Article de revue

Les fermetures d’usines dans un espace social localisé de qualification :

le Bassin sidérurgique de Longwy

Pages 16 à 22

Citer cet article


  • Deshayes, J.-L.
(2017). Les fermetures d’usines dans un espace social localisé de qualification : le Bassin sidérurgique de Longwy. Savoir/Agir, 39(1), 16-22. https://doi.org/10.3917/sava.039.0016.

  • Deshayes, Jean-Luc.
« Les fermetures d’usines dans un espace social localisé de qualification : : le Bassin sidérurgique de Longwy ». Savoir/Agir, 2017/1 N° 39, 2017. p.16-22. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-savoir-agir-2017-1-page-16?lang=fr.

  • DESHAYES, Jean-Luc,
2017. Les fermetures d’usines dans un espace social localisé de qualification : le Bassin sidérurgique de Longwy. Savoir/Agir, 2017/1 N° 39, p.16-22. DOI : 10.3917/sava.039.0016. URL : https://shs.cairn.info/revue-savoir-agir-2017-1-page-16?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/sava.039.0016


Notes

  • [1]
    Les salariés domiciliés dans le Bassin de Longwy et travaillant dans l’industrie représentent aujourd’hui 20 % de l’ensemble des salariés (24 % des salariés frontaliers, 16 % des salariés travaillant en France).
  • [2]
    Jean-Luc Deshayes, Comment “un bout de monde” peut-il aider à lire le monde » : classes, territoires, générations. Trente ans de recherche à Longwy, mémoire d’habilitation en sociologie, EHESS, 2014.
  • [3]
    Norbert Elias, « Sport et violence », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 6, 1976.
  • [4]
    Jean-Luc Deshayes, La conversion territoriale, Longwy 1978-2010, Nancy, PUN, 2010.
  • [5]
    Entre autres : Félix Torrès, Longwy revisité, Paris, Fondation Saint-Simon, 1985.
  • [6]
    Jean-Louis Tornatore (dir.), L’invention de la Lorraine industrielle, Quêtes de reconnaissance, politiques de la mémoire, Paris, Riveneuve, 2010.
  • [7]
    Jean-Marc Leveratto, Fabrice Montebello, « Faire l’histoire des hommes du fer », in Alban Bensa, Daniel Fabre, Une histoire à soi, Paris, Éditions MSH, 2001.
  • [8]
    Une Mission interministérielle chargée de la reconversion est mise en place dans la zone française en 1985, en nommant Pôle européen de Développement (PED) l’espace des trois zones frontalières concernées par la crise de la sidérurgie en France, Belgique et Luxembourg.
  • [9]
    Plaquette de présentation du PED, 1988.
  • [10]
    Patrick Viveret, « Analyse de la préparation et de la mise en œuvre de l’action de développement régional du FEDER en faveur du Pôle Européen des trois frontières », 1989.
  • [11]
    Peu avant la fin programmée de la mission du PED prévue pour dix ans.
  • [12]
    La théorie des districts, inspirée de l’économiste André Marshall, insiste sur l’intérêt d’une combinaison d’entreprises locales dans le développement économique.
  • [13]
    Comme y invitait le projet de David Charrasse et Gérard Noiriel de fonder une « anthropologie industrielle » de la Lorraine du Nord (« Lorraine du Nord et anthropologie industrielle en France : bilan provisoire », Anthropologie et sociétés, n° 1, 1986).
  • [14]
    Jean-Luc Deshayes, « L’employeur territorial, une notion utile pour comprendre la (dé) structuration de l’emploi », Travail et emploi, n° 136, 2013.
  • [15]
    Étudiés par Philippe Méhaut et Marie-Claire Villeval, « Les CFC et le gestion des mobilités : une étude de cas dans la sidérurgie », Formation-emploi,n° 16, 1991.
  • [16]
    Les objectifs annoncés dans leurs statuts par les associations créées à Longwy entre 1984 et 1999 évoluent ainsi significativement même si on peut les lire comme une façon de se mettre en scène. Dans la période 1984-1989, elles rassemblent leurs membres pour avant tout « pratiquer » en commun une activité (sportive ou de loisirs). Dans la période 1990-1994, il s’agit de plus en plus d’« organiser », de « développer » et aussi d’« améliorer », de « favoriser ». Dans la période 1995-1998, les fonctions d’aide, d’accueil, de formation, plus tournées vers les individus que vers les activités, prennent une place plus importante au sein d’associations qui, par ailleurs, « animent », « contribuent », « permettent », « gèrent » plus qu’elles ne « réunissent » des membres actifs.
  • [17]
    Lire Cédric Lomba dans ce numéro.
  • [18]
    Gérard Noiriel, Longwy, Immigrés et prolétaires 1880-1980, Paris, PUF, 1984.
  • [19]
    Jean-Luc Deshayes, « Mobilité ou mobilisation ? Les sidérurgistes du bassin de Longwy et leurs enfants dans les années 1980 », Les Mondes du travail, n° 14, 2014.
  • [20]
    Les récits recueillis se situent entre filiations et ruptures : « Ce qui se construit et qui se dit dans les discours sur la mobilité, c’est l’appropriation des mouvements de catégorisation qui ont brutalement évolué et remis en cause les cadres quotidiens, les appartenances collectives, les conditions de la mobilisation » (Yves Grafmeyer, « Socialisation professionnelle et mobilité », in Analyse des modes de socialisation- Confrontations et perspectives, Actes de la table ronde de Lyon, Cahiers de recherche IRESE – université Lumière Lyon 2, Lyon, 1988).
  • [21]
    Le terme de valeur nette d’inventaire (en abrégé : VNI) désigne pour une entreprise la valeur de tous ses actifs réduite de tous ses engagements.
  • [22]
    À la suite de Gilles Laferté, « Des études rurales à l’analyse des espaces sociaux localisés », Sociologie, n° 4, 2014.

