Regards sur 2022
Pages 6 à 8
Citer cet article
- LAGANE, Guillaume
- et BITAR, Karim Émile,
- Lagane, Guillaume.
- et al.
- Lagane, G.
- et Bitar, K.-É.
https://doi.org/10.3917/servir.518.0006
Citer cet article
- Lagane, G.
- et Bitar, K.-É.
- Lagane, Guillaume.
- et al.
- LAGANE, Guillaume
- et BITAR, Karim Émile,
https://doi.org/10.3917/servir.518.0006
1 Le 24 février 2022, la brutale offensive russe en Ukraine, que peu de géopolitologues avaient anticipé, venait confirmer les tendances lourdes observées depuis plus d’une dizaine d’années : le retour des nationalismes autoritaires, du bellicisme et de la Machtpolitik. L’Europe, dont certains nous avaient annoncé prématurément qu’elle était « sortie de l’histoire », constatait avec effarement qu’elle pouvait être elle aussi à nouveau le champ où se déroule une guerre aussi sanglante que peuvent l’être celles qui ravagent ordinairement des contrées lointaines, dans ce que Joseph Conrad appelait le « cœur des ténèbres. »
2 L’Occident et les démocraties libérales s’inquiétaient d’autant plus qu’ils voyaient le soutien implicite de la Chine, lorgnant Taïwan, le silence de nombreux pays du Sud, la hausse des prix de l’énergie et ses conséquences sur la croissance : autant de mauvaises nouvelles dans un monde marqué par une stupéfiante interdépendance, dans lequel une guerre et une crise économique auraient vite fait d’accélérer ce déclin d’un « Occident collectif », perçu comme inéluctable.
3 Ce déclin n’apparaît plus si évident en cette fin 2022. Ayant échoué à prendre Kiev au printemps, l’armée russe a conquis une large part de l’est de l’Ukraine au début de l’été. Mais le courage des Ukrainiens, qui défendent avec acharnement leur territoire, et les considérables livraisons d’armes opérées par les Occidentaux, les Etats-Unis de Joe Biden au premier chef, ont depuis renversé le cours du conflit, mettant la Russie en position défensive dans cette guerre par procuration désormais assumée. Notre numéro revient en détail sur les effets considérables de cette guerre ouverte, que les médias officiels russes continuent de qualifier d’« opération militaire spéciale ».
4 La Chine, où le XX° Congrès du parti communiste a consolidé le pouvoir de Xi Jinping, est empêtrée dans sa gestion autoritaire du covid et une croissance d’autant plus faible que la rivalité avec Washington commence à produire ses effets délétères. Pour la première fois depuis 1989, des manifestations de citoyens mécontents fissurent l’apparente stabilité du régime. Le culte de la personnalité de Xi Jinping, bien qu’orchestré avec une propagande aussi massive qu’à l’ère Mao, ne semble pas toucher de larges franges de la jeunesse, aussi bien dans les grandes villes que dans les périphéries. Et malgré des pressions militaires sans précédents au cours de l’été, Taïwan continue de défier Pékin avec le soutien d’un Japon qui a, cette année, enterré en grande pompe Shinzo Abe, artisan de la rupture avec la politique étrangère nippone de l’après seconde guerre mondiale.
5 Le reste du monde fut également marqué par plusieurs tournants majeurs. En Amérique latine, le retour à la tête du Brésil de Lula, quelles que soient les réserves que certains peuvent avoir envers lui, met au moins fin à une présidence Bolsonaro qui a menacé l’environnement, approfondi les clivages et isolé le pays sur la scène internationale sans vraiment réformer l’économie. La Colombie fait l’expérience nouvelle d’un gouvernement de gauche, pour l’instant modéré. En Inde, où le nationalisme hindou de Narendra Modi domine la vie politique, Droupadi Murmu est devenue présidente : elle est la première femme d’origine tribale à occuper ce poste largement honorifique. Au Moyen-Orient, les tentatives de revenir à l’accord de Vienne dont Donald Trump s’était unilatéralement dégagé, se sont avérées vaines, le président Ebrahim Raissi, surnommé « le bourreau », étant loin d’être aussi bien disposé qu’avaient pu l’être le président Rouhani et son ministre des affaires étrangères Javad Zarif, qui menèrent les négociations réussies avec l’administration Obama. Le régime est ébranlé par des manifestations massives scandant « femmes, vie, liberté » ; et dénonçant l’implacable appareil répressif. Cette protestation populaire, la plus importante depuis 1979, constitue un changement paradigmatique majeur. A ce jour, le régime a choisi de poursuivre sa politique de répression brutale de toute contestation, au risque de la voir se radicaliser. Les revendications vont bien au-delà de celles de la « révolution verte » de 2009, contestant les fondements mêmes du régime. Et il est assez paradoxal de constater que le pays où a triomphé la « révolution islamique » est aujourd’hui le plus sécularisé du monde musulman. Mais ne nous y trompons pas, le nationalisme perse, sourcilleux avant comme après 1979, est une constante qui ne disparaîtra pas.
