Culture Les coulisses d’un rite d’institution
Ce que montre le film Le Concours
- Par Hugues Draelants
Pages 87 à 93
Citer cet article
- DRAELANTS, Hugues,
- Draelants, Hugues.
- Draelants, H.
https://doi.org/10.3917/sava.040.0087
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https://doi.org/10.3917/sava.040.0087
Notes
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[1]
Daniel Vander Gucht, Ce que regarder veut dire. Pour une sociologie visuelle, Bruxelles, Les Impressions nouvelles, 2017.
-
[2]
Pierre Bourdieu, La Noblesse d’État. Grandes écoles et esprit de corps, Paris, Minuit, 1989.
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[3]
On aurait d’ailleurs parfois apprécié non un commentaire mais des indications en sous-titres pour savoir à quoi l’on assiste (car la caméra circule manifestement d’un concours à un autre, de la section théâtre à la section scénario ou réalisation, et il n’est donc pas toujours évident de s’y retrouver).
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[4]
Bien sûr, il ne faudrait pas tomber dans l’illusion de la transparence. Il y a évidemment une opération de sélection et de montage des scènes qui figurent dans le film qui n’est pas neutre et on ne sait pas selon quels principes ces scènes ont été choisies ni si elles sont représentatives des situations observées.
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[5]
La réalisatrice reste à égale distance des candidats comme des jurés, et permet ainsi au spectateur d’avoir de l’empathie pour les deux.
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[6]
Erving Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne. Tome 1. La présentation de soi, Paris, Minuit, 1973.
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[7]
Par ailleurs, le fait que Claire Simon soit passée par la Femis en tant qu’enseignante et même directrice de la section réalisation n’est certainement pas étranger au fait qu’elle ait eu accès aux coulisses.
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[8]
Si critique il devait y avoir elle porterait à cet égard plutôt sur l’institution qui n’instrumente guère les jurés qui semblent livrés à eux-mêmes (« je trouverai ma cuisine » dit un juré confronté à l’absence de consigne pour les corrections).
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[9]
Hugues Draelants, « Les effets d’attraction des grandes écoles. Excellence, prestige et rapport à l’institution », Sociologie, Vol. 1 (3), 2010.
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[10]
Bruno Belhoste, « Examens et concours », in Agnès van Zanten (dir.), Dictionnaire de l’éducation, Paris, PUF, 2005.
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[11]
Même s’il est clair que dans les autres concours des facteurs subjectifs interviennent, c’est rarement un fait explicitement reconnu et mis en avant.
-
[12]
Hélène, Buisson-Fenet, Hugues Draelants, « Réputation, mimétisme et concurrence. Ce que ‘’l’ouverture sociale’’ fait aux grandes écoles », Sociologies Pratiques, Vol. 21 (2), 2010.
Le Concours, une sociologie visuelle entre Bourdieu et Goffman
1 Le Concours est un film de la réalisatrice Claire Simon, sorti en salles en février 2017, qui plonge le spectateur dans les épreuves d’admission de la Femis, la prestigieuse École nationale supérieure des métiers de l’image et du son. Ce documentaire s’inscrit dans la veine du « cinéma sociologique » qui regroupe des « films de cinéma réalisés par des non-sociologues mais qui abordent des questionnements […] spécifiquement sociologiques » [1]. Pour le sociologue, en effet, le concours d’entrée, cette « épreuve initiatique » qui « caractérise les écoles d’élite dans leur universalité », est un « rite d’institution » [2] essentiel car il symbolise et constitue un des instruments par lesquels l’école entend garantir l’égalité des chances méritocratiques, une des valeurs socles de nos sociétés modernes démocratiques dans lesquelles l’obtention d’un statut social ne dépend en principe plus de la naissance mais des talents et efforts individuels.