1 le bassin de Longwy est un terrain d’observation « privilégié » des évolutions de la société française depuis le début des années 1980 pour plusieurs raisons : disparition totale des emplois sidérurgiques (plus de 25 000) après un siècle de mono-industrie, luttes massives contre les fermetures d’usines au retentissement national (1979, 1984), expérimentation pionnière de dispositifs publics de reconversion (gestion prévisionnelle des emplois), aides exceptionnelles à la création d’emplois industriels destinées à attirer des firmes multinationales nomades (Victor Company of Japan-JVC, Daewoo), développement du travail frontalier en direction de la Belgique et surtout du Luxembourg (plus de la moitié de la population active aujourd’hui) [1].

2 Nos recherches prennent pour objet, depuis plus de trente ans, « ce petit bout de monde » [2]. Paradoxalement, la référence à la désindustrialisation du bassin de Longwy ne va pas de soi. Nous verrons qu’elle divise les acteurs locaux et s’invite dans les débats des acteurs publics nationaux et des chercheurs en sciences sociales. Pour mieux l’aborder, nous l’avons analysée avec une grille de lecture relevant de la socio-histoire [3]comme un processus inscrit dans une configuration d’ensemble. Nous nous sommes inspirés des méthodes qu’Everett C. Hugues et l’École de Chicago avaient prônées pour l’étude du monde industriel : souci de l’histoire pour comprendre le présent, travail de terrain prolongé multipliant les formes d’investigation, unité des sciences sociales, familiarité biographique du chercheur avec la population étudiée.Les fermetures d’usines s’inscrivent alors dans un espace social localisé de qualification [4].

Une qualification industrielle discutée dans un bassin très étudié

3 Lieu de l’« histoire en train de se faire », le Longwy des fermetures d’usines a été très étudié [5] et mobilisé dans une période de déplacements des regards et des références théoriques, d’un marxisme très influent à une installation progressive des théories de l’acteur dans les sciences sociales françaises. Dans un livre récent, Jean-Louis Tornatore [6] évoque « l’invention de la Lorraine industrielle » pour signifier que, si les résistances aux politiques de table rase du passé ont permis une certaine reconnaissance du passé industriel, le processus de patrimonialisation sidérurgique est, lui aussi, « ouvert à toutes les appropriations ». L’Association de recherche et d’études en sciences sociales sur la Lorraine industrielle (ARESSLI), créée dans les années 1980, aurait par exemple contribué à un subtil déplacement de l’histoire sociale de la Lorraine industrielle dominée par une lecture de classes vers son histoire multiculturelle en insistant sur la richesse de l’apport immigré [7].

