Article de revue

De la Romanitude

Rromanipen et Romanitude

Pages 49 à 58

Citer cet article


  • Dacheux, J.-P.
(2014). De la Romanitude Rromanipen et Romanitude. Sens-Dessous, 13(1), 49-58. https://doi.org/10.3917/sdes.013.0049.

  • Dacheux, Jean-Pierre.
« De la Romanitude : Rromanipen et Romanitude ». Sens-Dessous, 2014/1 N° 13, 2014. p.49-58. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-sens-dessous-2014-1-page-49?lang=fr.

  • DACHEUX, Jean-Pierre,
2014. De la Romanitude Rromanipen et Romanitude. Sens-Dessous, 2014/1 N° 13, p.49-58. DOI : 10.3917/sdes.013.0049. URL : https://shs.cairn.info/revue-sens-dessous-2014-1-page-49?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/sdes.013.0049


Notes

  • [1]
    Cf. la loi d’orientation du 29 juillet 1998 relative à la lutte contre les exclusions.
  • [2]
    Karl Polanyi, La grande transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps [1983], réédité en 2009, Collection Tel (N° 362), Gallimard.
  • [3]
    Karl Polanyi, La subsistance de l’homme, la place de l’économie dans l’histoire et la société, Paris, Flammarion, 2011. Ouvrage inachevé dans les années 1950, devenu d’une vive actualité. Voir la préface de Bernard Chavance, page XVII.
  • [4]
    Extrait du « Journal de pensée » de Hannah Arendt : « La passion « to make the world a better place to live in » a modifié le monde, mais a également eu pour conséquence qu’au cours de ce processus d’amélioration tout le monde a oublié ce que « to live » veut dire. Ainsi les Américains vivent-ils effectivement dans « le meilleur des mondes possibles » tout en ayant perdu la vie elle-même. C’est un enfer. » Ces lignes furent écrites en juillet 1951, alors que les États-Unis entamaient le grand rêve consumériste qui ne devait pas tarder à gagner le « monde libre » dans son ensemble. Le diagnostic d’Arendt conserve pourtant toute sa force. La question de la « vie bonne », eudaimonia en grec, fondatrice de la philosophie même, s’est en effet durablement éclipsée, résolue de facto par une civilisation n’assurant plus le salut éternel, mais un réfrigérateur mieux rempli et une vie privée moins corsetée de morale.
  • [5]
    Dany-Robert Dufour, L’individu qui vient… après le libéralisme, Paris, Denoël, septembre 2011.

1En langue rromani, la langue que parlent de nombreux Rroms, le «  rromanipen  » : c’est la culture rrom et l’identité rrom tout à la fois. « Romanitude » est le mot correspondant en langue française. Romanitude n’est pas un néologisme ou un emprunt à cette mode qui multipliait les mots terminés par le suffixe : « ude ». Ce n’est pas la Rrom-attitude ! C’est simplement, comme le vocable de négritude inventé par Léopold Sédar Senghor pour définir la culture des Noirs d’Afrique et des Antilles, le mot qui évoque la culture des Rroms.

2Culture n’est pas folklore. Ce n’est pas de jazz manouche ou de violon tsigane qu’il est d’abord question. L’art musical des Rroms, si brillant soit-il, n’est pas le tout de leur art de vivre, de leur mode de vie. S’il est un peuple qui s’essaie à vivre en dehors des critères habituels de notre monde mondialisé, ce sont bien les Rroms. Ils n’y réussissent certes pas plus que d’autres, mais les Rroms sont des résistants nés. La désobéissance civile est devenue, chez eux, une pratique non-violente courante.

3Les Rroms, dans leur majorité, connaissent et surmontent l’adversité. Ils ont traversé les siècles, non sans souffrances, non sans conflits, mais ils ont survécu au milieu d’épreuves qui auraient pourtant pu suffire à effacer leur présence de l’histoire du monde. Cette résilience, définie par le dictionnaire Le Robert comme la « capacité à vivre, à se développer, en surmontant les chocs traumatiques », est caractérisée par une non-résistance apparente aux contraintes sociales mais aussi par une persistance dans les comportements qui sont ceux de la culture rrom, ou « rromanipen ». Pour réussir à perdurer dans leur être collectif, en dépit des obstacles administratifs et relationnels qui les placent dans une situation de fragilité permanente, les Rroms restent soudés, ne se mêlent pas aux gadjé, ne revendiquent aucun territoire, ne recherchent aucun pouvoir politique et acceptent, s’il le faut, la marginalisation qui les installe non au cœur mais aux portes, voire aux marges des cités.

