Article de revue

Attirer les talents internationaux

Les ambiguïtés d’une hospitalité sélective

Pages 33 à 38

Citer cet article


  • Wagner, A.-C.
(2016). Attirer les talents internationaux Les ambiguïtés d’une hospitalité sélective. Savoir/Agir, 36(2), 33-38. https://doi.org/10.3917/sava.036.0033.

  • Wagner, Anne Catherine.
« Attirer les talents internationaux : Les ambiguïtés d’une hospitalité sélective ». Savoir/Agir, 2016/2 N° 36, 2016. p.33-38. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-savoir-agir-2016-2-page-33?lang=fr.

  • WAGNER, Anne Catherine,
2016. Attirer les talents internationaux Les ambiguïtés d’une hospitalité sélective. Savoir/Agir, 2016/2 N° 36, p.33-38. DOI : 10.3917/sava.036.0033. URL : https://shs.cairn.info/revue-savoir-agir-2016-2-page-33?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/sava.036.0033


Notes

  • [1]
    En 1982, les 50 700 étrangers recensés comme « cadres et professions intellectuelles supérieures » représentent 3,2 % des 1 565 600 actifs étrangers. En 1990, ils sont 92 000 (5,7 % des actifs étrangers) ; 125 900 en 1999 (7,9 % des actifs étrangers). En 2009, d’après l’enquête Emploi, on compte 170 200 étrangers dans la catégorie, soit 11 % des actifs étrangers.
  • [2]
    Ce titre de séjour remplace plusieurs cartes existantes : la carte bleue européenne, les cartes compétences et talents, salarié en mission, profession artistique et culturelle ou encore scientifique-chercheur.
  • [3]
    Jean-Philippe Foegle, « L’immigration choisie au prisme des politiques européennes », Lettre « Actualités Droits-Libertés » du CREDOF, 18 novembre 2013.
  • [4]
    Ministère des Affaires étrangères, Le Quai d’Orsay au service des entreprises, février 2014.
  • [5]
    Projet de loi sur la croissance et l’activité, Étude d’impact, t. 3, 10 décembre 2014, p. 56.
  • [6]
    Assemblée nationale, compte rendu de la séance en hémicycle du 21 juillet 2015.
  • [7]
    Anne-Catherine Wagner, Les nouvelles élites de la mondialisation, Paris, PUF, 1998, p. 31.
  • [8]
    Voir l’article d’Alexis Spire dans ce numéro.
  • [9]
    François-Xavier Dudouet, Éric Grémont, Les grands patrons en France, Paris, Lignes de repères, 2010.
  • [10]
    Cf. Sylvie Mazzella, dir., La mondialisation étudiante. Le Maghreb entre Nord et Sud,Paris, Karthala, 2009. Pour une analyse des effets des politiques contradictoires sur les étudiants mexicains, cf. Domingo Garcia, Anne-Catherine Wagner, « L’internationalisation des “savoirs” des affaires. Les Business Schools françaises comme voies d’accès aux élites mexicaines ? »,Cahiers de la recherche sur l’éducation et les savoirs, n° 14, 2015.
  • [11]
    Alexis Spire, Accueillir ou reconduire. Enquête sur les guichets de l’immigration, Paris, Raisons d’agir, 2008.
  • [12]
    Abdelmalek Sayad, « Coûts et profits de l’immigration, les présupposés politiques d’un débat économique », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 61, 1986.

1 Si la figure du migrant évoque celle du réfugié ou du travailleur non qualifié, cette représentation correspond de moins en moins à la dynamique des flux migratoires. Sous l’effet conjugué des politiques de contrôle des frontières et de l’intensification des échanges, une partie croissante de l’immigration dans les pays riches est désormais le fait d’une élite très qualifiée. Ainsi en France, les effectifs des « cadres et professions intellectuelles supérieures » étrangers connaissent une forte croissance, alors que ceux des autres actifs étrangers ont cessé d’augmenter depuis les années 1980 [1].