4 De plus, localement, pendant toute la période des fermetures et de la reconversion, la qualification industrielle du bassin a été l’un des enjeux du débat dans les discours pour dire à la collectivité d’où elle vient, ce qu’elle est et où elle doit aller. Les discours du maintien, portés notamment par les syndicats, de la transition puis de la fracture, tenus par les institutions de la reconversion économique [8] du bassin et leurs relais locaux se sont en partie succédé et en partie superposés. Incontournable pendant les luttes (« La sidérurgie, c’est la vie à Longwy ») et dans les premiers actes de politiques publiques (seule la création d’emplois industriels est éligible aux aides proposées), l’évidence industrielle est peu à peu discutée. L’activité sidérurgique fait progressivement l’objet d’un droit d’inventaire. Au passif, les dysfonctionnements de la grande entreprise, la faible diversification du tissu économique, l’inadaptation de certains ouvriers ou encore la violence des combats syndicaux. À l’actif, « la richesse de la zone transfrontalière du Pôle Européen de Développement (PED) tient essentiellement dans les 80 000 jeunes bénéficiant d’une formation spécialisée en liaison avec les entreprises dans plusieurs établissements supérieurs ou universitaires » [9]. La grande entreprise bureaucratique doit faire place à la PME dynamique, la société d’assistés à l’initiative, la société bloquée à la libération des énergies et à l’innovation, l’emprise du collectif àl’individu acteur. Rideau sur la main-d’œuvre sidérurgique et sur la combativité syndicale. Le scénario d’avenir est celui du développement local et d’un nouveau tertiaire [10].

5 La panoplie presque entière des théories du développement économique local a d’ailleurs été proposée dans les discours publics. L’objectif du PED, énoncé au milieu des années 1980, est de déborder la polarisation incomplète du bassin de Longwy en favorisant des économies d’échelle dans un espace étendu au-delà des frontières nationales. La mission interministérielle doit aussi organiser et endogénéiser pour la pérenniser la dynamique créée par les firmes multinationales étrangères qui s’implantent dans le bassin. De plus, des intérêts communs d’aménagement du territoire pourraient se déployer en profitant du dynamisme de l’économie luxembourgeoise (externalisation d’activités vers la France). La relance de 1997 [11] est quant à elle référée à la théorie des districts ou des milieux innovateurs [12] qui serait rendue possible par la qualité technologique des laboratoires de recherche présents sur place. Une approche plus récente s’inspire de la théorie des réseaux. Le bassin de Longwy devrait se rapprocher d’un Sud luxembourgeois désengorgeant la ville de Luxembourg et devenir un sous-pôle de développement comme l’est déjà Esch-sur-Alzette.

6 Il est nécessaire de relier ces discours à leurs conditions d’énonciation pour les intégrer à une analyse d’ensemble du processus de désindustrialisation en croisant, à leurs différentes échelles, les stratégies du capital, la mise en œuvre des politiques publiques, les transformations du salariat et les mobilisations des fractions de classes d’une génération à l’autre [13].

Stratégies du capital, politiques publiques et transformations du salariat

7 Dans la sidérurgie longovicienne, la période 1950-1975 se caractérise par une progression de la socialisation du salaire. Elle réduit, sous l’influence des luttes syndicales, la dépendance locale en instituant progressivement des règles nationales d’élaboration des salaires et la cotisation sociale comme fondement de la protection collective. Dans ce marché interne ou professionnel de grande entreprise ou de branche qui garantit une carrière, la qualification est devenue indirectement celle des personnes et l’emploi est le support des droits salariaux.

8 La mobilisation ouvrière contre les fermetures d’usines de la fin des années 1970 et du début des années 1980 permet encore aux sidérurgistes du bassin de Longwy d’obtenir des protections ayant des répercussions nationales, notamment la possibilité conquise par les sidérurgistes de conserver leur salaire jusqu’à la retraite. Si les luttes autorisent un moment des réponses quirelèvent de politiques nationales d’aménagement du territoire, les ressources spécifiques générées par la sidérurgie n’ont pas été redéployées localement. Peu à peu, politiques européennes et nationales se sont conjuguées pour produire des politiques de discrimination territoriale favorisant l’arrivée de firmes multinationales. Les stratégies successives s’accompagnent notamment de la persistance d’une définition du territoire par ses manques. La construction d’un discours sur les handicaps territoriaux a d’abord légitimé des politiques spécifiques de diversification face à la mono-industrie dans les années 1960, puis de compensation face aux fermetures à partir des années 1980, et enfin d’incitation à un effort local face à un État qui aurait été « trop présent » à la fin des années 1990.

