Préambule
Histoire du mot « scandale »
- Par Olivier Got
Pages 13 à 21
Citer cet article
- GOT, Olivier,
- Got, Olivier.
- Got, O.
https://doi.org/10.3917/sigila.033.0013
Citer cet article
- Got, O.
- Got, Olivier.
- GOT, Olivier,
https://doi.org/10.3917/sigila.033.0013
Notes
-
[1]
Cf. dans ce numéro l’article de Guy Samama, « De la société du spectacle à la société du scandale », p. 35.
-
[2]
Cf. Les Habits neufs de l’Empereur (1837), de Hans Christian Andersen (1805-1875).
-
[3]
Albert Blaise, dictionnaire latin-français des auteurs chrétiens, revu spécialement pour le vocabulaire théologique par Henri Chirat, Strasbourg, Le Latin chrétien, 1954.
1Le mot « scandale » est d’un emploi courant, sans qu’on sache très bien ce qu’il veut dire réellement, sinon qu’il a une grande force de frappe, qu’il éclate en quelque sorte comme une bombe dans un univers clos, qu’il révèle ce qui aurait dû rester caché, ou tout au moins non exprimé [1]. « Le roi est nu », voilà le scandale de la vérité révélée par un enfant dans le célèbre conte d’Andersen [2]. Mais ce sens, évident aujourd’hui et dont les médias font leur miel quotidien, est-il en accord avec son histoire, ses origines, son étymologie ? C’est ce que nous allons essayer d’examiner.
Les origines
2Le mot, d’origine grecque, est passé dans les langues modernes à travers le latin de la Vulgate, la traduction latine de la Bible par saint Jérôme. Si nous ouvrons le Bailly, nous trouvons les seules équivalences suivantes pour skandalon : « piège placé sur le chemin, obstacle pour faire tomber ». Toutes les références renvoient à la Bible grecque, celle des Septante pour l’Ancien Testament, entreprise en 265 av. J.-C. à Alexandrie sous le règne de Ptolémée Philadelphe, pour adapter au monde hébraïque de langue grecque l’original hébreu, et au Nouveau Testament, écrit directement en grec, la langue véhiculaire dans la partie orientale de l’Empire romain, alors que l’araméen était la langue parlée en Palestine. Le mot n’existe donc pratiquement pas en grec classique.
3Dans la Bible il traduit la plupart du temps le mot hébreu moqesh, qui peut se rendre par « filet pour prendre les oiseaux », « piège, lacet, amorce, appât », et, d’un point de vue plus humain, « sujet de chute, de ruine. » Ce nom vient de la racine YQSh, « tendre un piège à oiseaux », « poser des lacets », et, au sens passif, « être pris au piège. » On peut encore rapprocher de cette racine le nom de métier yaqosh, « l’oiseleur ».
4Comme on le voit, le mot skandalon n’a retenu qu’une partie des sens de l’équivalent hébreu. Il vient, pense-t-on généralement, de la racine indo-européenne skand-, ou skend-, que l’on retrouve en sanskrit dans le verbe skandati, « sauter, grimper », et dans plusieurs mots latins familiers : scandô, is, ere, scandî, scansum, « monter, escalader, grimper », et ses dérivés, ascendere, « monter, s’élever », et descendere, « descendre », « en venir à », « se laisser aller », « se résoudre », « condescendre », etc. Du verbe scando dérive le nom abstrait scansio, l’« action de monter », mais aussi l’« échelle des sons, la gamme » ; d’où les mots français scander et scansion qui évoquent pour les latinistes le sens bien connu d’« analyser un vers en ses éléments métriques. » Les hellénistes ont également rapproché le mot skandalon d’autres mots grecs, comme skôlon, « obstacle, empêchement », skôlos, « pieu, poteau, épine, piquant », skazô, « chanceler, être peu solide, boiter », ou encore de la racine indo-européenne ska-, qui veut dire « couvrir, cacher. »
5Naturellement, le mot skandalon a rarement dans la Bible le sens propre d’« obstacle, de pierre d’achoppement, d’occasion de chute ». On le trouve cependant en quelques occasions, par exemple dans le Lévitique : « Tu ne maudiras pas un muet et tu ne mettras pas d’obstacle (skandalon) devant un aveugle, mais tu craindras ton Dieu » (19, 14), ou encore au sens d’« obstacle militaire », comme dans ce passage du Livre de Judith : « On annonça à Holopherne, général en chef de l’armée assyrienne, que les Israélites se préparaient au combat : ils avaient, disait-on, fermé les passes de la montagne, fortifié les hautes cimes et, dans les plaines, disposé des obstacles » (éthekan scandala, Jdt 5, 1).