2 Les recherches sociologiques ont de longue date et méthodiquement déconstruit - ou à tout le moins relativisé - cette fiction contemporaine. Le film ne se contente toutefois pas de proposer une piqûre de rappel quant au caractère mythique de cette promesse républicaine, dénoncé avec brio par l’auteur de La Noblesse d’État, il présente surtout l’intérêt de nous faire pénétrer dans les coulisses d’un concours en train de se faire et de nous permettre de découvrir la fabrication du classement avec ses étapes et ses acteurs. Il rend ainsi visible les incertitudes, doutes et questionnements inhérents aux opérations de classement, et que l’on ne voit jamais puisque seuls les résultats sont habituellement rendus publics. À ce moment, la clôture « entre le dernier élu et le premier exclu » paraît nette, tranchée et désormais indiscutable. Le film montre qu’elle n’est pas indiscutée mais donne souvent lieu à d’intenses hésitations et discussions entre jurés : on ne peut manquer de s’interroger à ce propos en le visionnant.
3 C’est de ce parti-pris consistant à révéler le déroulement même du concours que le film tire son potentiel critique et non par un discours ou un commentaire sur les épreuves. Aucune voix-off n’a été ajoutée [3]. Le film ne dénonce rien, il se « contente » de montrer les épreuves [4], le concours dans sa globalité étant son sujet principal plutôt que certains de ses acteurs [5]. Bref, si l’on peut parler d’un cinéma du « dévoilement », c’est ici avant tout au sens littéral, consistant à montrer ce qui est habituellement tenu secret. En ce sens, si le thème du film est très « bourdieusien », la perspective adoptée nous paraît plus « goffmanienne ». Son caractère critique vient en effet du fait d’installer la caméra dans ce que Erving Goffman appelle des « régions postérieures » ou des « coulisses », qu’il définit comme des endroits auxquels le public n’a pas accès et que l’acteur en représentation a intérêt à maintenir secret car ils sont susceptibles de mettre à mal la présentation qu’il veut donner de lui-même [6].
4 Dans la mesure où le film révèle les doutes qui assaillent les jurés lors du concours, il est susceptible de fragiliser le classement final, de questionner sa légitimité et du coup la légitimité même de l’école, qui repose sur la solidité du verdict arrêté lors de la sélection. On peut donc s’étonner que la réalisatrice ait reçu l’autorisation de filmer de la part de la Femis. Si l’institution a accepté, c’est probablement que, confiante dans son concours et sûre de sa robustesse, elle voyait plutôt le film comme une occasion de le démontrer tout en prouvant qu’elle n’a rien à cacher, et ainsi de renforcer sa légitimité [7]. De fait, le film donne l’impression d’un concours d’entrée à la Femis convenablement organisé, qui mobilise l’énergie de nombreuses personnes et l’on peut d’ailleurs constater tout au long du documentaire à quel point les jurés, qui ne sont pas des enseignants permanents mais des professionnels appartenant au monde du cinéma, prennent leur rôle au sérieux.
5 Bref, étant donné que le film ne dénonce rien, la lecture des situations est sujette à interprétation, chacun pourra en faire sa propre analyse. Nous proposons ici d’esquisser quelques réflexions basées sur ce qui nous a personnellement frappé en tant que sociologue de l’éducation ayant notamment travaillé sur la socialisation et la formation des élites dans les classes préparatoires et les grandes écoles françaises.
Le concours, une épreuve inégalitaire
6 Portant notre attention à la problématique des inégalités sociales face à la scolarité, les séquences du film qui ont d’abord retenu notre attention sont celles qui illustrent comment les épreuves du concours avantagent les candidats issus des classes supérieures détenteurs d’un capital culturel légitime, d’un réseau de relations dans le milieu des arts et du spectacle et capables de s’exprimer avec aisance à l’oral. L’importance du rapport à la haute culture s’observe notamment à travers le choix du film projeté aux candidats lors de la première partie du concours. Ceux-ci doivent en effet analyser un film d’auteur assez pointu, Shokuzai du réalisateur nippon Kiyoshi Kurosawa, réalisé en noir et blanc et projeté en version originale. Une autre épreuve écrite, celle du « dossier d’enquête », préparée à domicile par les candidats, est probablement plus facile pour les candidats issus du sérail, qui peuvent solliciter l’aide de personnes de leur entourage appartenant au petit monde du cinéma. Une des premières scènes du film montre ainsi des jurés intrigués par un candidat qui témoigne d’une « envergure exceptionnelle » dans son dossier d’enquête mais d’une « pensée mal dégrossie » dans son analyse filmique, ce qui donne à penser qu’il n’est peut-être pas l’auteur du dossier.