2 Les cadres supérieurs arrivant en France sont rarement désignés comme des migrants ou des immigrés, termes qui renvoient finalement plus à une condition sociale qu’à une situation migratoire. Ils sont « expatriés », « investisseurs », « élites » ou « talents internationaux » et, à ce titre, font l’objet d’un traitement bien distinct de celui des migrants « ordinaires ». Il s’agit de les attirer dans le pays, puis de leur assurer le meilleur accueil. L’analyse de la rhétorique et des pratiques par lesquelles les élites sont distinguées des autres étrangers montre bien le primat de la dimension de classe dans les logiques des politiques d’accueil ; elle conduit aussi à souligner l’ambiguïté et la fragilité relative d’une bipartition qui mêle critères socio-professionnels, ethniques et administratifs.

Des étrangers talentueux bienvenus

3 Parallèlement à la mise en place de dispositifs de contrôle des migrants, diverses mesures sont destinées à améliorer l’accueil de certains étrangers, désormais désignés comme « talents ». Une mission sur l’accueil des talents étrangers est mandatée en janvier 2013 par les ministères des Affaires étrangères, de l’Économie et des Finances, de l’Intérieur et de l’Enseignement supérieur et de la recherche.S’inscrivant dans une rhétorique qu’on retrouve souvent sur ce thème, le Rapport sur l’accueil des talents étrangers(avril 2013) insiste sur la nécessité de renforcer « l’attractivité » de la France. Le rapport repose sur une vision explicitement utilitariste : « Dans un monde de forte concurrence économique, l’intérêt de l’économie française est de profiter de l’expérience et de la qualification professionnelle des étrangers talentueux. » L’image est celle d’un marché mondial des élites, où les pays rivalisent d’avantages comparatifs pour attirer les « hauts potentiels » et les détourner d’autres destinations. Le rapport s’appuie sur des baromètres de « l’attractivité du site France » auprès d’investisseurs étrangers et conclut sur la nécessité d’établir une « culture de la confiance » entre les publics concernés et l’administration française en simplifiant les procédures et les contrôles.

4 Le « passeport talents » préconisé par le rapport est adopté en mars 2016 avec la loi relative au séjour des étrangers en France. Il s’agit d’un titre de séjour de quatre ans qui doit « encourager les parcours internationaux d’excellence et donc simplifier le plus possible les règles d’entrées et de séjours de ces publics que tous les pays cherchent à attirer ». Ce titre donne droit au travail sans opposabilité de la situation de l’emploi, et permet aux personnes qui en bénéficient d’être rejointes par leur famille [2]. Les étrangers concernés sont les diplômés de niveau au moins égal au master qui ont trouvé un emploi salarié correspondant à leur profil, ceux qui peuvent faire valoir une embauche pour un poste de haut niveau (c’est le montant de la rémunération qui fait le « niveau »), les salariés étrangers effectuant une mission dans le cadre d’un détachement intra-groupe et, sous conditions, les chercheurs et scientifiques, les entrepreneurs hautement qualifiés ou expérimentés, les investisseurs, les responsables de société et les étrangers « dont la renommée internationale est établie » dans un domaine scientifique, intellectuel, éducatif ou sportif. Ces politiques d’immigration choisie ne sont pas propres à la France ; elles s’inscrivent dans un processus politique et juridique entamé depuis une quinzaine d’années dans la plupart des pays occidentaux. Des dispositifs tels la Green Card allemande, leHighly Skilled Migrant Programme en Grande-Bretagne ou encore la carte bleue européenne multiplient les dispositifs dérogatoires destinés à des étrangers considérés comme « désirables » [3].

