Article de revue

Habiter la pyramide

Pages 119 à 124

Citer cet article


  • Copin, H.
(2016). Habiter la pyramide. Sens-Dessous, 17(1), 119-124. https://doi.org/10.3917/sdes.017.0119.

  • Copin, Henri.
« Habiter la pyramide ». Sens-Dessous, 2016/1 N° 17, 2016. p.119-124. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-sens-dessous-2016-1-page-119?lang=fr.

  • COPIN, Henri,
2016. Habiter la pyramide. Sens-Dessous, 2016/1 N° 17, p.119-124. DOI : 10.3917/sdes.017.0119. URL : https://shs.cairn.info/revue-sens-dessous-2016-1-page-119?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/sdes.017.0119


Notes

« On dirait qu’en général les hommes n’ont jamais réfléchi à ce que c’est qu’une maison. »
Henry David Thoreau

1Automne, équinoxe, grandes marées, lumière tiède et flambantes frondaisons, c’est la saison des transhumances prolongeant celles de l’été, transhumances de seniors, en autocars, en caravanes (un peu dépassé), en camping-cars (plus tendance) avec tendance au volumineux, à l’imposant, au gigantesque, de plus en plus imposant et impressionnant. Ils affluent, ils convergent vers ces bouts de côte qui doivent leur renommée aux immenses grèves découvertes, ouvertes à la vadrouille et à la pêche à pied.

2Rituel nomade, on se retrouve en famille, en groupe, en club, par région d’origine, par marque de véhicule. Semblables aux aventuriers de la conquête de l’Ouest formant le camp le soir, les camping-caristes se forment en rangées ou en carré ou en cercle, sans feu de camp (que prohibe la sagesse administrative) mais avec espace dégagé convivial qu’emplit l’appel de l’apéro. Ici, le rituel nomade associe les contraires, et donc le déplacement avec l’habitation, laquelle se déploie dès l’arrivée au camp, puisqu’on ne peut plus se poser ici ou là, librement. Le véhicule s’ouvre, s’étend, tire un auvent, allonge un tapis, déplie ses fauteuils, branche les machines, s’augmente d’un salon d’hiver avec meubles, frigo, cuisinière, micro-ondes et portemanteaux, dispose alentour cuvettes et marchepieds, extrait une parabole en quête du satellite salvateur, et bientôt s’allume l’écran, avant de peaufiner la touche finale, quelques géraniums posés à la bordure de l’habitation ou accrochés à son péristyle tubulaire. Un chien paisible, avec écuelle, parfois monte la garde, près d’une niche prestement sortie. Manifestement, on peut habiter un camping-car, tout comme on habite une caravane. Alors qu’on habite rarement une tente. Pourquoi ? Question d’espace, de temps, d’ustensiles à profusion, de ressenti, de projet, d’aises ? Question de géraniums ?

3Oui mais la tente de Kidane, le héros touareg du film Timbuktu, largement ouverte sur la dune et le vent et la lune, quoique totalement dépouillée, est totalement habitée, sa famille, son oud, ses poèmes chantés, ses vaches autour, habitée intensément par un art de vivre, avec le désert tout entier dans la tente, et l’infini sous les yeux, avec le vent doux. Pas d’ustensiles, pas de géraniums, pas besoin, mais la poésie chantée, l’accord tenu avec le monde. La tente presque vide et dépouillée s’emplit de l’immensité autour. Il devait en être de même, sans doute, dans son ermitage de l’Assekrem en forme de nid d’aigle, pour cet autre Touareg (de cœur), Charles de Foucauld, solitaire mystique, immergé dans les mots et les poèmes touareg (il en faisait dictionnaires et anthologies), habitant sa propre immensité du dehors et du dedans.

4Au fait, qu’habite-t-on au juste, avec le camping-car ? Le déplacement et la halte ensemble, rester sédentaire tout en se déplaçant, goûter la diversité du monde sans renoncer à sa cellule et ses géraniums ? À moins que ce ne soit en fait habiter un espace, toujours nouveau, jouir d’un ailleurs, déguster les autres ? L’aménagement de l’espace autour du véhicule, auvent, tapis, fauteuils, niche et géraniums institue un no man’s land de transition entre l’intime et le public, le privé et le collectif, un espace neutralisé pour accueillir l’un tout en préservant l’autre. À cette question de l’aménagement du rapport entre le dedans et le dehors, que de réponses ! Le ryad marocain, la maison américaine, le pavillon à la française, autant de solutions différentes voire opposées : protection, ouverture, sas intermédiaire. Être vu, rester caché. Montrer la façade, celer le patio. Avec le rapport dedans-dehors, ce qui change aussi c’est l’usage et l’origine de la lumière, les baies engloutissant l’azur ou le patio assagissant le zénith, comme le mirhab tamise et domestique la lumière divine.