6Mais il est presque toujours pris au sens figuré, ce qui d’ailleurs ne facilite ni la compréhension du sens véritable voulu par l’auteur, ni sa traduction dans les langues actuelles. Les occurrences du mot dans le texte grec sont d’ailleurs nombreuses : 14 dans la Septante, et 40 dans le Nouveau Testament.
7Le sens figuré n’est pas toujours équivalent à « occasion de péché » ; il peut signifier simplement « piège », comme dans ce passage du Livre de Josué, où Yahvé avertit son peuple d’éviter de se rapprocher des nations qui peuplent la Palestine, sinon « elles seront pour vous un filet, un piège (mokesh, skandalon), un fouet contre vos flancs » (Jos 23, 13) ; passage auquel semblent répondre ces versets du Psaume 106 : « Ils se mêlaient aux païens…, ils en servaient les idoles, elles devenaient pour eux un piège » (skandalon, 35-36) ; Dieu met un obstacle, un piège sur le chemin de ceux qui négligent ou violent son alliance, pour mettre un terme à leur conduite et à leur vie.
8Dans un registre plus complexe, au sens figuré, le verbe skandalizô, « scandaliser », peut signifier « choquer », comme dans ce passage de Matthieu qui évoque les réactions de surprise de l’entourage de Jésus lors de ses premières interventions : « D’où lui vient tout cela ? Et ils étaient choqués à son sujet. » Mais Jésus leur dit : « Un prophète n’est méprisé que dans sa patrie et dans sa maison. » (Mt 13, 57, trad. Bible de Jérusalem). Mais il est intéressant de comparer ici quelques traductions du même passage : « Et il était pour eux une occasion de chute » (TOB) ; « Et ils se scandalisaient à son sujet » (Osty) ; « Et ils étaient scandalisés en lui » (Darby) ; « Et cela les empêchait de croire en lui » (Bible en français courant) ; « Ils trébuchent sur lui » (Chouraqui).
9Le sens du mot est donc loin d’être évident : certains traducteurs préfèrent insister sur l’aspect psychologique de surprise (comment peut-on trouver dans un environnement aussi familier un prédicateur aussi déconcertant ?), d’autres plutôt sur la difficulté à admettre ce nouveau message, si différent de l’enseignement traditionnel qu’il peut sembler blasphématoire ou absurde. Saint Paul ne dira-t-il pas d’ailleurs : « Nous proclamons un Christ crucifié, scandale pour les juifs, et folie pour les païens » (1 Cor 1, 23) ? La prétention messianique du Christ ne peut rencontrer que le rejet ou la réprobation.
10Dans la même ligne, on peut ici rapprocher ce passage de Matthieu où, à la question de Jean le Baptiste : « Es-tu Celui qui doit venir ? », Jésus répond en évoquant ses miracles et en concluant : « Heureux celui qui ne trébuchera pas à cause de moi » (Mt 11, 6, trad. B. J.). Mais Osty traduit : « Heureux celui qui ne se scandalisera pas à mon sujet », avec cette note : « C’est à dire qui ne sera pas heurté, jusqu’à en trébucher, par le caractère ambigu et déconcertant de la personne et de l’œuvre du Christ. »
11En somme, les traducteurs hésitent entre deux solutions : soit traduire le mot grec en le décalquant, soit en l’interprétant de façon plus ou moins concrète. Certains préfèrent considérer le mot grec skandalon et ses dérivés comme ayant toujours une acception morale ou théologique, même si l’on conserve les images de « pierre d’achoppement », d’« occasion de trébucher, de buter, de broncher », etc. La plupart du temps il s’agit, dans l’Ancien Testament, du chemin vers le bien ou le mal, et surtout de l’observation de la Loi : « Celui qui scrute la Loi en est rassasié, mais pour l’hypocrite elle est un scandale » (Siracide 32, 15, trad. Bible de Jérusalem). Osty préfère : « Qui cherche la Loi en est rassasié, mais qui triche y trouve sa chute ». La traduction en français courant utilise une autre image, plus proche peut-être de l’original hébreu, perdu aujourd’hui et conservé seulement dans sa traduction grecque, où il y avait le mot moqesh : « Celui qui étudie sa Loi y trouvera plus que le nécessaire, mais celui qui triche avec elle, se fera prendre au piège. » Le Siracide, Ben Sira en hébreu, qui a été longtemps pour nous, dans les bibles traditionnelles, l’Ecclésiastique, et qui, dans son Prologue, explique son projet de traduire le livre de son grand-père, intitulé Sagesse de Jésus (iie siècle av. J.-C.), demande au lecteur son indulgence, « là où, malgré nos efforts d’interprétation, nous semblerions n’avoir pu rendre certaines expressions. Car ce qui est exprimé en hébreu n’a pas la même force, une fois traduit dans une autre langue. Cela ne vaut pas seulement pour ce livre : la Loi elle-même, les Prophètes et les autres livres présentent des différences notables quand on les lit dans l’original » (Sir, Prologue, 19-26, trad. Osty). Que dire alors de nos traductions de traductions !