5 Les « talents » sont clairement identifiés par leur apport économique. Les exigences en matière d’intégration ou de proximité culturelle ne sont pas de mise. Comme le note le Rapport sur l’accueil des talents étrangers, la connaissance du français ne doit pas devenir un prérequis obligatoire, « notamment pour ceux des publics-attractivité qui ne travaillent qu’en anglais ». De fait, le passeport talents s’inscrit dans un ensemble de mesures visant à attirer les capitaux et investissements étrangers, parmi lesquelles on peut citer la création en janvier 2015 de Business France, l’agence nationaleau service de l’internationalisation de l’économie française ou encore la direction dédiée aux entreprises au Quai d’Orsay. La politique des visas participe à la circulation des investissements et des talents : des instructions sont données pour favoriser et simplifier les procédures vis-à-vis des hommes d’affaires et investisseurs [4]. La politique fiscale est un outil clé de cette attractivité : la France offre un des régimes les plus favorables en Europe. Le régime de l’impatriation, créé en 2004, vise à attirer en France des cadres supérieurs et des dirigeants en les exonérant partiellement d’impôts. Ainsi, les salariés (qu’ils soient français ou étrangers) mutés en France après avoir passé cinq ans à l’étranger bénéficient d’une exonération des revenus du capital réalisés à l’étranger et d’une exonération temporaire de l’ISF pour les biens situés hors de France. En février 2015, la loi sur la croissance et l’activité dite loi Macron assouplit encore les conditions d’application de ce régime fiscal afin « d’envoyer un signal positif aux cadres étrangers pour les encourager à venir en France et faciliter l’implantation des quartiers généraux d’entreprises internationales »[5] .

6 Toutes ces mesures n’ont pas forcément pour effet d’attirer les étrangers recherchés (la carte « compétences et talents » qui précède le passeport talents a eu une très faible efficacité). De fait, en France, plus du tiers des cadres supérieurs étrangers proviennent de l’Union européenne et bénéficient donc de droit de la liberté de circulation et d’installation dans le pays. Les dispositifs dérogatoires et les mesures ciblées sur les étrangers fortunés sont néanmoins importants symboliquement en ce qu’ils dessinent les contours d’une population étrangère désirable, soigneusement distinguée de la masse des migrants – a priori indésirables. Comme l’explique Bernard Cazeneuve, le ministre de l’Intérieur, au moment de la discussion du texte à l’Assemblée, « les dispositifs que nous mettons en place ne sont pas des aspirateurs : ils sont destinés à ce que la France affirme sa vocation de puissance économique, renforce son attractivité à l’égard de tous ceux qui, bien qu’étrangers, peuvent contribuer à la croissance, à l’emploi, à l’innovation, à la création d’entreprise sur le territoire national » [6].

Un marché de l’accueil des élites

7 Aux mesures juridiques, fiscales ou administratives pour attirer les expatriés en France, il faut ajouter la prise en charge souvent très complète de leur installation dans le pays. Dans les grands groupes, l’expatriation concerne essentiellement les responsables de haut niveau. Leur situation professionnelle est d’autant plus favorable qu’à leur rémunération s’ajoutent des primes d’incitation à l’expatriation. Des indemnités compensent les différences de coût de la vie et de taux d’imposition et doivent faire oublier les difficultés liées à l’éloignement, au climat, à la langue ou à l’environnement. Tout est fait pour réduire les désagréments liés à l’installation dans un pays nouveau. Les entreprises prennent en charge lesfrais liés au déménagement, le financement du logement, le retour annuel de la famille au pays d’origine et la scolarité des enfants. Comme l’explique le directeur des ressources humaines dans une compagnie agro-alimentaire américaine :

8 « Si on choisit d’expatrier quelqu’un, il faut qu’il puisse se consacrer totalement à son travail. On cherche à évacuer tous les problèmes matériels, les problèmes d’intendance. Ce sont des gens d’une haute valeur professionnelle. Ils ne vont pas passer tout leur séjour à se démener avec les services d’immigration, les annonces immobilières, les factures et la recherche d’une femme de ménage ! » [7]

9 Un marché privé destiné à l’accueil des cadres étrangers en France est ainsi en plein essor. Des agences spécialisées, dites de « relocation », organisent les différentes étapes de l’installation dans le pays : la recherche de logement, les formalités nécessaires à la signature du bail, à l’installation du gaz, du téléphone, de l’électricité. Ces sociétés prennent en charge les difficultés qui peuvent survenir dans la vie quotidienne, depuis les problèmes de fonctionnement des appareils ménagers jusqu’aux procédures d’harmonisation des permis de conduire, en passant par le retrait des autorisations de travail et des titres de séjour auprès des services de l’immigration, la recherche d’une école internationale pour les enfants ou encore les cours de langues ou l’organisation d’activités – voire la recherche de travail – pour les conjointes d’expatriés. Certaines agences vont jusqu’à mettre à la disposition des familles une assistante qui les accompagne dans leur vie quotidienne des premiers jours pour « prévenir le choc culturel ».