7 De plus, le film fait la part belle aux épreuves orales au cours desquelles les « catégories de l’entendement » des membres des jurys s’observent également. Les appréciations exprimées par les jurés dévoilent notamment la prégnance des stéréotypes sociaux et des jugements de classe dans leurs échanges, ainsi que les inégalités de traitement que les jurés infligent (inconsciemment) aux candidats selon qu’ils présentent et s’expriment bien ou non. Les critères physiques et psychologiques, dont on sait qu’ils sont toujours en partie des critères sociaux compte tenu de « l’apprentissage par corps » et de l’intériorisation du social sous forme de dispositions, jouent manifestement un rôle important dans les décisions des jurés. Les évaluations des candidats dévient par exemple fréquemment de l’évaluation du contenu de leurs exposés à l’évaluation de leur personne. Une jolie fille à l’aise dans sa prise de parole est jugée « touchante » quand un garçon dont l’hexis corporelle indique qu’il vient d’un milieu plus populaire est perçu comme n’étant « pas à sa place », un autre également d’origine modeste et dont le discours met en avant sa croyance acharnée dans le travail suscite une réaction de rejet, certains jurés ayant peur qu’il ne s’intègre pas à l’école.
Des jurés critiques et réflexifs
8 Il serait toutefois réducteur de ne retenir que les séquences qui illustrent l’existence des biais sociaux de sélection, car la réalité montrée est plus complexe. Si le film donne incontestablement des arguments aux sociologues critiques pour remettre en question le concours et les critères de sélection mobilisés par les jurés, il ne dresse pas, loin s’en faut, un portrait à charge de ces derniers. Les partisans d’une sociologie compréhensive souligneront à juste titre à quel point les jurés sont soucieux de mener à bien la tâche qui leur a été confiée par l’institution [8]. Plutôt que des individus péremptoires et pétris de certitudes, les scènes filmées révèlent tout du long des personnes en proie au doute, qui discutent entre elles, s’interrogent sur leurs critères de sélection et s’efforcent d’être réflexives. Les jurés sont conscients d’un certain nombre de pièges qu’ils tentent de déjouer. Ils ont par exemple peur d’opérer une sélection biaisée socialement. On assiste ainsi à une discussion entre deux d’entre eux qui conviennent qu’il serait souhaitable de recruter des élèves aux profils sociaux, ethniques et sexuels diversifiés (« autant de garçons que de filles, des noirs, des arabes, des pauvres »).
9 Les biais de sélection semblent cependant surtout envisagés du point de vue psychologique. Certains jurés évoquent ainsi le risque de privilégier les candidats qu’ils aiment, ceux pour lesquels ils ressentent de la sympathie, une proximité de caractère. Le format même du concours comme mode de sélection conduit certains à s’interroger : une bête à concours fait-elle un bon réalisateur ? Ceux qui sont admis doivent entrer dans un moule, les non-conformistes tendent à être rejetés, or c’est souvent des marges que vient l’innovation. Une grande peur des jurés semble dès lors être de se tromper dans leur sélection en passant à côté de la perle rare, de la star en puissance (le « prochain Cronenberg »), compte tenu du caractère normalisateur du concours. Tout concours en tant qu’épreuve implique en effet logiquement une préparation de la part des candidats qui arrivent avec des discours et des présentations de soi parfois très construites.
