L’antiromantisme, l’État et le marché dans la France des années 1820 et 1830
- Par Augustin Guillot
Pages 26 à 36
Citer cet article
- GUILLOT, Augustin,
- Guillot, Augustin.
- Guillot, A.
https://doi.org/10.3917/rom.182.0026
Citer cet article
- Guillot, A.
- Guillot, Augustin.
- GUILLOT, Augustin,
https://doi.org/10.3917/rom.182.0026
Notes
-
[1]
Jean-Pons-Guillaume Viennet, Épître aux muses sur les romantiques, Paris, Ladvocat, 1824, p. 10.
-
[2]
Dans le corpus de textes antiromantiques, voir ceux cités par Jules Marsan, La Bataille romantique, Paris, Hachette, 1912-1924, 2 vol., et la liste proposée par Frédéric Lachèvre, Bibliographie sommaire des keepsakes et autres recueils collectifs de la période romantique, 1823-1848, Paris, L. Giraud-Badin, 1929, 2 vol.
-
[3]
Carine Barbafieri et Jean-Christophe Abramovici (dir.), L’Invention du mauvais goût à l’âge classique (xviie-xviiie siècle), Louvain, Peeters, coll. « La République des Lettres », 2013.
-
[4]
Voir Alain Viala, Naissance de l’écrivain. Sociologie de la littérature à l’âge classique, Paris, Minuit, 1985 ; Hélène Merlin-Kajman, Public et littérature en France au xviie siècle, Paris, Les Belles Lettres, 1994 ; et Christian Jouhaud, Les Pouvoirs de la littérature. Histoire d’un paradoxe, Paris, Gallimard, 2000.
-
[5]
Alain Vaillant, « La genèse de la littérature moderne (1800-1836) : autonomisation ou médiatisation ? », Orages, n° 7, mai 2008, p. 119-137.
-
[6]
Voir par exemple Margaret Cohen et Carolyn Dever (dir.), The Literary Channel. The Inter-National Invention of the Novel, Princeton, Princeton U. P., 2002 et Franco Moretti, Atlas du roman européen, 1800-1900, Jérôme Nicolas (trad.), Paris, Le Seuil, 2000.
-
[7]
Pour le détail des taux d’intraduction du roman sous la Restauration, voir Blaise Wilfert-Portal, « Traduction littéraire : approche bibliométrique », dans Histoire des traductions en langue française. xixe siècle, 1815-1914, Yves Chevrel, Lieven D’Hulst et Christine Lombez (dir.), Lagrasse, Verdier, 2012, p. 268.
-
[8]
La Quotidienne, 9 juillet 1821, cité par Helen Maxwell King, Les Doctrines littéraires de La Quotidienne, 1815-1830, Northampton (Mass.), Smith College/Paris, E. Champion, 1920, p. 89.
-
[9]
Voir James Watt, Contesting the Gothic. Fiction, Genre and Cultural Conflict, 1764-1832, Cambridge, Cambridge U. P., 1999, p. 78.
-
[10]
Sur le « romantisme » comme catégorie piégée et voile historiographique, voir Stéphane Zékian, « Sommes-nous sortis du xixe siècle ? Le romantisme français comme matrice historiographique », Cahiers d’Études germaniques, n° 65, 2013-2, p. 33-46. Sur l’usage de la notion de stratégie littéraire, voir On ne peut pas tout réduire à des stratégies. Pratiques d’écritures et trajectoires sociales, Dinah Ribard et Nicolas Schapira (dir.), Paris, PUF, 2013.
-
[11]
« Puisses-tu, servant l’art que ton erreur dégrade, / Préférer un or pur à de grossiers lingots, / La lumière à la nuit et le monde au chaos ! » (Anne Bignan, Épître à un jeune romantique sur la gloire littéraire de la France, Paris, Didot, 1831, p. 1).
-
[12]
L’Académie avait proposé pour sujet « La gloire littéraire de la France ».
-
[13]
Lettre d’Anne Bignan à Hyacinthe Morel, 14 novembre 1825, Archives municipales de Reims, coll. P. Tarbé. Carton 24, f. 54.
-
[14]
Annales de la littérature et des arts, t. 22, 1826, p. 216-221.
