Article de revue

Ouverture. L’ange ou la bête : quelles frontières ?

Pages 21 à 30

Citer cet article


  • Vieira, A.
(2013). Ouverture. L’ange ou la bête : quelles frontières ? Sigila, 32(2), 21-30. https://doi.org/10.3917/sigila.032.0021.

  • Vieira, António.
« Ouverture. L’ange ou la bête : quelles frontières ? ». Sigila, 2013/2 N° 32, 2013. p.21-30. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-sigila-2013-2-page-21?lang=fr.

  • VIEIRA, António,
2013. Ouverture. L’ange ou la bête : quelles frontières ? Sigila, 2013/2 N° 32, p.21-30. DOI : 10.3917/sigila.032.0021. URL : https://shs.cairn.info/revue-sigila-2013-2-page-21?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/sigila.032.0021


Notes

  • [1]
    Franz Kafka, Rapport pour une académie, Œuvres complètes, II, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1980, p. 515,
  • [2]
    Gerhard Neumann, « Kafka ethnologue », Europe, n° 923, 2006, p. 253-271.
  • [3]
    Thomas Kuhn, The Structure of Scientific Revolutions, Chicago, Chicago University Press, 1970.
  • [4]
    Homo habilis, la première des paléo-espèces de ce genre, a été récemment l’objet d’une réévaluation taxonomique, et sera peut-être reclassée ailleurs.
  • [5]
    François Jacob, Le Jeu des possibles. Essai sur la diversité du vivant, Paris, Fayard, 1981.
  • [6]
    Cf. Paul Howard Barret, « Darwin’s early and unpublished notebooks », in H.E. Gruber ed., Darwin on Man : a Psychological Study of Scientific Creativity, London, Wildwood House, 1974, p. 281.
  • [7]
    R. I. M. Dunbar, « The Social Brain Hypothesis », Evolutionary Anthropology, 6 (5), 1978, p. 178-190.
  • [8]
    En 1886 la Société linguistique de Paris a honni toute discussion portant sur l’origine du langage, en la considérant a priori comme anti-scientifique. Ce n’est que dans les dernières décennies, dès que la paléoanthropologie s’est reconstruite sur des bases objectives solides, qu’on a pu revenir sur ce thème avec un fondement scientifique.
  • [9]
    François Rabelais, Gargantua, « Avis au lecteur ».
  • [10]
    Arnold Gehlen et ceux qui avec lui ont développé le mouvement de l’anthropologie philosophique (Hans Driesch, Helmuth Plessner, Adolf Portmann), en Allemagne et en Suisse, dans la période entre les deux guerres mondiales, ont attiré l’attention sur ce phénomène et ses conséquences. Cf. A Gehlen, Essais d’anthropologie philosophique, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2009.
Je me suis rendu compte d’un insigne et faramineux mensonge. Ce mensonge est que l’humanité a quelque part une bête qu’elle n’a jamais voulu éliminer.
Antonin Artaud, (Histoire vécue d’Artaud-Mômo)

Le seuil de l’humain

1Dans le monologue présenté sous la forme d’un conte [1], Kafka esquisse les vicissitudes d’un singe, Rotpeter : emprisonné ailleurs en Afrique, au fur et à mesure que se prolonge sa captivité, il observe en lui-même des transformations successives qui lui permettent finalement de se considérer humain, en admettant que ses réflexions portées sur sa vie passée, sur son projet toujours remis à plus tard, légitiment en lui la condition humaine. « Il s’agit là – écrit Gerhard Neumann – d’une lutte mortelle pour fixer la limite qui n’est plus nettement définissable entre l’être animal et l’être culturel » [2]. Les anthropologues, à l’heure présente, se heurtent à une perplexité semblable face à la frontière ténue qui s’interpose entre le domaine animal et le seuil de l’humain.