5Et les tentes, les camps, les jungles bricolées des réfugiés ou des migrants, ces autres transhumants qui ont occupé les médias de l’été, et déclenché tantôt le rejet de l’inquiétant inconnu, tantôt l’hospitalité envers l’étranger malheureux, avec partout la mauvaise conscience de ceux qui se découvrent et se perçoivent nantis et frileux, avec le sentiment que l’Europe n’a rien perdu de ses anciens parapets, par quoi peut-être elle se perd déjà, bref ces tentes, ces camps, ces jungles, les habite-t-on, peut-on les habiter ? On y vit, on y survit, on attend, on n’a pas voulu y être, on ne veut pas y rester, ni s’y installer, et parfois le séjour vire aux mois, aux années, assez pour que les géraniums, si l’on y pense, puissent prospérer. Seuls les habitants pourraient dire s’ils habitent les lieux, mais on voit bien que ce n’est pas à ce mot habiter que l’on pense. Comment s’y projeter, pour quel projet, sinon partir ?

6Est-ce même ici, dans cette urgence qui parfois dure, le niveau un de la pyramide de Maslow, qui classe hiérarchiquement les besoins humains ? Ce serait le niveau de la survie physiologique, habiter/s’abriter, contre le froid, la pluie ? Sans doute, tout juste. Certainement pas plus. Un proverbe arabe affirme que « l’exil avec la richesse, c’est une patrie, la pauvreté chez soi, c’est un exil ».

7Le héros du Guépard de Lampedusa (l’auteur) n’a pas de projet sinon celui de rester, de durer, « tout changer pour que rien ne change », étrange projet. À Lampedusa (le lieu), aujourd’hui, il y a sans doute toujours des palais, des familles, des passés et des avenirs, comme il y en a peut-être toujours à Lesbos, « mère des jeux latins et des voluptés grecques » : mythique Lesbos que chante Baudelaire, accueillante à ceux qui traversent la mer, fascinés par ses mirages. Méditerranée heureuse, creuset des mythes antiques et des migrations fondatrices, des échanges et des métissages féconds, des frontières partagées et des identités lumineuses, tu te teintes aujourd’hui de la nuance livide des noyés qui ont risqué le quitte ou double pour fuir et trouver où habiter. Lesbos et Lampedusa, avec Chios, autrefois célèbre pour ses massacres, vers la fin de l’Empire Ottoman.

8Nous fûmes les Guépards, les Lions, ceux qui nous remplaceront seront les chacals et les hyènes, soupire le héros sicilien du Guépard de Lampedusa (l’auteur), qui ajoute : et tous, Guépards, chacals, moutons, nous continuerons à nous considérer comme le sel de la terre… Il exprime là un noble besoin, à l’autre bout de la pyramide, c’est-à-dire à la pointe supérieure, le besoin d’éternité. Entre la base (la survie) et le sommet (l’éternité) de la fameuse pyramide, les besoins se suivent : sécurité, appartenance, estime, puis accomplissement. Le besoin d’éternité, que certains rajoutent au classement de Maslow, vient couronner l’ensemble des besoins liés à habiter.

9Azrak, nord de la Jordanie, un camp près de la frontière syrienne. Dix-neuf ONG en font un modèle d’efficacité, d’aménagement de l’espace et d’organisation dont bénéficient vingt-cinq mille réfugiés de Syrie, en dépit des dures conditions climatiques (c’est le désert noir) et de retards divers. Cependant, on constate rapidement qu’il manque quelque chose, essentiel : l’accès à la culture, à la dignité. Ici comme ailleurs les réfugiés « n’ont pas seulement besoin de manger et de boire, mais aussi d’outils pour communiquer avec la famille, avoir accès à la culture, s’éduquer, se projeter dans un futur », explique Jérémy Lachal, directeur de Bibliothèques sans frontières. L’ONG a donc inventé une médiathèque en kit [1] pour répondre à ces besoins, aussi vitaux. En moyenne, un réfugié reste dix-sept ans dans un camp, disent les statistiques. Ailleurs, à Paris, une association d’aide aux migrants propose, en plus des cours linguistiques ou juridiques, des séances de danse de salon, ou de cuisine. Un bénéficiaire se déclare « plus proche de cette langue, de cette culture ouverte, de la laïcité à la française, et de la tarte au citron[2]. »

10Alors, habiter une cabane, au Canada, à Calais, une cabane à construire, comme les enfants qui jouent et qui l’habitent de tout leur imaginaire, leur palais ? Si cette cabane s’appelle Walden [3], se trouve à Walden, construite sur 13 m2 par Henry David Thoreau sur la terre de son ami Emerson, de ses propres mains construite, puis habitée près de deux années, elle peut devenir le lieu d’une profonde transformation, méditée et racontée, exaltée comme un parcours initiatique, le chemin qui va de soi vers soi en passant par la nature réinventée, la subsistance et son économie, la solitude habitée, l’amitié redécouverte, pour devenir et rester l’archétype de la renaissance écologique, mais alors dans le dépouillement, sans auvent ni frigo, ni tourniquette électro-ménagère.

