Article de revue

Ukraine : un désastre de grande ampleur

Pages 9 à 11

Citer cet article


  • De Gliniasty, J.
(2022). Ukraine : un désastre de grande ampleur. Servir, 518(8), 9-11. https://doi.org/10.3917/servir.518.0009.

  • De Gliniasty, Jean.
« Ukraine : un désastre de grande ampleur ». Servir, 2022/8 N° 518, 2022. p.9-11. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-servir-2022-8-page-9?lang=fr.

  • DE GLINIASTY, Jean,
2022. Ukraine : un désastre de grande ampleur. Servir, 2022/8 N° 518, p.9-11. DOI : 10.3917/servir.518.0009. URL : https://shs.cairn.info/revue-servir-2022-8-page-9?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/servir.518.0009


Une erreur de perspective historique, jointe au désir de préserver son influence dans une zone considérée comme russe, a conduit au désastre. Quelles que soient la résistance de son économie, la Russie a définitivement « perdu » l’Ukraine et mettra longtemps à retrouver des relations normalisées avec les autres États européens.

1 La plupart des experts n’avaient pas prévu l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe malgré les avertissements des Américains, discrédités depuis l’affaire des armes de destruction massives en Irak en 2003.

La fin d’une période faste

2 Il est vrai qu’un tel geste paraissait largement irrationnel. La Russie de Poutine était au meilleur de sa forme fin 2021. Elle était redevenue l’arbitre dans le Caucase avec le stationnement de 2000 soldats du maintien de la paix négociée sous les auspices de Moscou en décembre 2020, avait rétabli la paix civile au Kazakhstan et profité du départ américain d’Afghanistan pour consolider son influence, certes, partagée avec la Chine, en Asie centrale. Elle avait affermi sa victoire en Syrie. Elle poussait ses pions en Afrique, notamment au détriment de la France, tout en renforçant son réseau de coopération avec des pays importants, annonciateurs du monde multipolaire (Chine, Afrique du Sud, Arabie Saoudite, Algérie, Inde…). La Russie semblait avoir maîtrisé les conséquences des sanctions économiques prises par les Occidentaux après l’annexion de la Crimée et la Guerre au Donbass en 2014, et après une longue période de baisse du pouvoir d’achat des de la population, retrouvait un taux de croissance proche de 3%. Son armée, rénovée et forte de ses succès sur les théâtres extérieurs, pouvait se targuer de disposer d’armes hypersoniques inexistantes en Occident… Mais le Capitole est proche de la Roche Tarpéienne… L’énorme et sanglante erreur qu’a été la vaine tentative d’invasion de l’Ukraine le 24 février 2022, a marqué la fin de cette courbe ascendante.

3 Il est possible après coup de reconstituer les facteurs qui ont conduit Poutine (et lui seul) à cette décision désastreuse.

Une vision historique tronquée

4 D’abord, comme le montrent les différents discours et articles de Poutine, les cercles dirigeants russes avaient une vision erronée de la situation politique en Ukraine. Cette erreur venait d’une analyse historique qui, depuis les grands histories du 19ème siècle (Karamzine), fait des Ukrainiens et des Russes un même peuple, dont les cousins du Sud étaient d’ailleurs, considérés avec un peu de condescendance. Mais surtout, outre les revendications rivales d’un passé commun, les contentieux historiques (Holodomor, personnalité du nationaliste Bandera qui avait misé sur l’Allemagne nazie …) et l’ignorance des spécificités du peuplement russophone en Ukraine (traditions libertaires de la « cosaquerie » …), l’analyse du Président russe comporte un vice essentiel : une partie de l’Ukraine n’a jamais été russe jusqu’en 1945. Autour de Lemberg (actuellement Lviv) les Ukrainiens de Galicie et de Volhynie ont largement refusé la domination des « Moscali » (terme péjoratif désignant les Russes) et les maquis indépendantistes (banderistes) ont tenu la campagne jusqu’en 1957. C’est à Lemberg, au sein de l’Empire austro-hongrois, qu’est née et s’est diffusée la culture nationale, linguistique, politique, culturelle et religieuse (uniatisme), de l’Ukraine. C’est autour de ce noyau, passé sous silence par le président russe, que s’est développé le sentiment national ukrainien à partir du 19ème siècle. Quels que soient les liens, historiques, ethniques, culturels, linguistiques, on ne peut parler d’un seul peuple.