2Depuis l’Âge classique, les métaphysiques de l’Occident obscurcissent la réponse à la question : qu’est-ce que l’homme ? L’optimisme qui en général les animait et la complicité entre les littératures métaphysiques et la divinité judéo-chrétienne ont poussé les grands philosophes à isoler l’homme de la nature au lieu d’y chercher sa place. L’histoire de cette science ancienne que Lamarck a nommée biologie nous montre l’alternance, quelquefois la coexistence, de modèles qui présentent les animaux soit comme des machines soit comme des homoncules : ceux qui envisageaient les animaux en tant que machinismes complexes (Descartes, Malebranche), et ceux qui y trouvent des humains simplifiés ou imparfaits (Montaigne, par exemple) – ce qui s’oppose en fait à la perspective de Thomas Kuhn de l’évolution des sciences à travers des paradigmes successifs [3].

3Au xviiie siècle Carl von Linée a rangé l’homme à côté des grands anthropoïdes, et au tournant du siècle Lamarck l’a placé avec optimisme au sommet de sa scala naturae. Près d’un demi-siècle plus tard, la théorie de l’évolution de Darwin et Wallace a finalement apporté la clef de l’origine et des transformations adaptatives des espèces, et a ouvert le vaste horizon d’un programme de recherches pluridisciplinaires qui a pu expliquer le comment et le pourquoi des changements subis par les êtres vivants dans la biosphère. Le modèle dit darwiniste a rassemblé peu à peu les branches qui gisaient dispersées du grand arbre des sciences naturelles – zoologie, botanique, systématique, anatomie comparée, physiologie, embryologie, écologie, paléontologie, biogéographie, tectonique des plaques – en leur accordant une logique globale et une cohérence réciproque. Du même fond il a relevé l’unité des sciences, reflet comme en écho de l’unité de la nature.

4La redécouverte en 1900 de la monographie de Gregor Mendel a doué la théorie de l’évolution de l’outil qui lui manquait, la génétique. Bientôt la « théorie synthétique de l’évolution », qui intègre génétique, étude des populations et sélection naturelle, a permis la percée prodigieuse des sciences biologiques tout au long de la deuxième moitié du xxe siècle et des années déjà écoulées du xxie. Et pourtant elle ne nous a pas apporté les critères ni les preuves d’une ligne de frontière séparant l’humain du non humain. Certes les limites sont nettes entre les espèces actuelles (ce qui découle de la définition même d’espèce), mais elles s’estompent à mesure que nous reculons dans le temps de notre histoire naturelle.

5Les connaissances accumulées sont devenues innombrables et saisissantes : observations sur le terrain (et en laboratoire) dans le domaine de la primatologie sociale et de la psychologie comparée des primates ; découverte d’un grand nombre de fossiles de primates éteints, plus ou moins proches de l’homme actuel (que l’on nomme maintenant les homininés) ; rigueur croissante des méthodes et techniques de datation des fossiles et des ustensiles qui les accompagnent ; rectification, sur base de la biologie moléculaire (dans sa branche de l’anthropologie moléculaire), de la systématique. Or, aucune de ces aires interactives, dont les acquis se corrigent et se potentialisent mutuellement et fondent une épistémologie de la reconstitution de nos origines, ne nous permet d’établir un seuil qui séparerait l’homme du non-homme.

6Au lieu de demander : qu’est-ce que l’homme ? – on devrait plutôt se demander : de quel homme s’agit-il ? quel groupe taxonomique doit être désigné comme humain, et pourquoi ? quels autres devront en être exclus, et sur quelle base ? Et pourtant les scientifiques sociaux emploient sans réserve les concepts d’homme et d’humain, alors que les anthropologues d’orientation biologique hésitent. Où donc placer la cassure qui nous sépare des êtres pré-humains et non humains ? Au moment où le dernier ancêtre commun aux chimpanzés et aux hommes actuels s’est doué d’un pied propulsif adapté à la marche bipède, il y a plus ou moins 6-7 millions d’années (MA) ? Quand le genre Homo est entré en scène [4], il y a environ 2,5 MA ? Avec le surgissement, il y a presque 2 MA, des espèces Homo ergaster et Homo erectus, à morphologie post crânienne proche de la nôtre ? Lors de l’émergence africaine de l’homme « anatomiquement moderne », vers 0,2 MA ? Ou avec l’homme à « comportement moderne », dont le lieu d’origine s’est déplacé d’Europe en Afrique et la chronologie a reculé vers les 60-70.000 années avant le temps présent ?