10 Un critère qui acquiert une grande importance dans ce contexte est celui de la recherche d’authenticité, une valeur contemporaine importante et particulièrement prisée dans les mondes de l’art. Ainsi, les jurés apprécient lorsqu’ils reçoivent un candidat qui « n’est pas formaté », suggérant en creux que la grande majorité des candidats l’est et qu’il s’agit là d’un problème pour l’école qui risque ainsi de se priver de certains talents. Certains jurés en tout cas se lassent et se méfient des candidats aux discours trop rodés. L’absence de formatage peut même être un critère qui atténue la portée négative du jugement de classe, comme on peut l’observer lors d’un échange à propos d’une candidate provinciale avec un fort accent du Sud, dont un juré relève qu’au moins « elle n’est pas formatée à faire des phrases compliquées ».
Des discours aux pratiques
11 Si le film donne à voir les incertitudes et les hésitations avec lesquelles les jurés tentent de se débrouiller, il montre aussi des contradictions, des injonctions paradoxales et le hiatus qui existe in fine entre les professions de foi et les décisions finalement prises : si l’authenticité est valorisée discursivement, en pratique ce qui compte avant tout est de donner au jury la réponse qu’il attend. Les candidats qui répondent avec franchise sans donner la réponse que le jury veut entendre se voient impitoyablement éliminés. Ainsi en va-t-il de cette jeune femme qui répond préférer un statut de salarié à un statut d’exploitant indépendant. En pratique le conformisme prime donc sur l’authenticité, même si en théorie l’inverse semble vrai. Celui qui donne la réponse que veut entendre le jury, même lorsque ce n’est manifestement pas spontané, démontre au minimum qu’il a compris les attentes du jury, ce que celui-ci apprécie : au moins « il sait comment ça fonctionne » dit un juré d’un candidat que certains soupçonnent de jouer un rôle lors de l’audition.
De quelques spécificités du concours de la Femis
12 Le Concours développe un propos à la portée générale ; beaucoup de choses montrées dans le film sont communes à la plupart des concours d’entrée dans les établissements d’élite. Il vaut néanmoins la peine de souligner un certain nombre de particularités du concours de la Femis par rapport aux autres concours d’entrée en grande école, ceux plus classiques et mieux connus des grandes écoles d’ingénieur et de commerce. En comparaison à ces derniers, plusieurs différences contribuent en effet à dramatiser l’enjeu du concours d’entrée à la Femis.
13 Premièrement, les écoles d’ingénieur et de commerce sont très nombreuses. Les candidats présentent généralement plusieurs concours (Cf. banques d’épreuves communes), et lorsqu’ils échouent au concours de l’école la plus prestigieuse de sa catégorie (École Polytechnique ou HEC, par exemple), ils peuvent se rabattre sur une école dont la barre d’admission est un peu moins haute. L’offre et la demande d’études étant relativement équilibrées, la plupart des candidats trouveront une école et le concours s’inscrit davantage dans une logique d’allocation des places répartissant les candidats dans les différentes écoles selon leur niveau scolaire et leur classement dans les différents concours. En revanche, pour les métiers du cinéma, l’offre est loin de satisfaire la demande : le nombre d’écoles est très restreint. Les candidats qui échouent à la Femis (soit près de 95 % d’entre eux) peuvent présenter également le concours de l’École Nationale Supérieure Louis Lumière (qui propose un nombre de places tout aussi réduit), mais ils n’ont guère d’autre possibilité de formation. En cas d’échec au concours, c’est le rêve de travailler dans l’industrie du rêve qui s’éloigne.
14 Une deuxième différence notable à cet égard entre le concours d’entrée dans cette école et celui des écoles d’ingénieur et de commerce, directement liée à la précédente, concerne les motivations des élèves. Les candidats à la Femis sont bien souvent animés par la passion du cinéma. Les jurés attendent d’ailleurs qu’ils démontrent celle-ci lors des épreuves orales, lorsqu’ils les interrogent à propos des films qu’ils aiment et qui les ont marqués (ils sont d’ailleurs extrêmement étonnés et déçus lorsqu’ils constatent que certains sèchent sur ce genre de question). Le registre passionnel et vocationnel est en revanche peu présent dans les écoles d’ingénieur et de commerce. Pour beaucoup, l’orientation vers ces établissements – et d’abord vers les classes préparatoires qui y conduisent – s’est imposée de façon banale et évidente comme la suite logique d’un brillant parcours scolaire [9]. Les élèves sont dès lors plutôt dans une logique de non choix. Ils n’ont souvent aucun projet professionnel précis. Les concours d’entrée dans ces écoles ne font d’ailleurs nullement intervenir de tels critères dans la sélection : ils se veulent purement basés sur l’évaluation objective des performances scolaires.
