La sécurité intérieure
- Par Tsiporah Fried
- et Arnaud Briganti
Pages 10 à 12
Citer cet article
- FRIED, Tsiporah
- et BRIGANTI, Arnaud,
- Fried, Tsiporah.
- et al.
- Fried, T.
- et Briganti, A.
https://doi.org/10.3917/servir.515.0010
Citer cet article
- Fried, T.
- et Briganti, A.
- Fried, Tsiporah.
- et al.
- FRIED, Tsiporah
- et BRIGANTI, Arnaud,
https://doi.org/10.3917/servir.515.0010
1 En ces temps de COVID, d’incertitudes économique et sociale, de retour de la guerre en Europe, sans oublier les menaces terroristes toujours présentes, la sécurité est, plus que jamais, au cœur de nos préoccupations.
2 Sujet classique de manipulation des statistiques de la délinquance et de tractations ou surenchères politiques, en particulier dans ces périodes de campagne électorale, il n’en pose pas moins de vraies questions sur l’apparition de nouvelles formes et l’augmentation du niveau de violences, sur la banalisation de la délinquance et l’impuissance face aux incivilités, sur un sentiment d’insécurité croissant, et, bien évidemment, sur notre capacité d’y répondre. Ce faisant, il interroge la pertinence de nos modèles sociétaux et étatiques et notre capacité à penser le collectif et l’individuel, en les mettant en perspective de l’exercice de la liberté et de la responsabilité de chacun à l’égard de tous et réciproquement. Je laisse au colonel Arnaud Briganti, qui a véritablement dirigé, avec brio, ce très beau numéro, le soin de le présenter. Je souhaite néanmoins contribuer à la réflexion générale qu’il suscite. La sécurité est un vaste sujet dont il est difficile de faire le tour – nous avons pris le parti de traiter la sécurité au sens régalien du terme, celle de la protection de l’intégrité physique (et psychique) face à des menaces et des actes intentionnels qui relèvent du domaine pénal – et non de traiter les pans entiers de la sécurité dans ses multiples interactions avec l’évolution de la société, la situation sanitaire, la fragilité économique, les risques environnementaux…qui n’interrogent pas moins pourtant sur la légitimité et la capacité d’intervention de l’Etat face aux inquiétudes des Français.
3 Ce dossier, déjà ambitieux dans sa présentation des nouvelles menaces et des évolutions du sens et du traitement de la sécurité, appellera sans aucun doute un second volet pour traiter notamment de la Justice et des réponses judiciaires à la délinquance et criminalité…
4 On pensait avoir pacifié nos sociétés… Et l’Europe, dans son ensemble, n’a jamais été aussi sûre. Nous sommes certes loin de l’époque de Louis XIV, où le chef de la police, le lieutenant général de police Gabriel Nicolas de la Reynie assainissait, de façon brutale mais in fine efficace, un Paris de coupe-gorges et de cours des miracles, livré au vides-goussets, bandits, malandrins, et faux estropiés…où la vie humaine ne valait guère plus que quelques écus…. Mais la sécurité ou plutôt l’insécurité, est aussi une réalité d’aujourd’hui : on ne peut le nier tout en évitant de l’amplifier – attention aux effets de loupe – au risque de passer à côté de préoccupations croissantes de nos concitoyens et des formes de réponse les plus efficaces. L’insécurité, autant que le sentiment qui l’exprime, traduit un vrai malaise de notre société et reflète ses inégalités les plus profondes puisque les quartiers où les incivilités et la délinquance sont les pires sont ceux où vit une population démunie en situation de précarité.
5 Plus généralement, l’insécurité révèle à la fois une crise institutionnelle et une crise de civilisation qui participe de la remise en question du modèle occidental. Au-delà de l’augmentation du taux d’homicide et des cambriolages, ce sont davantage l’explosion des violences verbales, dégénérant parfois en violence physique, celle des incivilités dans les lieux publics ou dans les espaces collectifs, la banalisation des discours de haine et en particulier de l’antisémitisme qui incarnent une société désormais sans véritable repère. La frontière entre le bien et le mal semble s’effacer progressivement tout autant au nom d’un individualisme exacerbé que d’un communautarisme revendiqué – l’exemple qui me vient en tête est celui des rodéos sauvages qui se multiplient.