7Des difficultés analogues se font jour si nous rétrogradons sur les phases de développement de l’embryon. Nous savons, d’après von Baer, qu’à mesure que l’embryon est plus jeune, les différences s’estompent entre les espèces, genres, familles, ordres et finalement classes de vertébrés, ce qui illustre dans l’ontogenèse – comme dans la phylogenèse – l’origine à partir d’un commun ancêtre. D’où l’interminable polémique chez les comités d’éthique à propos du moment, indéfinissable, où l’embryon devient humain.

8Le concept d’inertie phylogénétique peut nous aider à mieux expliquer les désajustements (éthiques, sociaux, politiques) subis par les humains à l’heure actuelle. Car l’évolution ne procède pas d’après le plan d’un architecte, mais selon l’habileté d’un bricoleur, pour emprunter à François Jacob – dont je tiens à saluer la mémoire au moment de sa disparition – sa belle métaphore [5]. Le processus sélectif opère sur les formes et les fonctions qui sont déjà là, et c’est sur cette base qu’il improvise les changements indispensables face aux sollicitations du milieu. Voilà pourquoi des organes et même des comportements ancestraux demeurent en tant que résidus (la queue des primates, par exemple, encore libre dans les embryons des anthropoïdes, mais soudée dans l’os coccyx des adultes) ou doués d’une nouvelle fonction (le bâillement et l’étirement, hérités d’ancêtres reptiliens et conservés en parallèle chez les mammifères et les oiseaux).

9D’ailleurs, quelques traits de comportements sociaux archaïques fixés pendant les innombrables générations de chasseurs itinérants ont subsisté dans les sociétés industrielles mondialisées. C’est le cas de la formation d’échelles de dominance complexes à partir d’affinités et d’alliances, et du mimétisme. Nous avons du mal à voir combien de temps et d’énergie nous dépensons à promouvoir et à signaler notre statut, et à quel point nous cédons de façon mimétique aux appâts de la société du spectacle. Aucune analyse sociale de nos mœurs ne trouvera de fondement valable si elle oublie ces dispositions reçues en héritage de notre biologie sociale. Il faudra rappeler la phrase de Darwin : He who understands baboon does more towards metaphysics than Locke[6]. Car ces propensions inscrites dans notre passé évolutif, ces vieilles ordonnances prêtes à s’actualiser, si souvent déniées par les sciences sociales, dès qu’elles sont répandues par les médias, amplifiées par les moyens modernes de la « biopolitique », submergent d’un coup la correction politique et la contention éthique, en détournant l’ange et en déchaînant la bête.

De l’industrie au langage

10Plusieurs formes d’intelligence opérationnelle se trouvent représentées dans la nature, et même au-delà du monde des mammifères et des oiseaux. Pourtant, l’intelligence sociale, définie par Robin Dunbar [7] et typique des primates, signale l’origine des réseaux individualisés et prémédités d’entraide et de domination et, en dernier ressort, l’émergence pré-humaine de la politique. On a observé par ailleurs diverses cultures matérielles chez des populations des grands anthropoïdes africains et asiatiques, et aussi chez d’autres primates.

11En ce qui concerne les outils lithiques intentionnellement taillés et à forme schématisée ou semi-schématisée, c’est-à-dire reproduisant la forme d’un étalon, les exemplaires les plus anciens que l’on connaisse remontent à près de 3 MA, précédant donc le genre Homo. D’autre part, le langage verbal articulé, qui semblait fonder un critère net de démarcation, a perdu le monopole humain : son origine remonte certes à des époques reculées de l’évolution des hominiens, et ses phases de développement ont éventuellement interagi avec les capacités déployées dans la production des modules d’outils paléolithiques.