4Sans armée, sans moyens qui leur permettraient de s’engager dans des rapports de force classiques, les Rroms, comme le roseau de La Fontaine, « plient mais ne rompent pas ». Leur adaptabilité et leur art du recul, (celui qu’on effectue le plus tardivement possible), leur permettent de faire face, le plus souvent sans entrer dans des conflits franchement violents. Ils en savent plus sur les Gadjé que les Gadjé n’en savent sur eux, ce qui les place en position favorable dans la négociation, l’attente, l’atermoiement… Gagner du temps permettra de disposer de ce temps supplémentaire. À force de vivre au jour le jour, on trouve même satisfaction à séjourner là où c’est interdit, quand on a obtenu une tolérance de la part des autorités locales. Les Rroms subissent plus la violence sociale qu’ils ne la provoquent. Non qu’il n’y ait jamais de coups et blessures dans l’univers des Rroms, mais parce que leur délinquance, de l’aveu même des services de police, bien que statistiquement plus fréquente, est moins criminelle que celle des gadjé. En outre, n’ayant jamais à employer eux-mêmes la coercition, ils ne réagissent avec la plus vive énergie que lorsqu’ils se sentent menacés dans leur vie même. Ils peuvent alors s’en prendre à des lieux, à des édifices, mais rarement à des personnes : ils savent que cela ne leur serait pas pardonné.

Rroms de Roumanie

Description de l'image par IA : Groupe de Rroms en Roumanie, famille avec enfants, habits traditionnels, campement rustique.

Rroms de Roumanie

© Yves Leresche

5L’art de vivre de peu, dans un environnement souvent hostile, fait partie de la résilience des Rroms. Il ouvre sur une forme de non-violence mais ce n’est pas la non-violence. « La vie simple », selon Gandhi, est une condition autant qu’une conséquence de la non-violence, mais cette condition nécessaire, n’est pas suffisante. Bien qu’originaires de l’Inde, – on ne le sut que par l’étude de leur langue – les Rroms n’en ont ramené aucune tradition non-violente. Certes, les Rroms, dans les périodes de grand danger social, savent, plus que le reste de la population où ils sont immergés, échapper à la violence, « se sauver » (fuir pour avoir la vie sauve) et contourner les risques les plus graves. Cela ne leur a pourtant pas évité le génocide par lequel les nazis ont voulu les exterminer, tout comme les Juifs. Cependant leur peuple aura eu une existence étonnamment pérenne en dépit des rejets et des malheurs qui se sont accumulés sur eux.

Description de l'image par IA : Manifestation avec pancartes. Texte sur pancarte : "Ni délinquants ni bestiaux nous sommes des citoyens européens."

6Il y a un enseignement à tirer de cette aptitude à ne jamais se soumettre, fut-ce au prix de la persécution. Vivre libre, même sous la domination des puissants, se cultive lentement, prudemment, au sein de familles qui ont eu des siècles pour s’intégrer mais ne se sont pas intégrées de la façon qui leur a été et leur est encore demandée ! Cependant, elles s’insèrent dans le tissu social, sans révolte, mais sans résignation. La société est interpellée par cette résilience des Rroms. Vivre pauvre sans être misérable, supporter sans renoncer, accepter un compromis en restant qui l’on est, vivre avec les autres sans se laisser fondre et confondre avec autrui, savoir reculer pour pouvoir mieux avancer le moment venu, ne rechercher aucun pouvoir autre que celui qu’on a sur soi, ne posséder que ce dont on a besoin pour le quotidien, savoir vivre entre ciel et terre, toujours dans une forme de voyage, même sans bouger, – que leur habitat soit mobile ou non…

7Les Rroms sont si peu connus, si méconnus même, qu’on peut passer à côté de leur apport à nos cités de vivants et même douter que cet apport existe. Ils n’ont, en tout cas, bien que constituant la plus nombreuse des minorités culturelles d’Europe, jamais, par leurs actions, laissé derrière eux les innombrables cadavres que nos civilisations ont entassés ! Les Rroms ne savent même pas qu’ils ressemblent à des citoyens du monde, ou qu’ils se rapprochent des milieux anarchistes. Leur résilience est bien une victoire, une expérience et un savoir qui les rendent apparemment indestructibles, si menacés soient-ils. Observer ces savoir-être et ces savoir-faire qui ne se pensent pas, et ne se construisent pas dans un univers de violence politique, (celle que seul l’État peut exercer légitimement, affirmait Max Weber), est du plus haut intérêt anthropologique. Pourrait-on vivre, sur Terre, sans violence instituée ?