-
[15]
Il reçoit deux mentions de l’Académie française en 1822, est primé à trois reprises aux Jeux Floraux entre 1822 et 1823, obtient une mention honorable en 1824 au concours de l’Académie française et un prix de la Société d’Émulation de Cambrai qui le récompense à nouveau en 1825. Cette année-là, c’est aussi l’Académie de Lyon, la Société des Bonnes-Lettres de Paris et l’Académie de Liège qui le priment. De 1826 à 1829, le rythme demeure soutenu avec l’obtention de sept récompenses. Voir Edmond Biré et Émile Grimaud, Les Poètes lauréats de l’Académie Française. Recueil des poèmes couronnés depuis 1800 avec une introduction (1671-1800) et des notices biographiques et littéraires, Paris, A. Bray, 1864, t. 2, p. 12-14.
-
[16]
Il est néanmoins l’auteur en 1827 d’une nouvelle, L’Ermite des Alpes.
-
[17]
Lettre d’Anne Bignan à François Ladvocat, 10 septembre 1831, Bibliothèque municipale de Lyon, ms. Charavay 82.
-
[18]
Ladvocat lance le projet avec l’espoir assumé que cette opération littéraire et commerciale le sauve de la faillite.
-
[19]
L’abolition fait l’objet de nombreux débats aux lendemains de la révolution de Juillet, tandis que la publication, dès la fin des années 1820, du Dernier jour d’un condamné de V. Hugo et de L’Âne mort et la Femme guillotinée de J. Janin suscite de vifs échanges sur les enjeux liés à l’écriture de l’horreur.
-
[20]
Archives nationales, F18 58 B.
-
[21]
Archives nationales, F18 45 ; F18 62.
-
[22]
Voir Roland Chollet, Balzac journaliste. Le tournant de 1830, Paris, Klincksieck, 1983 et Marie-Ève Thérenty, Mosaïques. Être écrivain entre presse et roman (1829-1836), Paris, Champion, 2003.
-
[23]
Jacques Lerond, « Chronique de la quinzaine », Revue des Deux Mondes, t. 6, 1832, p. 589.
-
[24]
Anne Bignan, L’Échafaud, Paris, Veuve Charles-Béchet, 1832, p. 34.
-
[25]
« Puisqu’il existe un public oisif et affamé auquel il faut de la pâture à tout prix, mieux vaut encore lui donner de l’histoire, quelque travestie qu’elle soit, plutôt que de le rassasier d’immoralités révoltantes, telles qu’on en trouve dans la plupart des romans de mœurs », Bulletin littéraire et scientifique. Revue critique des livres nouveaux, 3e année, n° 2, février 1835, p. 32.
-
[26]
Lettre d’Anne Bignan au secrétaire perpétuel de l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse, 16 avril 1822, Bibliothèque municipale de Lyon, ms. Charavay 82. La violette équivalait à une récompense de 250 francs.
-
[27]
Lettre d’Anne Bignan à Treuttel et Würtz, 4 octobre 1833, Bibliothèque municipale de Lyon, ms. Charavay 82.
-
[28]
Adrien Jarry de Mancy, Tableau historique, chronologique des concours généraux de l’Université, ancienne et nouvelle, depuis la fondation des concours jusqu’en 1825 inclusivement […], Paris, Hachette, 1827.
-
[29]
Le discours antiromantique tend bien à identifier le français à une langue d’État. Sur ce point voir Claude Millet, « Le jargon romantique », dans Politiques antiromantiques, Claude Millet (dir.), Paris, Classiques Garnier, 2012, p. 25‑45. Sur la culture du service public chez la génération intellectuelle de 1820, voir Alan B. Spitzer, The French Generation of 1820, Princeton, Princeton U. P., 1987.
-
[30]
Sarah Maza, The Myth of the French Bourgeoisie. An Essay on the Social Imaginary, 1750-1850, Cambridge, Harvard U. P., 2003. Sur les poètes, le service de l’État et l’idéal mécénique dans les années 1820, voir Corinne Legoy, L’Enthousiasme désenchanté. Éloge du pouvoir sous la Restauration, Paris, Société des études robespierristes, 2010.
-
[31]
Sur le lien entre puissance publique et académies, voir Daniel Roche, Le Siècle des Lumières en province. Académies et académiciens provinciaux, 1680-1789, Paris, EHESS et La Haye, Mouton, 1978, 2 vol.
-
[32]
Archives nationales, O3 1307, dossier Bard.
-
[33]
Jean-Pons-Guillaume Viennet, « La vie d’un député », dans le Livre des Cent-et-Un, 1832, t. 6, p. 185-209.