12Dans un autre passage, combien dramatique, du Nouveau Testament, est utilisé dans certains textes français le verbe « succomber » pour traduire le verbe skandalizô au passif ; ce passage transmet ces paroles de Jésus, après l’institution de l’Eucharistie et avant d’aller avec ses disciples au jardin de Gethsémani : « Alors Jésus leur dit : “Vous tous, vous allez succomber à cause de moi, cette nuit même. Il est écrit en effet : Je frapperai le pasteur, et les brebis du troupeau seront dispersées” (Mt 26, 31 ; trad. B.J., avec cette note : « Scandale religieux de voir succomber sans résistance celui qu’ils tiennent pour le Messie, et dont ils attendent le triomphe prochain). Les disciples y perdront pour un moment leur courage et même leur foi ». Osty préfère traduire mot à mot : « Vous vous scandaliserez à mon sujet ». La Bible en français courant interprète carrément : « Vous allez m’abandonner ». Le texte grec dit simplement « Vous serez scandalisés ». On le voit, l’interprétation précise de ces paroles est difficile pour nous, peut-être parce que nous ne sommes plus familiers du contexte où les Évangiles ont été écrits.
13Si nous feuilletons la Bible grecque dans l’ensemble de la Septante et du Nouveau Testament, et ses traductions, scandale peut évoquer, à travers les 54 occurrences du mot, l’étonnement, le choc, le dégoût, l’effroi, la honte, l’idolâtrie, la prostitution, le malheur (« Malheur à celui par qui le scandale arrive », Mt 18, 7), la folie, l’iniquité, l’injustice, la dissension, la révolte, et finalement le péché et le mal sous toutes ses formes. Mais le scandale suscité par le Christ lui-même dans le contexte religieux, politique et moral de son temps, ne fait-il pas partie du plan de Dieu ?
L’histoire
14Voyons maintenant l’histoire du mot scandale à l’époque moderne.
15Le mot passe en latin chrétien à partir du ive-ve siècle sous la forme scandalum, « ce sur quoi on trébuche », au propre et au figuré, en particulier dans l’expression petra scandali, « pierre d’achoppement » ; il signifie aussi, d’après Blaise [3], « abomination, objet de déplaisir ou de colère », spécialement « scandale (en parlant du Christ que les Juifs refusaient de reconnaître comme le messie et qui était pour eux un scandale tant il était différent de l’idée qu’ils s’en faisaient) ». À partir du iiie siècle le mot signifie surtout « ce qui fait tomber dans le péché, occasion de péché, de la perte de la vraie foi ». Plus tard, au Moyen Âge, il peut vouloir dire « dispute, rixe, bataille », « machination, mauvais dessein », « désarroi, perturbation », « esclandre », « calomnie ».
16L’époque moderne apporte-t-elle des sens nouveaux, une évolution de la signification ? On assiste plutôt à des compléments de sens et à une approche plus précise dans les définitions.
17Au xviiie siècle, l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert définit le mot ainsi : « Selon le langage de l’Écriture et des casuistes, il signifie une parole, une action ou une omission qui porte au péché ceux qui en sont témoins, ou qui en ont la connaissance. » Il peut être « actif ou donné, et passif ou reçu. » Le sens donc qui s’impose est le sens théologique.
