Compte rendu

Diana Holmes et Martine Reid (dir.). Introduction à l’œuvre de Daniel Lesueur, « Conscience féminine, élève la voix ! ». Paris, Honoré Champion, 2023, 202 p.

Pages 131 à 132

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  • Frézard, L.
(2025). Diana Holmes et Martine Reid (dir.). Introduction à l’œuvre de Daniel Lesueur, « Conscience féminine, élève la voix ! ». Paris, Honoré Champion, 2023, 202 p. Romantisme, 209(3), 131-132. https://doi.org/10.3917/rom.209.0131.

  • Frézard, Lucy.
« Diana Holmes et Martine Reid (dir.). Introduction à l’œuvre de Daniel Lesueur, “Conscience féminine, élève la voix !”. Paris, Honoré Champion, 2023, 202 p. ». Romantisme, 2025/3 n° 209, 2025. p.131-132. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-romantisme-2025-3-page-131?lang=fr.

  • FRÉZARD, Lucy,
2025. Diana Holmes et Martine Reid (dir.). Introduction à l’œuvre de Daniel Lesueur, « Conscience féminine, élève la voix ! ». Paris, Honoré Champion, 2023, 202 p. Romantisme, 2025/3 n° 209, p.131-132. DOI : 10.3917/rom.209.0131. URL : https://shs.cairn.info/revue-romantisme-2025-3-page-131?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rom.209.0131


1 Cet ouvrage collectif vient à point. Sous la direction de Diana Holmes (professeure à l’Université de Leeds) et de Martine Reid (professeure émérite à l’Université de Lille), auteures de trois des huit contributions qu’elle contient, cette publication est l’indispensable introduction à une autrice presque oubliée.

2 Qui se souvient aujourd’hui de Jeanne Loiseau, dite Daniel Lesueur (sans trait d’union dans le catalogue de la BnF, même si l’auteure l’ajoute tardivement pour enlever à son pseudonyme sa masculinité) ? Il s’agit pourtant d’une des plus célèbres, des plus admirées et des plus lues des écrivaines de la Belle Époque. Vice-présidente de la Société des Gens de Lettres, elle accumula les honneurs et eut droit à des funérailles quasi nationales. Poète proche des Parnassiens, journaliste prolifique, et surtout romancière à succès, elle sut bénéficier de grands tirages et de la reconnaissance des critiques les plus en vue, ce qui est exceptionnel. Dès l’entre-deux-guerres elle perdit peu à peu l’audience du grand public dont le goût avait changé, et la critique savante se désintéressa de son œuvre. De nos jours, elle n’a pas retrouvé ses lecteurs et ses romans ne sont pas réédités. Mais depuis une quinzaine d’années, la recherche commence à s’intéresser à Daniel Lesueur, injustement dédaignée par les générations précédentes. Si elle n’est ni Virginia Woolf, ni Proust, ni Joyce, elle n’en explore pas moins étonnamment les arcanes de la vie intérieure de ses personnages. Et si ses prises de position en faveur du sexe qu’on disait alors faible sont (stratégiquement) modérées, elles furent d’autant mieux entendues et relayées. Bref : l’écrivaine n’a pas la place qu’elle mérite ni dans les publications savantes, ni dans l’histoire du féminisme.