9 Les politiques publiques ont ainsi pu expérimenter dans un espace transfrontalier une politique concurrentielle d’aménagement du territoire qui accompagne financièrement la transformation de la localisation et des modes de gestion de la main-d’œuvre par le capital sidérurgique (à Longwy, les décisions arrêtées par Usinor à la fin des années 1970 résultent en partie de la volonté de la part de ce groupe de se désengager de la production des produits sidérurgiques les moins rentables), la recherche de territoires de profit par des firmes nomades et une contestation des institutions du salariat. La reconversion des années 1980-1990 fragilise, en effet, la société salariale en introduisant des conditions d’appartenance territoriale – bassin en reconversion – à côté des conditions d’âge, de sexe et de secteur d’activité. La notion d’employeur territorial [14] correspond au déplacement, dans le rapport de force, du « pôle » de l’emploi vers le marché du travail. L’employeur-entreprise ne disparaît pas. Il cohabite avec un ensemble hybride d’institutions, non sans tensions ni résistances. Le conflit se déplace en partie de la conquête de droits collectifs liés au poste de travail vers l’obtention de droits individualisés sur le marché du travail.

10 Trois configurations successives vont contribuer à l’émergence et à la consolidation de ce passage de la qualification à l’employabilité, d’un local conquis à un local octroyé. Les « congés formation-conversion » (CFC) [15] en sont une première illustration. La référence à un droit à la reconversion apparaît au moment où la Convention Générale de Protection Sociale de 1984 – signée conjointement par les représentants de la profession sidérurgique et ceux des organisations syndicales – est considérée à Longwy comme l’échec définitif du conflit sidérurgique. Les CFC constituent non seulement une nouvelle modalité de la gestion des transitions au sein du salariat en impliquant entreprises et pouvoirs publics, mais aussi et avant tout un nouveau moyen d’organisation d’une phase menant à la rupture des liens entre les salariés et leur entreprise d’origine et à l’élimination des travailleurs les moins qualifiés.

11 À la fin des années 1980, il ne reste, dans le bassin de Longwy, pratiquement plus aucune entreprise sidérurgique. Une démarche de gestion prévisionnelle des emplois réunit alors, dans une perspective d’adaptation de la main-d’œuvre aux besoins des « nouvelles » entreprises, l’ensemble des acteurs publics et privés de formation avec une forte mobilisation des associations [16]. Les demandeurs d’emploi sont systématiquement soumis à des bilans de compétence. Ainsi se dessine une configuration spécifique de l’employeur territorial articulée au nomadisme des firmes. Le directeur de l’agence locale d’intérim mobilisée dans le recrutement deviendra symboliquement DRH de l’entreprise Daewoo.

12 À la fin des années 1990, une troisième configuration s’installe. Elle témoigne d’un effort de coordination de l’action publique. Cependant, si les politiques restent territorialisées, le lien au territoire des acteurs qui les mettent en œuvre se relâche partiellement. Les opérateurs du marché du travail, notamment les sous-traitants privés et associatifs, sont soumis à une logique marchande de plus en plus prégnante qui les conduit à se concentrer et à développer des actions qui restent localisées, mais selon des procédures de plus en plus standardisées nationalement et hors de leurs bassins d’origine.

Les mobilisations des fractions de classes d’une génération à l’autre

13 Christophe, fils d’ouvrier sidérurgiste, a travaillé dans l’un des organismes d’insertion. Il affirme, au milieu des années 1990, qu’il lui semble impossible de continuer à faire ce travail auprès de personnes ayant le statut de stagiaires ; il a cru pouvoir fonctionner dans ce système en détournant les règles administratives pour leur obtenir des statuts plus protecteurs et des revenus plus importants. En réalité, ce n’était que déplacer le problème et légitimer une lecture de l’insertion qui en dissimule les déterminants économiques :

14

« Cela consiste à dire à travers des techniques de recherches d’emploi que le marché du travail est ouvert, que la mise à l’écart est de la responsabilité des stagiaires. Comment parler d’autonomie à des 18-25 ans dès qu’on achète leur ticket pour la piscine ? Comment les réduire à accepter qu’on les encadre ainsi ? Comment mutiler ainsi leur conception de la vie ? Ce que je faisais, c’était de la violence symbolique par rapport à l’éducation et aux valeurs de ma propre culture d’origine. […] On les fragilisait, on les infantilisait, on les neutralisait et on parlait de socialisation et d’insertion. […] Comment parler de besoins, de projets selon le paradigme idéologique libéral sinon à travers un langage de classe ? Aujourd’hui les copains de mon enfance seraient devenus comme ça alors que ceux-ci sont tout à faitcapables sauf qu’ils n’ont pas de fric. » (Entretien, 1994).