Un enchaînement de facteurs déclencheurs

5 A court terme, l’échec de la tentative de faire admettre à l’OTAN et aux Etats-Unis de renoncer à toute extension future de l’Alliance Atlantique, notamment à l’Ukraine, a été une étape déterminante. La fin de non-recevoir opposée par les Occidentaux au projet de traité proposé par Moscou le 17 décembre 2021 (qui comportait aussi la reprise des négociations sur les armes nucléaires de portée intermédiaire et sur les armes conventionnelles en Europe, propositions quant à elles acceptées en vain) a suscité en réponse la menace de recourir à des mesures « technico-militaires »… Mais surtout, Poutine a, sans doute, eu le sentiment que le temps jouait contre lui en Ukraine : le pays commençait à se développer en dehors de la Russie et, après une longue stagnation, son PIB avait dépassé pour la première fois en 2021 son niveau de 1991, tout cela en particulier grâce à son accord de coopération avec l’Union Européenne et ses exportations de céréales. De même, la signature par Kiev, en juin 2020, d’un accord de partenariat spécial avec l’OTAN (dit « enhanced opportunities »), permettait-elle aux Ukrainiens de bénéficier d’une coopération accrue des Occidentaux pour moderniser leur armée (seuls cinq pays bénéficiaient de ce traitement, l’Australie, la Finlande, la Géorgie, la Jordanie et la Suède). Le recul organisé de la langue russe en Ukraine avec les lois de 2017 et 2019 a, sans doute, aussi joué un rôle tant cette question est sensible au Kremlin. Enfin, Poutine voyait s’évanouir l’espoir de voir s’appliquer les accords de Minsk signés en février 2015 pour régler la question des Républiques sécessionnistes du Donbass. Ces accords prévoyaient pour l’essentiel un statut spécial et dérogatoire au sein de l’Ukraine pour les deux Républiques autoproclamées de Donetsk et Lougansk et auraient permis aux pro-Russes d’avoir une voix forte dans le jeu institutionnel ukrainien, donnant ainsi un levier à Moscou. Mais Kiev a immédiatement exprimé ses réticences tandis que les rebelles préféraient un rattachement pur et simple à la Russie. La diplomatie européenne (OSCE, France, Allemagne…) n’a pas été en mesure de parvenir à un début d’application de ces accords, dernière instance de négociation après la sécession du Donbass en 2014 et l’annexion de la Crimée (non mentionnée dans les accords de Minsk).

Au risque de tout perdre

6 Cette erreur de perspective historique jointe au désir de préserver son influence dans une zone considérée comme russe, a conduit au désastre. La résistance des Ukrainiens face à l’envahisseur incarnée par le président Zelensky, a réunifié un peuple auparavant divisé dont l’hostilité à la Russie devient, sauf pour une minorité réfugiée en zone russe, un facteur identitaire fort. L’OTAN, considéré à Moscou comme une menace, s’étend (Suède et Finlande) et se renforce. Les velléités d’autonomie stratégiques de l’Europe s’effacent devant le risque militaire russe et le Continent est coupé en deux. Les partisans du dialogue avec Moscou sont réduits au silence. Le crédit de l’armée Russe est au plus bas à la fois sur le plan technique et sur le plan moral tandis que les ventes d’armes qui l’accompagnaient risquent de s’effondrer. Les sanctions économiques pèsent sur l’économie russe désertée par les investissements étrangers, et la crise économique mondiale qui menace sera surtout imputée à la guerre commencée par Poutine. Les Etats constitutifs de l’Union soviétique, un moment prêt à faire une place importante à l’influence russe, y semblent de plus en plus réticents. Les pays du Sud, qui sont unis dans une certaine hostilité à l’Occident et s’abstiennent de prendre les sanctions demandées par le monde occidental, restent cependant parcimonieux dans leur soutien à la Russie et ne font pas mystère de leur désapprobation de cette guerre.

7 Quelles que soient la résistance de l’économie russe, l’aptitude de l’armée russe à sauvegarder ses gains territoriaux en Ukraine, la disponibilité d’une partie de la communauté internationale à traiter spécifiquement la question de la Crimée, et la capacité du président Poutine à survivre politiquement à la tempête qu’il a déclenchée, la Russie a définitivement « perdu » l’Ukraine et mettra longtemps à retrouver des relations normalisées avec les autres Etats européens.

Description de l'image par IA : Couverture de livre avec une église russe, titre "LA RUSSIE, UN NOUVEL ÉCHIQUIER", auteur Jean de Gliniasty, sous-titre sur fond rouge.

Date de mise en ligne : 07/03/2023

https://doi.org/10.3917/servir.518.0009