Aline Bourjot. Barbara Cassin. Plus d’une langue. Paris, Bayard, coll. « Les petites conférences », 2019
Pages 112d à 141d
Citer cet article
https://doi.org/10.3917/sc.027.0112d
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1 Ce livre s’inscrit dans la collection « Les petites conférences », dirigée par Gilberte Tsaï, directrice artistique. Il est la transcription d’une conférence du cycle intitulé « Lumières pour enfants », s’adressant à un public familial (à partir de 10 ans), dans la tradition des conférences radiophoniques éponymes organisées durant les années 1929 à 1932 par Walter Benjamin, philosophe et critique littéraire allemand. Le livre, intitulé Plus d’une langue, se sépare en deux parties.
2 Dans la première partie, Barbara Cassin, philosophe, membre de l’Académie française et directrice de recherche au cnrs, aborde la pluralité des langues, dans un court exposé, selon le cheminement propre à la philosophie, en procédant par le questionnement étayé d’exemples concrets.
3 Partant du constat de l’existence de plusieurs langues et de la nécessité où l’on est souvent de faire l’apprentissage d’une autre langue que la sienne, Barbara Cassin souligne deux éléments fondamentaux pour l’humain.
4 D’une part, le statut particulier de la langue maternelle : une langue, nous dit-elle, dessine un monde, une culture, une histoire. La langue maternelle dessine donc le monde dans lequel nous baignons depuis la vie intra-utérine et l’enfance, elle est alors singulière pour chacun, puisqu’elle porte notre pré-histoire. La langue maternelle accompagne chacun tout au long de sa vie. On peut penser la maîtriser, puisque c’est par elle que nous nous exprimons, mais cette langue détermine aussi notre manière de penser et d’être. Ainsi, on lui appartient autant qu’elle nous appartient.
5 D’autre part, le fait de parler deux langues, d’entendre deux langues, de savoir qu’il y a au moins deux langues, permet de sortir de l’illusion de l’universalité de la langue, et par conséquent fait prendre conscience de la pluralité des mondes. La différence entre les langues montre « comment chacune dessine à la fois quelque chose comme un monde ou une vision du monde, et comment ces mondes entrent en contact [1222] ». S’appuyant sur des exemples concrets, Barbara Cassin montre que la langue fourmille d’indications étymologiques, historiques, politiques, qu’il ne tient qu’à nous d’explorer. La langue est bien plus qu’un moyen de communication.
6 Forte de cette introduction, Barbara Cassin conduit ses auditeurs à l’idée que la pluralité des langues traduit la pluralité des manières de s’ouvrir au monde. Elle s’appuie sur un exemple concret pour emmener son auditoire : le mot « table » vient du latin tabula (référence à la tablette du banquier), les Grecs disaient trapeza (qui a quatre pieds), en espagnol c’est mesa (référence au plateau, en géographie, le plateau de Castille par exemple). Ainsi, « vous ne dites pas la même chose quand vous pensez à une tablette, à un meuble à quatre pieds ou au plateau de Castille [2223] », souligne Barbara Cassin.
7 Deux autres particularités d’une langue (les mots intraduisibles d’une langue à l’autre et les homonymes au sein d’une même langue) sont soulignées, l’une pour mettre en valeur la caractéristique d’une langue, et l’autre permettant de cerner quels types de confusion ou de fusion de sens fait une langue, c’est-à-dire quelle représentation du monde est attachée à cette langue. L’exemple du mot « sens » qui a trois significations en français (sensation, direction et signification) met à jour une équivoque sur le mot « sens » qui est propre au français. Cette équivoque ne peut apparaître qu’à partir de la perception de l’altérité, nous dit Barbara Cassin, et c’est, insiste-t-elle à nouveau, la pluralité qui permet cette perception puisqu’elle fait tomber l’illusion d’une universalité. Ce qui définit une langue, ajoute-t-elle, c’est la somme de ses équivoques, souvent fondées sur l’histoire de cette langue. Une langue n’est pas simplement un moyen de communiquer : elle est surtout une culture, un monde de phrases, de sonorités, de rythmes qui diffèrent. Contrairement au mythe biblique de Babel, qui présente la pluralité des langues comme une punition divine, Barbara Cassin la présente comme une richesse.
8 La deuxième partie, s’ouvre sur un dialogue avec son jeune auditoire. Qu’est-ce qui fait la richesse d’une langue ? Est-il néanmoins possible d’avoir une langue universelle et quel en serait le danger ? Autant de questions débattues avec le jeune public, dans une réflexion commune.
9 Barbara Cassin apporte suffisamment d’éléments de réponse pour éveiller la curiosité de l’auditoire et le conduire à en apprendre davantage par soi-même. La richesse d’une langue est liée, nous dit-elle, à sa capacité d’invention, c’est une langue vivant avec son temps, ses générations. Contrairement aux langues dites « mortes » (le grec, le latin…) qui ne sont plus parlées donc désarrimées du corps, qui n’existent que par l’écrit et n’évoluent plus.
10 Face à la mondialisation de l’anglais et à sa percée dans chaque langue, la question de l’émergence d’une seule langue se pose, en effet, c’est le cas du globish : contraction de global english, que l’on voit se développer, mais ce ne serait qu’une langue de communication et non pas une langue de culture : une langue de culture a une histoire, elle s’appuie sur des œuvres. Cela peut constituer toutefois une menace pour les autres langues, mais Barbara Cassin contrebalance ce dire avec l’exemple de l’échec de l’espéranto, qui n’est la langue maternelle de personne, langue créée artificiellement qui ne s’appuie sur aucune œuvre, sur aucun auteur. En revanche, elle place sur un autre plan le spanglish, un mélange d’espagnol et d’anglais qui se développe au sud des États-Unis, qui peut devenir une langue de communication à part entière. Cette langue de communication, si elle s’enrichit de chansons, d’œuvres, tendra à constituer une langue, « c’est ainsi qu’une langue naît et vit [3224] », nous dit Barbara Cassin, contrairement à l’espéranto, créé artificiellement, et au globish, langue sans œuvre ni culture.
11 Ainsi, sur le thème de la pluralité des langues, Barbara Cassin ne propose pas de théorie, ni de systèmes savants, elle soulève des questions et invite chaque auditeur à élaborer sa réflexion. En usant d’exemples, Barbara Cassin nous montre que ce qui fait une langue, ce sont toutes les indications, les éléments historiques… dont elle fourmille. On pourrait alors citer J. Lacan : « Une langue, entre autres, n’est rien de plus que l’intégrale des équivoques que son histoire y a laissées persister [4225]. »