Tony Gatlif, Liberté, 2010

Description de l'image par IA : Huit personnes, dont certaines en fauteuil roulant, se rassemblent devant une maison en bois. Un homme en chapeau et manteau est à droite.

Tony Gatlif, Liberté, 2010

8Le prix à payer aura, pourtant, été terrible pour les Rroms : d’esclavage en holocauste, de pogroms en galères, d’exclusion en réclusion. Mais ils n’ont pas disparu et témoignent encore. Ils témoignent qu’on peut, sans rien céder : résister, désobéir, exister, quoi que nous imposent les riches et les puissants ! Ces hommes et ces femmes, qui ne sont ni des saints irréprochables ni des rustres malfaisants, offrent à leurs contemporains, une approche originale de la vie en commun. Ils se seront installés durablement en Europe et sans se laisser anéantir par les traumatismes violents qui les ont accompagnés tout au long de leur histoire. Aux Rroms peut-on emprunter leur capacité de résistance, eux qui ont traversé, en Europe, sept siècles de mépris et de rejet virulents ? Résister, c’est plus que tenter de s’opposer à ce qui nous domine. C’est lutter pour sortir du système de références qui installe un monde d’injustice et de misère. C’est parier qu’on peut vivre autrement qu’en acceptant les règnes d’un pouvoir et d’un savoir essentiellement fondés sur l’avoir, c’est-à-dire sur les fausses richesses. Pari imprudent ? Ancienne, permanente et folle utopie ? Non ! C’est, au contraire, une très vieille exigence des hommes que celle de vouloir résister au mal vivre dû à la rapacité des forts ! Résister c’est entrer en politique, pas celle qui fait et défait les pouvoirs, mais celle qui fait et défait les situations, celle qui s’en prend aux causes du malheur des pauvres. C’est plus compliqué que de conquérir un parti. Il s’agit de mettre les peuples en mouvement.

9Les Rroms votent peu ou pas, non par principe mais par réalisme. C’est, selon eux, une illusion que de croire que des citoyens, et spécialement les Rroms, peuvent s’en remettre à leurs seuls élus pour changer le monde ou changer la vie quotidienne. Les meilleures lois, celle contre l’exclusion [1], par exemple, ont pu être sciemment « oubliées ». Refuser une société tout entière inféodée à l’argent, c’est, en principe, l’affaire de tous les citoyens, mais, en pratique, c’est le fait, seulement, de ceux qui accèdent à une certaine conscience du monde.

10Vouloir la vie sobre et le partage est révolutionnaire. Pour changer la vie, rien de mieux que de changer de vie. Nous sommes incités à l’excès, à la croissance, au toujours plus dont ne profitent que ceux qui possèdent déjà ! Résister à ce conditionnement est un acte citoyen, un acte vital. Pensons autrement. Regardons ailleurs. Changeons de regard. Les Rroms peuvent nous y aider. Ils ne sont pas meilleurs que les autres hommes. Ils ne réussissent pas beaucoup mieux à échapper à la domination des puissants mais ils résistent aux fausses évidences : pour eux le profit n’a jamais été le moteur de l’activité humaine, et répartir les richesses de la Terre, celles qui se renouvellent sans cesse, est à notre portée. Résister, c’est donc donner du sens et du contenu au mot « semblable » car la planète est à tous. Tant que cette courte formule n’aura pas été comprise jusqu’en ses profondeurs, la misère l’emportera. L’hospitalité se place au cœur de cette philosophie plus pratique que théorique : la romanitude.

Le rromanipen et la société de marché

11Les Rroms ont-ils, jusqu’à présent, su, pu, ou dû, échapper à « la société de marché » qui nous domine ? La question, l’une des plus cruciales parmi celles que nous posent les Rroms, trouve une actualité brûlante au moment où un conflit entre l’économique et le politique met en péril et l’euro et l’Europe, cette Europe où partout sont présents les Rroms. Karl Polanyi (1886-1964), dont on réédite les œuvres [2], a exposé la différence existant entre « la société de marché » et « l’économie de marché ». L’économie, qui n’est pas une science, fait partie des activités sociales des hommes. Tenter d’émanciper l’économie des autres dimensions de la société est devenu particulièrement dangereux. « Pour Polanyi, c’est le système de marché qui menace de détruire l’homme et la nature » [3]. Les Rroms sont dans des économies de marché. Ils ne sont pas dans la société de marché. Cela ne résulte pas d’une volonté idéologique, mais bien de pratiques culturelles incompatibles avec la domination des marchés, ou du marché, sur l’activité humaine.