12L’argument du langage en tant qu’attribut distinctif de l’humain est cependant devenu classique. Rotpeter, dans son rapport à une académie, raconte ce qui s’est passé : « Hourrah ! je proférai des sons humains et cette exclamation me fit entrer d’un bond dans la communauté des hommes. “Écoutez donc, voilà qu’il parle !”, entendis-je en écho […] ». Quelques spécialistes prétendirent retrouver dans l’itinéraire évolutif du genre humain le prodige de cette percée, et par ce biais séparer encore une fois l’homme de ses prédécesseurs : ils postulèrent qu’une mutation avait décidé du surgissement d’Homo sapiens en lui accordant d’un seul coup le don souverain du langage articulé. Dans ce cas, le « goulot génétique » traversé par la nouvelle population mutante et parlante serait à l’origine des populations modernes [8].

13Pourtant, aucun évolutionniste actualisé ne pourra plus prétendre qu’une seule macro-mutation a pu déclencher les profondes transformations morphologiques et physiologiques portant sur le larynx, le pharynx, la langue et le cerveau linguistique qui sont à l’origine du langage. Le processus s’est développé vraisemblablement par paliers successifs, les changements ayant été guidés par des mutants du gène FOX P2 et fixés tout au long du Plio-pleistocène par la sélection naturelle. En tout cas, le larynx articulatoire aurait évolué à partir du larynx vocalisateur des hominoïdes précédents.

14En parallèle et comme en contrepoint du langage articulé, s’est développé un langage non verbal, moyen d’expression des émotions et des affects à travers des mimiques et des gestes sémantiques. D’ailleurs, dès que la conscience critique des humains se dissoudra (dans la terreur, par exemple), les mots s’arrêteront et les vocalisations et les masques mimiques prendront le dessus. Dans ce langage non verbal réside la clé de l’empathie et tout un ensemble de signes qui désignent des pulsions et des stratégies, depuis la haine jusqu’à la cour. Rabelais : Pour ce que rire est le propre de l’homme[9]. Or du rire aussi nous connaissons maintenant l’histoire naturelle et les mimiques expressives qui lui sont homologues chez des primates non humains.

15Quelle sorte d’avantage le langage a-t-il apportée aux premiers homininés parlants ? Tout d’abord un réaménagement dans la biologie sociale des populations concernées, une nouvelle division du travail et de nouvelles formes de coopération. Ce rôle social, jouant entre les groupes comme à l’intérieur de chaque groupe, a dû l’emporter sur les coûts du langage (risque d’engouement, risques obstétricaux accrus, haute dépense calorique et difficile thermorégulation du cerveau). Dès que les tranchants des premiers coups de poing « olduvaiens » – équivalents africains de l’Abbevilien – ont été obtenus par percussion de galets de roches clastiques manœuvrés par les main préhensiles et dextres d’homininés, la relation de ceux-ci avec leur milieu, comprenant leurs congénères, s’est transformée radicalement.

16Les tranchants actifs prolongent le phénotype et permettent désormais de multiples actions sur l’environnement : ils vont neutraliser certaines pressions sélectives et en susciter d’autres, ouvrant un cycle d’évolution bio-culturelle. D’autre part, la mise au point des modules successifs d’objets de pierre taillée implique quelque affinité avec les étapes évolutives du langage. Les auteurs des gestes techniques qui ont transformé un galet de silex ou de quartzite en un outil standard – ce qui revient à inclure une idée dans une pierre destinée à l’action – partent de la remémoration d’une pratique culturelle et aboutissent au choix d’un des multiples usages de l’outil sur le milieu.

17L’outillage place donc ses auteurs entre la répétition d’une technique et l’attente d’un effet, c’est-à-dire entre un temps de remémoration et un temps d’anticipation. Le temps verbal y est intrinsèquement esquissé, et le temps vécu prend chez ces homininés une profondeur asymétrique. Des mythes viendront combler les espaces problématiques qui s’ouvrent derrière et devant eux (de l’origine et de la destination), suscitant des croyances transcendantes : l’homme devient le seul primate mû par le préjugé ! Entre-temps le cerveau s’accroît pendant deux millions d’années dans le genre Homo, et entraîne des incompatibilités de la parturition, la tête du fœtus surpassant le périmètre du bassin osseux de sa mère. Les conséquences sont nuisibles pour l’un comme pour l’autre.