10 Alors que pour les immigrés, les démarches requises par l’installation dans un pays nouveau sont autant d’obstacles supplémentaires qui accentuent le déracinement consécutif à l’immigration, les ruptures sont très atténuées dans les classes supérieures. Ces sociétés privées n’offrent pas seulement des prestations d’un nombre et d’une qualité sans comparaison avec celles que peuvent proposer les travailleurs sociaux ou les associations d’aide aux migrants. Elles permettent surtout aux cadres d’être définis et traités comme des clients, dont la situation est individualisée. En particulier, les démarches liées au statut juridique d’étranger prennent un sens radicalement différent pour les étrangers des milieux populaires et pour les cadres. Dans le premier cas, il s’agit d’une obligation qui s’impose aux étrangers confrontés anonymement à l’administration [8] ; dans le second cas, il s’agit de la consultation privée d’une société prestataire de services, qui sert d’intermédiaire entre l’individu et l’administration. L’appartenance aux milieux privilégiés autorise ainsi une sorte d’instrumentalisation du droit.

11 Cet ensemble de services destinés à organiser la vie quotidienne en France dessine les contours d’un espace marqué par une forte présence internationale. Concentrés dans les beaux quartiers ou dans certaines communes cossues, des écoles privées internationales ou bilingues, des associations et cercles de rencontres internationaux, des églises étrangères sont le siège d’une intensesociabilité. Les familles ne sont pas sommées de s’« intégrer » en France ; au contraire, toutes ces infrastructures doivent leur permettre d’entretenir et de cultiver des ressources linguistiques, culturelles, sociales spécifiques, hautement valorisées.

12 Ces espaces donnent aussi les limites de l’accueil des élites internationales. D’une part, ils sont marqués par la domination de certaines nationalités : les ressortissants d’Amérique du Nord, d’Europe de l’Ouest, voire du Japon, sont très présents dans ces infrastructures, tandis que les élites des pays du Sud y sont moins nombreuses et surtout moins visibles. D’autre part, ces réseaux internationaux ne donnent pas accès aux positions dominantes en France : le recrutement toujours massivement national des cercles dirigeants est un indicateur des limites de l’acceptation des « talents » étrangers [9].

13 Toute une série de dispositifs sont destinés à distinguer les élites internationales des autres étrangers, afin qu’ils ne soient pas considérés et ne se considèrent pas en France comme des immigrés et ne subissent pas le sort commun. Ainsi, si l’accueil déplorable devant les guichets administratifs est régulièrement mis en exergue, c’est « l’indifférenciation des publics » qui est condamnée et non les pratiques administratives en elles-mêmes.

14 La frontière entre les migrants et les « talents » peut pourtant s’avérer instable. Certaines nationalités, celles des pays pauvres ou des anciennes colonies notamment, ont plus de difficultés que d’autres à faire reconnaître un statut social privilégié ; en outre les politiques de restriction de l’immigration peuvent également toucher les étrangers diplômés – ainsi les étudiants soumis aux logiques contradictoires d’accueil des étudiants « internationaux » et de contrôle des « risques migratoires » [10]. La multiplicité des critères nécessaires pour identifier un talent (le diplôme, l’expérience, le salaire, la « notoriété internationale ») dit bien la labilité de ce concept, dont les contours varient en fonction de la conjoncture ou des « politiques des guichets » [11].

15 En outre, cette politique d’accueil a beau faire assaut de déclarations d’hospitalité, elle s’inscrit tout à fait dans la vision dominante de l’immigration en termes économiques telle qu’elle était analysée par Abdelmalek Sayad : « L’immigration n’a de sens et n’est intelligible pour l’entendement politique qu’à la condition qu’elle soit source de profit, ou pour le moins que les coûts qu’on lui impute n’excèdent pas les profits qu’elle peut procurer. » [12]En cela, même si les situations matérielles et symboliques sont sans comparaison, les « talents » sont bien des immigrés comme les autres. S’ils sontles bienvenus, c’est explicitement et uniquement dans la mesure où ils sont considérés comme économiquement « rentables ». ■


Date de mise en ligne : 07/07/2016

https://doi.org/10.3917/sava.036.0033