12Le rromanipen, la culture rrom, l’identité rrom, bien avant l’installation du capitalisme, a permis à un peuple confronté aux idéologies, aux systèmes, aux politiques des États et sociétés dominants, d’effectuer une traversée des siècles douloureuse mais pérenne. Les Rroms, pour y parvenir, ont placé les activités du travail, du commerce, des échanges, du don, en marge du monde des Gadjé. La communication, la vente, le service, l’emploi accepté, mettent les Rroms en rapport permanent avec les Gadjé, mais ils n’entrent pas dans le système économique jusqu’à s’y fondre. Au reste, les Rroms sont plus souvent commerçants et artisans qu’employés. Tout se passe comme si le capitalisme n’avait pas réellement prise sur eux.

13Cela se paie très cher ! Vivre hors du système conduit parfois à la misère, souvent à la pauvreté, toujours à la suspicion. Cela peut aussi, bien sûr, conduire à la marginalité, à la récupération (pour « recueillir ce qui serait perdu ou inutilisé » dit Le Robert), voire à des pratiques qualifiées, à tort ou à raison, de délinquantes (et pouvant aller du chapardage, au « prélèvement » sur ce qui surabonde, voire au vol pur et simple).

14Ce qui est légal, réglementé, n’est pas toujours moral, mais sortir du domaine de la loi est toujours risqué. Le rapport à la propriété est au cœur de cette ambiguïté. Si, dans la doctrine même de théologiens, au Moyen Âge, ne pas voler de quoi pouvoir nourrir son enfant était une faute, dans notre actuel système pénal prendre sans payer est un vol passible de conduire devant les tribunaux. La loi du marché deviendrait inapplicable si des citoyens considéraient qu’on peut choisir ses pommes dans le supermarché comme on le peut faire sous le pommier, en pleine nature.

Description de l'image par IA : Illustration en noir et blanc montrant un groupe de personnages sur une carte, avec un bateau et des bâtiments.

15Nous voici bien au cœur de la société de marché telle qu’elle s’est imposée dans nos sociétés dites démocratiques : il n’y a plus de don. Il faut tout payer. L’abondance des produits fournis par la nature (quand le climat ne la perturbe pas) a cessé de permettre de cueillir autre chose que les mûres ou les champignons (et encore !). Tout se récolte, se stocke, se vend et revend jusqu’à ce que le consommateur in fine soit sollicité. La gratuité est quasi interdite. Rien n’est spontané dans cet empire de la liberté surveillée qu’est devenu le système économico-politique. Les Rroms n’entrent guère dans cet univers et s’y perdent, dans tous les sens du terme, soit parce qu’ils ne comprennent pas que tant de biens ne soient pas accessibles à tous, soit parce qu’ils se saisissent, indûment, de ce qui ne leur est pas destiné puisqu’ils ne peuvent l’acheter.

16Les Rroms observent cet univers marchand des Gadjé avec mépris. Les Gadjé le leur rendent bien en continuant à voir en eux, stupidement, des « voleurs de poules », voire d’enfants ! Le quiproquo est total. D’un côté, on est dans une richesse individuelle réelle ou relative (ou on y aspire) ; de l’autre, on cherche une autre richesse (qui n’est pas faite d’abord de biens mais de partage familial). Celui qui ne se donne pas comme objectif de posséder plus mais d’avoir de quoi vivre est en décalage par rapport à l’opinion majoritaire, dans nos pays encore hier très développés. Il n’en est pas de même si l’on considère le sort de tous les hommes sur l’ensemble de la planète Terre. La majorité d’entre eux ne peut guère envisager de s’enrichir. Ils ne recherchent rien davantage que « la vie bonne » [4], la vie acceptable, supportable, à défaut d’être heureuse. Sans doute s’agit-il d’autre chose que ce que les sages recommandent, mais il s’agit d’un minimum vital et de dignité. Le rromanipen, qui ne se soucie pas du consumérisme, semble plus proche de cette « vie bonne »-là. Cet écart entre le mode de vie dominant en Occident et ce à quoi aspirent les Rroms ainsi que, tout compte fait, le plus grand nombre des sept milliards d’humains vivant sur notre planète, est en rapport avec la rupture culturelle existant entre Rroms et Gadjé. Mieux encore : ceux qui dominent nos États-nations n’y sont pas, et de loin, les plus nombreux. On a formaté les modestes à devenir les consommateurs d’une société qui n’est pas la leur, et on leur fait désirer une large part d’inutilités. À cela, les Rroms résistent un peu mieux parce qu’ils ne se meuvent pas dans des espaces où les humains, séparés en cellules familiales fragiles, n’ont plus d’autres plaisirs que les satisfactions procurées par des objets marchands. Être un individu maître de sa vie est plus que jamais difficile.