18Antagonisme donc des tendances évolutives en acte, qui, d’une part, récompensent l’expansion du cerveau, d’autre part, la freinent. La sélection viendra d’ailleurs trancher ce conflit en anticipant la naissance, et le nourrisson deviendra immature, autant en ce qui concerne son cerveau que son comportement. Ce fait aura en lui-même des conséquences majeures [10], car ce nouveau-né (dit « secondairement altricial ») restera longtemps dépendant des soins de sa mère et des pratiques de son groupe, dont il acquerra et la langue et les mœurs. Son programme s’ouvrira largement à l’apprentissage et il deviendra un être de culture par excellence.

19C’est sur ce point que les ingrédients conventionnels de la culture se font jour, quand Rotpeter s’adresse à ses doctes auditeurs, afin d’analyser sa propre condition et réfléchir sur la transgression qui lui a fait franchir le seuil surveillé du langage, se regardant lui-même comme s’il était un autre, avec le regard d’un primate curieux qui devient successivement primatologue, anthropologue et enfin philosophe.

L’animal dans l’imaginaire des hommes

20Jacob von Uexküll nous dit que chaque animal (chaque individu) est le centre de son monde. Il y aura alors autant de mondes subjectifs que d’animaux, selon la perception, l’expérience et la mémoire de chacun d’eux. Or chaque société humaine, depuis les cultures sans écriture jusqu’aux civilisations, a ses modalités de relation avec les (autres) animaux. Les chasseurs-récolteurs du Paléolithique supérieur en Europe ont représenté, dans un contexte mythique, des animaux de la toundra-steppe avec des détails précis, parfois des anthropomorphes déformés et même des figures où l’homme se mélangeait à l’animal.

21La plus profonde et la plus décisive des révolutions qui aient ébranlé les sociétés humaines, le Néolithique, a commencé par l’accomplissement de la domesticité de quelques espèces de végétaux et d’animaux. Ces hommes-là ont eu l’intuition du mécanisme sélectif à l’œuvre basé sur l’hérédité, et ils ont réussi à en extraire des résultats, par l’entremise de ce que nous appelons maintenant la sélection artificielle.

22Aujourd’hui encore (pour combien de temps ?) nous côtoyons les animaux : tantôt, éblouis, nous les guettons dans la nature sauvage, tantôt nous projetons sur eux nos croyances et nos fantasmes, les animaux faisant irruption dans les mythes, les obsessions, les rêves, les hallucinations, le délire. Tous les êtres vivants sont bâtis avec les mêmes matériaux et d’après le même système de base : ils ont tous un ancêtre commun, donc ils entretiennent entre eux des liens plus ou moins proches de parenté. C’est pourquoi le génie génétique peut déplacer des gènes d’une espèce à l’autre, défiant les barrières qui s’interposent entre elles. Les chimères ont toujours hanté l’imaginaire de l’homme, mais elles ne sont plus hors de portée.

23Les Grecs des grands siècles mythifiaient les métamorphoses où des humains devenaient soudain des animaux ; tandis que dans les monothéismes la séparation homme/non-homme se radicalise, d’après la croyance en une création exemplaire de l’homme à l’image de la divinité. En revanche, dans les philosophies religieuses de l’Inde – védisme, hindouisme, mais aussi bouddhisme et jaïnisme –, la frontière humain / non humain reste perméable, tant que ces religions acceptent la transmigration des vivants, la mort s’opposant à la naissance et un homme pouvant renaître sous les espèces de plusieurs animaux, selon le mérite ou le démérite de sa dernière vie. Souvent nous regardons les animaux dans une perspective anthropomorphe et donc faussée ; quoique nous puissions nous regarder nous-mêmes sous un angle zoomorphe – et alors tout semble chavirer dans nos convictions, nous éprouvons un sentiment d’étrangeté et la nausée (au sens de Sartre) nous saisit.


Date de mise en ligne : 01/01/2019

https://doi.org/10.3917/sigila.032.0021