18L’article signale ensuite le mot de façon intéressante dans un autre contexte que celui de la Bible, celui de l’Histoire romaine :
Pierre de scandale, en latin lapis scandali ou vituperii, était une pierre élevée dans le grand portail du Capitole, sur laquelle était gravée la figure d’un lion, et où allaient s’asseoir à nu ceux qui faisaient banqueroute et qui abandonnaient leurs biens à leurs créanciers. Ils étaient obligés de crier à haute voix cedo bona, « j’abandonne mes biens », et de frapper ensuite avec leur derrière trois fois sur la pierre. Alors il n’était plus permis de les inquiéter pour leurs dettes. Cette cérémonie ressemblait assez à celle du bonnet vert, qu’on pratiquait autrefois en France dans le même cas. On appelait cette pierre pierre de scandale parce que ceux qui s’y asseyaient pour cause de banqueroute étaient diffamés, déclarés intestables, et incapables de témoigner en justice.
20L’Encyclopédie signale ensuite l’expression « Scandale des grands », ou scandalum magnatum, qui signifiait en droit une offense ou une injure à un personnage considérable (prince, prélat, magistrat), et aussi l’ordre d’obtenir en ce cas des dommages et intérêts.
21Enfin la dernière expression indiquée est « Montagne du scandale », en latin Mons offensionis, pour signifier la Montagne des Oliviers, « sur laquelle Salomon érigea des autels aux faux dieux par complaisance pour les femmes étrangères qu’il avait prises ». Mais n’y a-t-il pas là un rapprochement tendancieux avec le Mont des Oliviers de la Passion du Christ, possible dans le contexte antireligieux de l’Encyclopédie ?
22Les dictionnaires classiques comme celui de l’Académie, ou le Littré, commencent toujours leurs articles par le sens théologique d’« occasion de tomber dans le péché », ou, plus généralement, dans l’erreur, en action ou en parole. Après quoi, suivent les réactions devant ces mauvais exemples : la répulsion, l’indignation, individuelle ou collective.
23Le Trésor Historique de la Langue Française (THLF) donne des définitions plus larges, plus générales et plus fines : en premier lieu le scandale est « ce qui paraît incompréhensible et qui, par conséquent, pose problème à la conscience, déroute la raison ou trouble la foi » : le scandale de la croix, le scandale du mal, de la souffrance. Le dictionnaire précise ensuite dans le domaine de la foi : « Le scandale est cause de trouble, de perplexité, de rejet, ce qui incite à pécher » : occasion de scandale, pierre de scandale.
24Le paragraphe suivant se place à un point de vue plus collectif, celui qui est le plus fréquent aujourd’hui : « Grand retentissement d’un fait ou d’une conduite qui provoque la réprobation, l’indignation, le blâme », avec comme citation cette remarque malicieuse de Julien Green, qui évoque bien le climat à la fois moral et satirique de l’univers de l’écrivain : « En littérature, tout ce qui ne porte pas à Dieu, détourne insensiblement de lui. Le grand scandale, c’est que la littérature pieuse détourne de Dieu avec plus de force que l’incroyante » (Journal, 1956, p. 246).
25Vient ensuite l’identification du scandale avec une personne ou une entité : « Être un sujet, un objet de scandale, soulever l’indignation, la réprobation » ; « Tu es le scandale du pays. Celui qui t’étranglerait gagnerait du coup le paradis » (Zola, La Faute de l’abbé Mouret, 1875, Gallimard, Pléiade, p. 1443).
26Souvent, comme au Moyen Âge, le scandale est lié au désordre, à la querelle, au bruit, et devient le synonyme d’esclandre (même racine d’ailleurs), de tapage, de tumulte : scandale sur la voie publique.
27Le mot désigne aussi la réaction à ce désordre, l’indignation, la réprobation ressentie par le témoin du scandale : « La petite Berthe, au grand scandale de madame Homais, portait des bas percés » (Flaubert, Madame Bovary, 1857, t. 2, p. 139).
28Très souvent, il s’agit d’une réaction collective devant une personne ou une œuvre artistique particulièrement originale, qui choque par sa nouveauté, son non-conformisme : « le scandale Cézanne », le scandale produit par le tableau de Monet : « Impressions, Soleil levant ».
29Aujourd’hui le mot scandale désigne très fréquemment « une grave affaire à caractère immoral où sont impliquées des personnes que l’on considérait comme honorables, dignes de confiance » ; du scandale de Panama aux affaires récentes touchant des hommes politiques, les exemples abondent…
30On le voit, le mot a beaucoup évolué depuis ses origines bibliques et théologiques ; il s’est comme laïcisé au cours de son histoire, proliférant dans des domaines de plus en plus divers en suivant l’évolution des sociétés. Mais je passe la plume à d’autres auteurs pour l’analyse sociologique et médiatique du phénomène, qui dépasse la pure analyse linguistique.