François Vanoosthuyse. Le Moment Stendhal. Paris, Classiques Garnier, 2017, 464 p.
- Par Yves Ansel
Page IX
Citer cet article
- ANSEL, Yves,
- Ansel, Yves.
- Ansel, Y.
https://doi.org/10.3917/rom.183.0140i
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https://doi.org/10.3917/rom.183.0140i
1 Le Moment Stendhal : un titre parlant, à contre-courant, choquant, « stendhalisant » (comment cela ? Stendhal ne serait-il pas hors du temps, éternel ?). De fait, l’un des intérêts majeurs de l’ouvrage est de mettre à mal bien des légendes officialisées, de revisiter avec une rare acuité la patrimoniale tradition exégétique, et de reconfigurer l’ensemble du corpus, un remaniement qui profite moins aux romans qu’à l’Histoire de la peinture en Italie (p. 176-182), la Vie de Henry Brulard (p. 189-194, 377-387) ou aux Mémoires d’un touriste (252-257, 387-393), lesquels, à l’évidence, « se voient confier un rôle inhabituel » (p. 21).
2 Laissant à d’autres les « microlectures de microchoses » (P. Barbéris), savant en beylisme et stendhalisme, et fort d’une impressionnante connaissance, documentée et contextualisée, de tous les écrits de Beyle, François Vanoosthuyse propose une autre image de « Stendhal », ou plutôt : prouve qu’il importe de substituer à la nébuleuse entité « Stendhal », une série de « Stendhal » : « un Stendhal, des Stendhaux » (p. 259). C’est là la finalité première de l'étude : montrer qu'il y a un « devenir-Stendhal », qu'il y a des « Stendhal » en situation : « l’hypothèse qui préside à ce travail est que cela n’a pas signifié la même chose pour Beyle d’écrire sous l’Empire, la Restauration et la Monarchie de Juillet […], qu’en somme il n’a pas produit la même œuvre dans chacun de ces trois contextes politiques de sa carrière » (p. 14). Une perspective inédite qui fait d'une pierre deux coups : 1) elle réduit à néant la fiction d’un « Stendhal » postulé « substance unique, permanente, persévérant dans son être, tournée sur elle-même » (p. 232-233), d'un Moi inaltérable (une idée ressassée dans la Vie de Henry Brulard, et, depuis, devenue une scie doxique et toxique), et, dans la foulée, pulvérise l’idée même d’« un » texte stendhalien (G. Genette), d’« un » romanesque stendhalien (« pas plus qu’il n’y a un Stendhal, il n’y a un romanesque stendhalien », p. 394) ; 2) elle montre l’absolue nécessité de replacer l'œuvre dans ses « cadres successifs » (et Beyle a connu trois bouleversements majeurs : 1800, 1815, 1830), de ne pas séparer les écrits des « postures » d’un écrivain qui adopte divers profils selon les mutations du champ littéraire et la perception que ce dernier a de sa propre situation dans l'univers des lettres où il essaie de trouver et faire sa place.