15 À la différence de ces derniers, le concours de la Femis – c’est là une troisième particularité – n’est pas du tout centré sur des connaissances dispensées par le système scolaire. Cela tient au fait que l’appréhension du mérite repose ici moins sur une évaluation sommative que sur une évaluation prédictive [10]. C’est le futur potentiel du candidat que les jurés tentent d’évaluer, un potentiel de singularité. À la Femis, le coefficient subjectif n’est pas quelque chose que l’on cherche à réduire au maximum. La subjectivité joue un rôle important dans le concours [11], elle est même revendiquée comme primordiale par un des jurés dans le film qui estime que « l’arithmétique doit se plier à [leur] désir ». Il semble d’ailleurs que l’institution l’assume dans la mesure où elle ne remet pas aux jurés de grille d’évaluation pour standardiser leur jugement. Le principal dispositif que le concours introduit pour limiter la subjectivité est le recours systématique à plusieurs jurés : les corrections des épreuves écrites, de même que les auditions orales se font toujours à plusieurs, de telle sorte qu’il est plus précis de parler ici d’intersubjectivité. Ceci n’empêche pas le déploiement d’un processus d’identification consistant pour les jurés à reconnaître les candidats dans lesquels ils se reconnaissent. À plusieurs reprises, on voit ainsi des jurés qui soulignent, avec contentement, à quel point ils se retrouvent dans certains d’entre eux, qui présentent apparemment l’état d’esprit qui convient à l’école (« j’étais comme lui », « je me revois »). Il ne faudrait donc pas se réjouir trop vite du fait que les jurés ne prétendent pas ici mesurer le mérite purement scolaire car cette logique d’identification qui résulte au fond d’un accord spontané des habitus entre candidats et jurés – une « affinité élective » – confine vraisemblablement à une reproduction tout aussi implacable.
Conclusion
16 Le Concours illustre parfaitement la pertinence de la critique que la sociologie adresse classiquement aux concours d’entrée dans les établissements d’enseignement supérieur et qui présente ceux-ci comme des rites prétendument méritocratiques mais qui contribuent en réalité au maintien des inégalités sociales et à leur légitimation. En même temps, en dévoilant l’envers du décor et en particulier les discussions entre jurés et les questions qui sont les leurs dans le cours même de la sélection, le film raconte une histoire nuancée, qui évite tout moralisme et manichéisme. Les jurés ne sont pas animés de mauvaises intentions mais bien des acteurs critiques, réflexifs, attentifs aux biais de sélection et au risque de normalisation des candidats que comporte tout concours. Les jurés ne sont donc pas des « idiots culturels », mais on voit aussi – pour paraphraser Weber – que s’ils font le classement, ils ne savent pas forcément le classement qu’ils font car ils sont pris dans des logiques sociales qui les dépassent. Pour lutter contre les inégalités et s’assurer d’un recrutement plus ouvert à la diversité sociale et culturelle, les bonnes intentions individuelles ne suffisent pas, c’est à l’institution de mettre en place des règles afin d’équiper les jurés dans ce travail réflexif et de faire évoluer son concours. En l’occurrence, les balises fournies par l’institution semblent insuffisantes. Si l’on peut le regretter, c’est parfaitement compréhensible. Un établissement comme la Femis, prestigieux et occupant une position dominante, n’a guère de raison de modifier son fonctionnement si rien dans son environnement institutionnel ne l’y contraint [12]. Pourquoi changer lorsqu’on est considéré comme une des meilleures écoles de cinéma à l’échelle européenne ? ⏹