6 Mais les agressions désormais courantes, les atteintes verbales et physiques aux policiers, pompiers, soignants voire magistrats, les menaces de mort à l’égard des élus locaux, dans un mélange détonnant de haine sociale et de violence, sur fond de séparatismes, traduisent aussi une crise profonde de l’ordre public, un état de crispation permanente de notre pays et un rapport à la loi et à l’autorité en voie d’effondrement. Face à cela, l’Etat semble davantage en réaction qu’en anticipation ou prévention. L’Etat, pris dans ses contradictions politiques et idéologiques, serait-il devenu impuissant face à l’explosion de cette violence alors que la sécurité est au cœur même de sa légitimité et de sa vocation ?
7 Nos contributeurs démontrent, cependant, tout au long de ce dossier que l’évolution des menaces est parfaitement perçue et que les réponses politiques, organiques, législatives et technologiques s’organisent. Dans l’immédiat, ce sont les forces de l’ordre, forces de sécurité intérieure et les préfets qui sont en première ligne pour affronter le problème, sur fond d’une politique de sécurité publique et politique pénale qui se cherchent, oscillant entre axe trop sécuritaire ou trop laxiste. Mais la sécurité va bien au-delà de ces politiques publiques et, les questions d’éducation, d’accès au marché du travail, d’immigration et d’intégration sont au cœur de la problématique qui doit être appréhendée à la fois dans l’urgence et l’immédiateté mais aussi en profondeur et sur un très long terme, souvent incompatible, d’ailleurs, avec le tempo politique. En parallèle, il faut considérer avec attention le développement de la place des technologies dans l’anticipation, l’alerte, le suivi et la prédiction de certaines formes de criminalité qui vient renforcer l’efficacité de politiques de sécurité publique, voire parfois combler le manque de ressources humaines. A quand des intelligences artificielles capables de prédire les crimes ? A quand des drones et robots venant suppléer et soutenir les forces de l’ordre ?
8 Mais ces nouvelles technologies ne sont pas sans risques pour la vie privée et la liberté : la videosurveillance et la reconnaissance faciale, qui jouent de plus en plus un rôle important dans les politiques de sécurité des villes, appellent bien évidemment à une réflexion éthique sur leurs limites et leurs dérives potentielles. Si l’absence de sécurité conduit à l’absence de liberté, le tout sécuritaire est également porteur de limites à cette dernière. Ce dossier de la revue de « l‘ENA Hors le murs » nouvelle génération, qui désormais s’intitule « Servir », doit permettre d’apporter des éclairages et des points du vue différenciés à un sujet qui nécessite avant tout une bonne connaissance des faits et une analyse rigoureuse de la situation. Je vous souhaite donc une excellente lecture.
9 Par Arnaud Briganti
Aimé Césaire, 2021. Rédacteur en chef
10 Suivre l’attaque de son pays sur un écran de télévision depuis l’étranger, alors que l’on est soi-même engagé dans une opération de lutte contre le terrorisme, laisse une impression paradoxale chez un soldat. Pourtant, cette expérience vécue lors de l’attentat de Trèbes en 2018, jette une lumière crue sur le lien qui relie une menace extérieure et un évènement à l’intérieur de nos frontières.
11 Aujourd’hui, les défis de la sécurité sur le territoire national restent multiples et ne sauraient se limiter à la menace terroriste. Laurent Nunez (CNRLT), dans son appréciation de situation sur la menace actuelle, souligne l’impérieuse nécessité d’une plus grande interopérabilité des services de renseignement pour y faire face. L’aspect évolutif de la menace impose des modes d’action réactifs aux forces chargées du maintien de l’ordre (Commissaire Ghirlanda) et un maillage territorial toujours plus proche de la population (Général Rodriguez). Cette coordination et cette complémentarité, recherchées par les acteurs interministériels contribuant aux côtés des forces de sécurités intérieures (FSI), à l’action de l’Etat en Mer (Marine Nationale), ou à la posture de protection terrestre (opération Sentinelle) restent donc nécessaires mais non suffisantes comme nous le rappellent les enseignements du conflit en Ukraine évoqués par le général Schill dans son interview.
12 Les crises récentes, qu’elles soient sanitaires ou sociales, nous invitent en outre à questionner le sens de la co-construction de la sécurité aux côtés des services de l’Etat, par l’intermédiaire du développement d’initiatives citoyennes en faveur d’une société de la vigilance. Selon Agathe Cagé, le monde de l’entreprise, n’est pas en reste, à travers la réflexion des acteurs économiques sur la cybersécurité et le développement d’une réelle culture d’entreprise consciente de ces vulnérabilités.