17Dany-Robert Dufour estime que l’individu reste aujourd’hui à inventer car il n’a jamais pu historiquement exister [5]. Dans le régime totalitaire fasciste, l’individu est noyé dans la Nation ou/et la race et ne peut plus dire « Je », inféodé qu’il est au Führer ou au Duce. Dans le régime totalitaire communiste, c’est l’histoire, le Prolétariat et le Parti qui inhibent l’individu et le livrent au Chef. Dans les régimes libéraux, qu’ils soient ultra ou néo, le totalitarisme soft rend plus difficile encore la révolte ou la manifestation de l’individu car la main invisible du marché se cache dans un gant de fer : tout peut changer en paroles mais rien ne change jamais, en actes. Il n’est d’individu qui puisse avoir prise sur sa propre vie. Qui accepte toujours de subir finit par n’être plus. L’individu égoïste s’autodétruit. Nul ne se fait sans autrui. L’individu altruiste ou « sympathique » (au sens du xviiie siècle : en sympathie avec les membres de son entourage) n’est pas encore né et, surtout, il avorte quand s’oppose à lui chaque homo œconomicus n’ayant d’autre souci que la défense de ses intérêts. Peut-être pourrait-on nommer cet individu-là, appelé à naître ou à renaître : une personne.

18Les Rroms pressentent une inhumanité dans le Gadjo auto-centré. Non que le Gadjo soit inhumain parce que gadjo, mais parce que la vie qu’il s’impose et impose à l’ensemble des habitants des lieux où il vit, ne mérite pas, pour un Rrom d’être vécue. Cet autre homme qu’est le Gadjo n’est pas vraiment le même homme que lui-même. La critique est d’autant plus féroce qu’elle n’est pas haineuse : « je ne peux vivre comme un Gadjo parce qu’il vit mal ». Les plans d’austérité qui se succèdent et engendrent ce qu’ils veulent éviter sont verrouillés par les fausses logiques de la « société de marché ». Illogismes et croyances superstitieuses s’y mêlent. Mécontenter les marchés, c’est prendre le risque d’effondrements économiques. Des sacrifices humains sont exigés par ces dieux courroucés. La révolte des victimes ne peut que finir par gronder. Pour la canaliser, on cherchera à offrir aux peuples des boucs émissaires, comme toujours. Et le premier d’entre eux sera – et c’est le cas en France depuis 2010 – les Rroms. Il faut tenter de comprendre les causes de ces retours permanents à la romaphobie. Les contextes politiques et économiques qui fragilisent toutes les certitudes rendent possibles les explications les plus fantaisistes. Or les Rroms, qui ne s’effondrent pas parce qu’ils en ont vu d’autres, sont au cœur de la misère qui enfle, des témoins insupportables. Ce qu’on a à leur reprocher, c’est précisément qu’ils ne cèdent pas au malheur alors que tant de citoyens plient sous les coups du destin. Ils cacheraient donc, s’ils résistent à l’adversité, des ressources et des savoirs suspects.

19Sans qu’il soit question de se convertir au rromanipen, on peut se demander si la majorité des Européens n’a pas le plus grand intérêt à reconsidérer ce qu’elle croit savoir de la minorité rrom qui lui est intrinsèquement liée. L’Union européenne dispose d’une devise qui a été sélectionnée et présentée le 4 mai 2000 par la présidente du Parlement européen de l’époque, Mme Nicole Fontaine : « unie dans la diversité ». Encore faut-il que l’apport de la minorité rrom, elle-même unie et diverse, concoure au mieux vivre de la majorité. De même que l’apport de la négritude aura enrichi la pensée des peuples francophones, l’apport de la romanitude peut enrichir notre européanité commune. Encore faut-il savoir pourquoi.

Manifestation contre l’expulsion des Rroms en France, 2012

Description de l'image par IA : Manifestation avec grande banderole "Vous sommes tous des roms". Rue avec bâtiments et arbres.

Manifestation contre l’expulsion des Rroms en France, 2012


Date de mise en ligne : 01/07/2015

https://doi.org/10.3917/sdes.013.0049