6 Pendant que ces bouleversements affectent l’Iran, l’exposition universelle de Dubaï puis la compétition de football organisée au Qatar, malgré les critiques, ont mis le monde arabe à l’honneur. Mais les États demeurent fragiles : la cendre du conflit couve en Syrie et le Liban n’a toujours pas de président. Quant à Israël, il forme un gouvernement où rentre en force la droite la plus radicale, incluant des ministres homophobes ou tellement rigoristes qu’ils ont conduit le maire de Tel Aviv à mettre en garde contre le risque de voir le pays, qui se présentait comme la seule vraie démocratie du Moyen-Orient, se transformer en théocratie.
7 En Occident, l’agression russe contre l’Ukraine a considérablement renforcé l’OTAN et le lien transatlantique. Si la Cour Suprême des Etats-Unis, en remettant en cause le droit à l’avortement, a souligné la rémanence et la violence des « Culture Wars » et affrontements sur les valeurs, les élections de mi-mandat ont permis de faire émerger au sein du parti républicain la figure de Ron DeSantis, candidat susceptible d’incarner un post-trumpisme, un courant tout aussi droitier mais moins confus et plus organisé. L’Italie a porté au pouvoir une dirigeante néo-fasciste, mais force est de constater que, partout ailleurs, de la France à l’Allemagne, le populisme n’est plus aussi dynamique qu’il ne le fut. Le Royaume-Uni même, où Charles III a commencé son règne, pourrait s’interroger sur le bien-fondé du Brexit.
8 L’année 2022 se termine cependant sur des défis de taille, qu’il reviendra de relever. Le premier est sans doute le retour de la paix dans l’Ukraine martyrisée. C’est une volonté forte de la France mais, au-delà des intentions, on a peine à voir sur quelle base une négociation pourrait s’engager entre les parties en conflit. Soutenus par bon nombre d’Européens de l’Est, les Ukrainiens veulent retrouver la souveraineté sur l’ensemble de leur territoire, Crimée comprise. La Russie, qui a annexé plusieurs oblasts ukrainiens et affiche comme objectif fallacieux une prétendue « dénazification » du pays, ne peut reconnaître une défaite ni consentir à un vrai compromis avec les autorités kiéviennes.
9 Le second défi est celui de la stabilité mondiale. Le rythme actuel de l’inflation, même s’il se ralentit l’an prochain, laisse augurer d’une récession économique qui frappera le Sud plus encore que le Nord. C’est une mauvaise nouvelle pour des pays africains déjà éprouvés par l’envol actuel des prix alimentaires. Cela pourrait accroître l’instabilité de sous-régions fragiles, pensons au Sahel, miné par les mouvements djihadistes, où la France a acté la fin de l’opération Barkhane ou bien à la région des Grands Lacs où les guérillas se réveillent, menaçant les populations congolaises, ou bien encore la Corne de l’Afrique, où la fragile Somalie cohabite avec un Soudan redevenu un régime liberticide et répressif et une Ethiopie secouée par le conflit du Tigré. Toutes ces violences, à nos yeux, plus lointaines que celles qui se déchaînent en Ukraine, auront cependant des conséquences dévastatrices sur les populations concernées et un impact direct sur la crise migratoire aujourd’hui si aigüe en Méditerranée. Enfin, derrière l’actualité des crises politiques et économiques, le grand changement climatique poursuit son cours. L’envolée des prix de l’énergie ne facilite pas la transition vers des sources moins polluantes. Plus sûr politiquement que les pipelines venus de Russie, l’achat de gaz naturel liquéfié aux Etats-Unis, où le schiste règne en maître, n’est pas nécessairement une bonne nouvelle pour l’environnement. Les négociations internationales se poursuivent mais, en dehors de l’accord sur une hypothétique indemnisation des « pertes et dommages » subis par le Sud, le bilan de la COP de Charm-el-Cheikh est assez maigre, d’autant plus que ce sommet a été utilisé par la dictature militaire égyptienne pour redorer son image. L’accord sur la biodiversité, conclu au Canada lors de la COP15, est peut-être un motif d’espoir. Pour faire face à ces défis, l’unité européenne demeure de mise. Le tournant géopolitique que veut imprimer à son action l’Union européenne va dans le sens des idées française. La transformation de la politique étrangère allemande est spectaculaire. Conséquence : des avancées sur le numérique ou, plus étonnant encore, l’achat d’armes pour l’Ukraine financé par des fonds européens. Mais, dans la gigantomachie qui se prépare, avec des Etats-Unis protectionnistes, une Chine impériale et une Inde ambitieuse (son PIB a dépassé celui du Royaume-Uni en 2022), il faudra tout le poids des Européens unis pour infléchir le cours des affaires du monde.