11

« Vers la fin de mars 1845, ayant emprunté une hache, je m’en allai dans les bois qui avoisinent l’étang de Walden, au plus près duquel je me proposais de construire ma maison, et je me mis à abattre quelques grands pins blancs fléchus encore en leur jeunesse, comme bois de construction. »

12Et si habiter Walden comme fait Thoreau était ré-habiter le monde, un monde réordonné entre économie, rêve, nouvelle mesure de toute chose ? Dans le chapitre 2 de Walden ou la vie dans les bois (1854), chapitre intitulé « Où je vécus et ce pourquoi je vécus », Thoreau écrit : « un homme est riche en proportion du nombre de choses qu’il peut arriver à laisser tranquilles ». Avec l’expérience de la maison et de la vie à Walden, Thoreau va inventer la non-violence (son livre suivant s’intitule La désobéissance civile.), préfigurer la décroissance et annoncer l’écologie.

13Au Québec, on parle parfois avec commisération de quelqu’un en disant : l’habitant, là autant dire le plouc, le cul-terreux. Le beurre d’habitant désigne (désignait ?) le beurre fabriqué dans une ferme. L’habitant est donc celui qui est devenu sédentaire, à l’inverse du coureur des bois cet ancêtre mythique. À l’origine, vers la moitié du xviie, ces coureurs sont ces Français qui vont à la rencontre des Amérindiens pour faire commerce de la fourrure, avant parfois de s’installer quelque part. Le coureur des bois incarne donc la liberté, l’aventure, la jeunesse. Il a un hymne, pour chanter son art de vivre dans la belle nature :

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J’ai pour sceptre ma carabine,
Le dôme des cieux pour palais,
Pour tapis j’ai la mousse fine,
Pour trône, les monts, les forêts.

15Face à ce rêve de chien sans collier, le pauvre habitant n’a pas hérité le beau rôle… Habiter, est-ce renoncer ?

16Il existe des maisons d’artistes et d’écrivains, Monet à Giverny, avec son jardin en forme de palette de peintre, Proust en sa chambre capitonnée de liège ou chez sa grand-mère à Illiers-Combray, Baudelaire épris de beauté platonicienne (j’ai longtemps habité sous de vastes portiques…), Du Bellay célébrant la chaumine familiale « qui m’est une province et beaucoup davantage », George Sand à Nohant avec son théâtre et sa cuisine et son parc, Rousseau dans son vallon des Charmettes avec sa maman aimée, ou encore dans « le pays des chimères, le seul digne en ce monde d’être habité », Hugo qui habita farouchement son exil, Joël Bousquet habité par sa blessure éternelle, Loti mettant en scène ses travestissements intimes derrière les modestes façades un peu étriquées de Rochefort… Lieux habités, dit-on, mais habitants habités par les lieux, aussi.

17Qu’ont-ils en commun ? Quelque secret, peut-être, à découvrir en explorant ces lieux, toujours habités de traces venues du passé, la marque du temps, qui rappelle qu’habiter c’est s’inscrire dans un temps, dans une durée, dans un projet, dans des traces sensibles, dans une langue aussi. On n’habite pas un pays, on habite une langue, dit Cioran. Dans le temps nécessaire pour habiter une culture. Que signifie habiter pour Milan Kundera, pour François Cheng, pour Fabienne Verdier [4] quand elle part s’immerger en Chine dont elle ne sait presque rien ?

18Outre ces aspects multiples, intime, poétique, métaphysique, culturel, la question déploie encore d’autres dimensions, politique, sociale, urbanistique, technique, architecturale. Elle active aussi les questions liées à l’exil, aux racines, à l’hospitalité. Elle invente constamment ses utopies, Salines d’Arc et Senans, ou Auroville, ou formes actuelles d’habitat collaboratif. En tout cas, si le besoin primordial est un toit, une porte, une lampe, il reste tout le reste à faire. Habitable ne veut pas dire habité ! En effet [5]… Demandons à l’architecte, Le Corbusier répond par la complexité : Une maison est une machine à habiter… et il fournit le mot de la fin (de ce papier) : C’est toujours la vie qui a raison, et l’architecte qui a tort.


Date de mise en ligne : 16/03/2016

https://doi.org/10.3917/sdes.017.0119