus un extrait d’interrogatoire (l’excès de l’excès), donnent à la structure une impression de saturation chiffrée qui se réfléchit dans le récit lui-même : un chirurgien anglais qui a fait « 1 000 prodiges » (Lettre IX), Moïse fit égorger « 23 000 hommes », en Espagne il y a eu des autodafés où « 200 à 300 personnes » étaient brûlées en une seule fois (Lettre XII), Charles Quint fut le protecteur de « 1 000 monastères », alors qu’il opprima des nations entières (Lettre XVII), l’Archevêque a « 88 » espions postés à Séville (Lettre XXII)… Ce qui, loin de produire un effet d’amplification, rend au contraire les événements plus « vrais » dans leur fatalité, dans leur inexorabilité.

13La monstruosité des personnages n’atteint pas seulement les charlatans et les criminels. L’Archevêque ou le frère de Vargas, qui sont des bêtes féroces douées de griffes, de crocs, de « mains noires » tâchées de sang, marchent presque à quatre pattes [15]. Cornelia deviendra, elle aussi, monstrueuse. Jamais décrite physiquement pour mieux garder le mystère de sa fascination, un peu à la manière d’une Manon vertueuse, elle est « construite » et aussitôt « déconstruite » par Meneses dans sa Lettre XXXIII au Comte***, en parallèle avec un peuple qui se transforme comme elle et en même temps qu’elle. La « beauté » de Cornelia provoque une rumeur dans la place où s’était rassemblé le peuple « naturellement bon et miséricordieux », pour assister à son martyre. Sa « figure céleste », « la pâleur de son beau visage, ses cheveux dorés tombants sur son dos, ses yeux tristes, mais vifs et étincelants comme l’astre du midi, son teint blanc et délicat, ses lèvres de rose, sa gorge mi-nue, opaline comme l’albâtre, la sérénité de son âme peinte sur son effigie », deviennent, à l’approche de sa fin : « ses yeux écarquillés, les cheveux épars, le visage extrêmement défiguré, exhalant de courts gémissements, proférant des mots inarticulés qui n’ont rien de l’accent d’un être humain ; les mains, les pieds, tout son corps était agité par d’horribles convulsions ». Elle est alors suivie des yeux par la populace « furieuse et sanguinaire, qui réclame la mort de Cornelia » jusqu’à ce que les « flammes voraces la chauffent trop »…

14Thématiquement, le ravissement comme fil conducteur est un classique du roman gothique ; le personnage du prêtre/clerc/évêque comme prototype du méchant et hypocrite, « charlatan » (Lettres XII et XXVII), est un des lieux communs du roman gothique anticlérical ; le rêve comme élément de digression et destiné à confondre le réel et l’irréel (Lettre XXVIII, Vargas à Meneses, rêve érotique du jeune homme, qui imagine la rencontre avec sa maîtresse à la fin de leurs « cauchemars », dans un lieu paradisiaque à la Milton, « parage délicieux », où règnent « une solitude aimable » et « le silence le plus agréable ») ; le viol frustré suivi du meurtre fatal permet de même le châtiment du criminel et le dénouement tragique pour le héros/l’héroïne ; la mort de la jeune fille et l’exil forcé du jeune homme, annoncés par la mort du père, au regard de celle d’un Dieu providentiel dramatiquement absent… Tous ces éléments diégétiques font partie du répertoire gothique traditionnel.

15Mais Valence, mais Séville, mais l’Archevêque tout puissant, mais les amis, serviteurs, intimes et délateurs membres de la famille, mais les cachots de l’Inquisition, mais l’autodafé. Tous ces éléments sont, dans le cas espagnol, bien réels, comme nous le rappelle le crayon de Goya, à la même époque. Tout contribue à faire de cette « Histoire de la Judith espagnole » [16] une « histoire véridique ». Sa valeur religieuse symbolique avec une Cornelia modèle d’honnêteté, une Lucia qui rappelle la sainte et martyre aux yeux arrachés, patronne de la vraie vision, Pepe Núñez, Joseph ou Pedro (Pierre) Valiente (Vaillant), niant/mentant trois fois avant de s’en repentir – le chiffre 33 (le nombre des lettres du recueil) faisant figure chiffrée de la chronique d’une mort christique annoncée… Tout contribue à conférer à ce roman original une ambiance spécifiquement espagnole [17].

16L’altération des niveaux diégétiques, lorsque Meneses, qui n’avait même pas été témoin direct du supplice, demande au bourreau de s’arrêter (« Tente, tente – arrête – cruel ; calma, calma un instante ese horrible furor, suspende un minuto las llamas, y deja conocer al ciego pueblo la inocencia de Cornelia, y la atrocidad de sus pérfidos seguidores, que tal vez su fugitivo fanatismo – l’enthousiasme du peuple qui se laisse manipuler – se desvanecerá del mismo modo que ha nacido »), ou quand, oubliant qu’il écrit au Comte, ce même Meneses, s’exclame « O Religion, religion !, Que de biens tu as procurés aux hommes !… Mais combien de maux tu leur as causés ! »… Cette altération du récit produit un effet de sur-dramatisation très théâtral, très « espagnol » également.

17En définitive, même si l’anglicité et la francité d’un certain gothique sont incontestables, on ne saurait mépriser l’essence gothique d’un imaginaire hispanique, en art, en peinture comme en littérature. Cet art « forgé » au tournant des Lumières le fut d’autant plus aisément en Espagne qu’elle était moins pénétrée d’une raison parfois univoque et despotique. ?


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Date de mise en ligne : 01/01/2009

https://doi.org/10.3917/sr.020.0111