Adrien Le Bihan, Isaac Babel. L’écrivain condamné par Staline, Paris, Perrin, 2015, 352 pages
- Par Serge Dieudonné
Pages 207f à 214f
Citer cet article
- DIEUDONNÉ, Serge,
- Dieudonné, Serge.
- Dieudonné, S.
https://doi.org/10.3917/sigila.037.0207f
Citer cet article
- Dieudonné, S.
- Dieudonné, Serge.
- DIEUDONNÉ, Serge,
https://doi.org/10.3917/sigila.037.0207f
1 Tout homme vit de son secret, Isaac Babel finit par mourir des siens. Disparu le paratonnerre Gorki, la foudre du Kremlin prit la forme d’une balle de revolver éliminant Babel dans un réduit de la Loubianka : sordide aventure d’un homme épris d’art, d’espace et d’indépendance. Cette destinée illustre le conflit qui oppose l’artiste et le politique. Le politique vise le triomphe d’une orthodoxie à laquelle tous doivent se contraindre ; l’artiste se propose de transfigurer en visions libératrices les détresses de l’être. L’illusion de Babel fut de croire que l’artiste pactisait avec le politique sans devoir se soumettre à ses dogmes. Admirateur du cynisme de Maupassant, Babel pouvait-il sans se mentir épouser une doctrine et une esthétique étrangères à ses fascinations intimes ? L’humanité qu’il produit dans ses contes, pour laquelle se manifeste son empathie, exsude le sexe, la sueur et le sang qui sans conteste le fascine : rien là qui corresponde aux vertueuses propagandes du Parti. D’où ses désinvoltures avec la vérité des faits. Ne l’intéressent que les fantasmagories du langage qu’il y découvre, dont les formules apaisent, le temps de leur simple énonciation, les souffrances de l’être. Ainsi Babel déconcerte par ses mystères ; « Il est insaisissable » déplore Voronski, le directeur de Friche rouge qui publie un de ses contes. Adrien Le Bihan dissèque d’une main de maître les duplicités de l’écrivain tant personnelles – une épouse à Paris, l’autre à Moscou – que politiques, dont la vision du monde s’appariait mal avec celle de ses compagnons révolutionnaires qu’il prétendait servir ; et plus encore avec celle du camarade Staline par lequel toute pensée libre devenait ombre funeste pour la sienne malade de pouvoir. Jamais le despote ne pardonna à Babel de remettre en mémoire dans Cavalerie rouge les fautes qu’il commit et qui furent responsables de la déconfiture des bolcheviks lors de la guerre russo-polonaise de 1920. En éliminant Babel, et son œuvre, on supprimait ce qui indisposait le Maître.
2 Des historiens russes remarquent qu’il n’existe aucune biographie de Babel dans leur langue. Remercions Adrien Le Bihan d’offrir, dans la nôtre, celle exemplaire que nous venons de lire. De la sorte, l’affabulateur Babel, qui rêva sa vie davantage qu’il ne la contrôla, caracole avec sa sauvage horde sanglante dans notre imaginaire et l’enchante.
3 Serge Dieudonné