3 Introduction à l’œuvre de Daniel Lesueur, ouvrage pionnier, est une étape nouvelle dans cette « réhabilitation » nécessaire. Déjà par eux-mêmes, les titres des articles promettent une approche multifocale particulièrement éclairante : « Éléments biographiques et critiques », « Daniel-Lesueur pendant la Grande Guerre », « Daniel-Lesueur face au Néant sublime : les mystères de la nature (humaine) », « Le chemin de fer et la mobilité des cœurs dans Le Cœur chemine et Calvaire de femme de Daniel-Lesueur », « La Nietzschéenne de Daniel Lesueur », « Sous l’angle Féministe : les articles de Daniel-Lesueur dans La Fronde », « Romans romanesques : Daniel Lesueur et le roman-feuilleton populaire ». Ces sept points de vue convergents confèrent à la figure méconnue de Daniel Lesueur un étonnant relief : femme puissante à une époque de misogynie triomphante, elle sut faire entendre sa voix et « écrire au féminin la vie moderne ». En partant de son expérience personnelle, « elle a fourni à un vaste lectorat des récits qui reflétaient leur condition de vie […], une version généreuse et libératrice qui avait pour message le droit de toutes et de tous au bonheur et au plein épanouissement de soi » (D. Holmes). C’est dire que cette feuilletoniste prolifique n’écrivait pas que pour le « divertissement » du public. Alain Janicot trace le portrait d’une femme généreuse, toujours au service d’autrui, et qui profita d’une notoriété acquise en temps de paix pour la mettre au service de son pays pendant la Grande Guerre. Patriote, elle s’adressa en priorité aux femmes qu’elle souhaitait « fortes » dans l’épreuve : « Ne pleurons pas, ne tremblons pas. » C’est aussi aux veuves de guerre qu’elle pensera en créant une fondation plus efficace que les services publics d’alors. Journaliste engagée, elle réclama pour les femmes l’égalité des salaires. Mais au-delà de la cause féminine, c’est à toutes les formes d’aliénation et de misère sociale qu’elle s’attaqua. Poète, elle a ressuscité, en l’adaptant à la vie moderne, l’antique tradition de la poésie philosophique et, pour explorer la condition humaine, publié, sous le titre Un mystérieux amour, une œuvre hybride où poésie et fiction romanesque entrent dans une synergie nouvelle pour mieux explorer la condition humaine face au « Néant sublime » (Adrianna M. Paliyenko). Dans deux autres de ses romans, Le Cœur chemine et Calvaire de femme, elle revisite la « littérature du rail », pré-carré des chantres masculins de la modernité, en l’investissant d’une signification nouvelle : la « mobilité au féminin », à une époque où « la plupart des femmes restent enfermées dans un cadre étroit », sous la domination d’un père ou d’un mari. C’est pourquoi « la voie ferrée peut matérialiser l’enchaînement de l’héroïne qui est ou qui se sent obligée de rester dans la bonne voie, au lieu de signifier sa liberté de mouvement » (Aimée Boutin). Dans Nietzschéenne, Daniel Lesueur n’hésite pas à « tordre » la pensée du philosophe allemand (notoirement misogyne) pour promouvoir une morale féminine de l’énergie et de la volonté (tour de force salué par Nelly Sanchez). Cela dit, Daniel Lesueur est-elle à proprement parler « féministe » ? Alexandra Rivard, qui a le sens de la valeur des mots, apporte à cette question une réponse positive mais nuancée, mettant en lumière l’habileté de l’écrivaine quand elle s’en prend aux idées reçues et défend les droits des femmes. Elle fait preuve d’un tact souvent plus efficace que le choc frontal, feignant même, parfois, de « déposer les armes ». Habile « ouvrière des lettres », elle a produit des fictions certes très romanesques, mais reflétant toujours le monde réel, et jamais destinées à distraire le public des « vraies questions » (comme le pouvoir patriarcal). Ses romans-feuilletons sont captivants, mais aussi porteurs d’une « bonne influence morale et sociale » (D. Holmes).

4 M. Reid offre en annexe au lecteur un utile et curieux florilège d’articles publiés par l’écrivaine dans le journal La Fronde, fondé en 1897 par Marguerite Durand, autre grande figure de la cause féminine : « Leurs femmes », « À propos d’une… robe », « Les mères », « Association », « L’art d’être trompée », « Femmes nouvelles », « Académie de romanciers », « L’Évolution morale par les femmes », « Éducation sociale » (de 1898 à 1900). L’ouvrage contient aussi une riche bibliographie, précieux instrument pour les chercheurs.

5 En somme, Introduction à l’œuvre de Daniel Lesueur peut être considéré, pour reprendre l’expression de D. Holmes et M. Reid, comme « l’une des premières pierres d’un édifice critique encore à construire ».


Date de mise en ligne : 01/10/2025

https://doi.org/10.3917/rom.209.0131