3 En resituant « Stendhal » dans « ses cadres sociopolitiques successifs », Fr. Vanoosthuyse déplace les enjeux et la lumière, si bien que son étude met à nu bien des aspects cachés de la vie d'un écrivain largement fabriqué, « fictionné » par sa « fortune posthume » (p. 266-281). Puisqu’il y a des « Stendhaux », et que ce ceux-ci ne sont pas séparables de la vie de l’auteur en situation, l’ouvrage décrit les diverses postures de l’homme de plume au fil du temps, et prend donc en compte les écrits clés qui ont chronologiquement ponctué le « devenir-Stendhal ». Muet sous l’Empire autoritaire, après la chute de son patron Napoléon, sous la Restauration, Beyle ne se contente plus d’écrire for me : il publie. Mais s’il prend parti, ses opinions restent celles de sa précaire « position sociale », celles d’un homme « seul », et les happy few « sont bien une compensation imaginaire à l'isolement politique » (p. 164-165). Compensations aussi, les multiples « figures et postures » (p. 223-281) d’un écrivain soucieux de scénariser son « personnage », au point de devenir pour ses futurs commentateurs un casse-tête, un auteur « pot de colle » (p. 261), une incommodante figure que la section « Trouver sa place » (p. 283-322) entend bien recadrer, re-paramétrer. Sans doute la section la plus dépaysante, la plus décapante de cette étude, « Trouver sa place » fait crûment « apparaître l’écart entre le scénario Stendhal et la réalité de l’existence et de la pratique d’Henri Beyle » (p. 285). C’est que les « faits vrais » sont têtus : « si l'on excepte le long intermède de la Restauration, le fait est qu'Henri Beyle a toujours été pistonné » (p. 284), et que la place de consul (« pistonnée » elle aussi) à Civita-Vecchia n’avait, au vrai, rien d’un « calvaire » (p. 283-285) ; dans le même ordre d’idée, la « singularité » affichée de Beyle tient de près à sa formation (largement autodidacte), à son statut social (sans diplôme, célibataire non-propriétaire, sans domicile fixe, « ni électeur ni éligible ») de marginal, de « déclassé » (p. 303) qui masque cette infériorité en cultivant sa différence, « un certain dandysme » (p. 309), une « morale individualiste » (p. 310), en affichant des idées « sélectives », en affectant des poses « distinctives » qui sont autant d’expédients pour « se reclasser » (p. 302-310).
4 Les deux sections (« Le saut dans le roman », p. 323-372 ; « Écrire en "démocratie" », p. 373-423) traitant de « Stendhal romancier » soulignent très justement : 1) que la littérature de Beyle est « une littérature de lecteur, et de grand lecteur » (p. 324), que « les fictions stendhaliennes sont des réponses à d’autres fictions » (p. 327), que « l’intertexte stendhalien » reste largement à inventorier, à explorer, et à réévaluer ; 2) que, même si le bonapartisme et l’aristocratisme de Beyle brouillent le regard, lui interdisent une claire vision de la société industrielle, les écrits d’après 1830 sont quand même « marqués d'un certain "démocratisme"» (p. 374) : le marchand de fer des Mémoires d’un touriste est attaché à décrire le présent, le développement économique, le progrès (p. 387-393), et, dans les romans, il y a un « réalisme du quotidien », et les couches populaires – y compris dans La Chartreuse de Parme (p. 409-415) – sont nettement plus représentées (p. 394-423) qu’auparavant. Et, à la différence d’un Julien Sorel, Lamiel n'est plus fascinée par la noblesse : « C'est une héroïne plus conforme en ce sens à une idéologie de type démocratique » (p. 421), emblématique d’une « littérature nouvelle » (Balzac, Sue, Sand, Hugo) alors en train de s'inventer.
5 Dans l’impossibilité d’entrer dans le détail d’analyses aussi neuves que pertinentes, il suffira de dire, pour conclure, que cet ouvrage renouvelle sur bien des points notre idée de « Stendhal », et prouve par l’exemple le bien-fondé du projet. De prime abord en effet, il pourrait sembler assez étrange qu'un éminent chercheur reparte aujourd’hui sur les traces de Beyle, tant celui-ci est un « encombrant » (J. Bellemin-Noël) qui a longtemps fourvoyé, et fourvoie encore, la critique universitaire. Mais tout dépend de ce que l'on cherche, et des méthodes que l'on met en œuvre. À lire ce Moment Stendhal, preuve est faite, et bien faite, qu’il est possible de parler de Beyle sans en appeler à « Monsieur Moi-même » (M. Crouzet), à ses bretelles, à ses lunettes vertes, à ses maîtresses ou à ses peines de cœur. Et c’est là une excellente nouvelle. À suivre…
6 Yves Ansel