15 Pour mesurer les conséquences des fermetures et déplacements [17] sur les rapports sociaux d’une génération à l’autre, nous avons reconstitué les parcours scolaires et professionnels de 1 500 enfants de pères sidérurgistes du Bassin de Longwy, nés entre 1925 et 1945 et rencontré une partie d’entre eux. Ces matériaux situés révèlent l’efficacité à retardement de normes, de valeurs, d’habitudes de vie, de dispositions intériorisées par la génération précédente, et d’une expérience sociale sensible à l’histoire collective du groupe ouvrier et à la crise qu’il traverse.

16 Les recherches de Gérard Noiriel à Longwy ont mis en évidence, avant les fermetures d’usines, l’existence d’une « génération singulière », première génération d’enfants dont les parents avaient eux-mêmes travaillé dans le bassin de Longwy. Elle a été au centre d’un processus de structuration du groupe qui lui a permis peu à peu de conquérir l’hégémonie au niveau politique (par le biais du Parti communiste français) et associatif, alors que les parents ont toujours été marginalisés. Elle est en partie non pertinente pour une des fractions de classe, celle des parents immigrés plus récents [18]. Avec les restructurations, les conditions de mobilité de cette génération varient selon les niveaux de qualification (ouvriers spécialisés, ouvriers professionnels, agents de maîtrise, techniciens) et produisent ce que les discours institutionnels désignent comme des résistances à la mobilité. Elles apparaissent plutôt comme autant de « mobilisations » des salariés pour préserver leur qualification au cours de « leur reconversion ». [19]

17 Les parcours des enfants de sidérurgistes ne sont pas indifférents à leur fraction de classe d’origine et n’excluent pas des mobilisations spécifiques. L’étude des départs de ceux qui sont nés au début des années 1960 donne des résultats paradoxaux : 40 % d’entre eux environ ont quitté le bassin de Longwy, quelle que soit leur fraction de classe d’origine ou quel que soit leur sexe. Cependant, ces chiffres masquent un ensemble complexe où proximité sociale et proximité spatiale vont souvent de pair. Les réseaux paternalistes peuvent encore être sollicités, mais inégalement selon les fractions de classe. Pour le groupe d’âge suivant, né au milieu des années 1960, la durée de l’exposition scolaire diminue à Longwy alors qu’elle augmente partout en France. La hiérarchie des taux de départs est de plus en plus corrélée aux fractions de classe d’origine, d’une part, et aux parcours scolaires, d’autre part. Mais les filles, puis les enfants d’ouvriers spécialisés (OS), vont se saisir plus rapidement que d’autres des potentialités scolaires. « On aurait pu aller plus loin » (fille d’OS, médecin à Longwy), « Je ne suis pas marié avec la sidérurgie » (fils d’ouvrier professionnel (OP), muté en région parisienne), « Mon frère, il a émigré dans un supermarché dans le Sud de la France » (fils d’OS) : les récits qui accompagnent cesmouvements confirment que les registres sociaux et spatiaux des discours sont, pour eux aussi, étroitement liés aux transformations du salariat et aux multiples mobilisations qu’elles initient ou contrarient [20].

18 La déclaration récente (en 2014) d’une salariée d’une banque luxembourgeoise, fille d’ouvrier spécialisé de la sidérurgie longovicienne, diplômée de l’IUT Gestion des Entreprises et des Administrations de Longwy (créé en 1992) et en charge du calcul des « valeurs nettes d’inventaire » – « On sait qu’au Luxembourg, on va faire de l’usine » [21] – invite à prolonger cette réflexion en termes d’espace social localisé de qualification. L’action publique territoriale s’exerce ainsi dans un système de contraintes à longue distance qui s’applique de manière différenciée dans les espaces locaux. Elle se traduit par des morphologies sociales localisées qui sont à la fois une projection des rapports sociaux globaux (de classe, d’âge, de genre) et le produit d’effets de lieux [22]. Les logiques d’usages et de représentation peuvent alors conduire à un redoublement des effets de domination, à leur relative neutralisation et/ou à une émancipation et à la production de qualifications spécifiques.


Date de mise en ligne : 06/06/2017

https://doi.org/10.3917/sava.039.0016