-
[34]
Dimanche 21 janvier 1833, Mémoires et journal, 1777-1867, éd. Raymond Trousson, Paris, Champion, 2006, p. 848.
-
[35]
Une première tentative est attestée par une lettre de 1821, Bibliothèque municipale de Lyon, ms. Charavay 43.
-
[36]
Le monde académique est ici compris d’abord dans un sens restreint (le monde des académies) puis dans un sens large (le monde des institutions savantes).
-
[37]
La production académique du savoir est évidemment en lien avec le marché du livre. Il n’en demeure pas moins que ses auteurs peuvent, dans bien des cas, se revêtir d’une légitimité institutionnelle ou statutaire. Le marché est un relais de l’institution plutôt que le signe de son absence.
-
[38]
Sur les enjeux de cette séparation des sciences et des lettres, voir notamment Yves Citton et Lise Dumasy (dir.), Le Moment idéologique. Littérature et sciences de l’homme, Lyon, ENS éd., 2013. Sur les tensions liées à ces questions au sein de l’Institut, voir Stéphane Zékian, « “Un petit peuple isolé, sans alliés et sans amis”. Les écrivains et l’Institut au xixe siècle », dans France-Allemagne. Figures de l’intellectuel entre révolution et réaction. 1780-1848, Anne Baillot et Ayse Yuva (dir.), Villeneuve d’Ascq, Presses du Septentrion, 2014, p. 85-100.
-
[39]
Louis-Simon Auger, Discours sur le romantisme prononcé dans la séance annuelle des quatre académies du 24 avril 1824, Paris, Didot, 1824, p. 16. L’amusement dont il est question ne renvoie pas au pur divertissement, mais bien au genre comique qui, dans la théorisation des genres à l’âge classique, est indissociable d’un savoir sur les mœurs contemporaines.
-
[40]
Hyacinthe Morel, Le Temple du romantisme en prose et en vers, Paris, Lecointe et Durey, 1825, p. 9.
-
[41]
Voir Franck Salaün et Jean-Pierre Schandeler, « La publication des savoirs à l’âge des belles-lettres », dans Entre belles-lettres et disciplines. Les savoirs au xviiie siècle, Franck Salaün et Jean-Pierre Schandeler (dir.), Ferney-Voltaire, Centre international d’étude du xviiie siècle, 2011, p. 13.
-
[42]
Au début des années 1820 cette conception des rapports entre le savoir et le style demeure largement partagée par les élites intellectuelles qui suspectent de dévoiement marchand toute « recherche rhétorique de l’effet ». Voir Alain Vaillant « Le style Restauration : pour une poétique de la littérature bien tempérée », dans Repenser la Restauration, Martine Reid, Jean-Yves Mollier et Jean-Claude Yon (dir.), Paris, Nouveau monde éditions, 2005, p. 347-360.
-
[43]
Selon James Smith Allen, seuls 10 % des auteurs de son échantillon sont des « professionnels » en 1820 (journalistes, hommes de lettres, dramaturges), ils sont 32 % en 1834. Voir James Smith Allen, Popular French Romanticism. Authors, Readers and Books in the 19th Century, Syracuse, Syracuse U.P., 1981, p. 93.
-
[44]
Après avoir publié des poèmes entre la fin des années 1820 et le début des années 1830, il se spécialise dans l’érudition archéologique.
-
[45]
Le Globe, 24 septembre 1824. L’article, signé A., est d’Auguste Trognon, voir sa notice dans Jean-Jacques Goblot, Le Globe, 1824-1830. Documents pour servir à l’histoire de la presse littéraire, Paris, Champion, 1993, p. 136-140.
-
[46]
Jules Berger de Xivrey, Lettre à Monsieur Hase sur une inscription latine du second siècle trouvée à Bourbonne-Les-Bains […], Paris, Aimé-André, 1833, p. 192-193.
-
[47]
Sur les sociétés savantes et la spécialisation, voir Robert Fox, The Savant and The State. Science and Cultural Politics in Nineteenth-Century France, Baltimore, Johns Hopkins U. P., 2012, p. 53-62.
-
[48]
Sur ces figures, voir par exemple Henri Duranton (dir.), Le Pauvre Diable. Destins de l’homme de lettres au xviiie siècle, Saint-Étienne, PUSE, 2006.
1En 1824, Jean-Pons-Guillaume Viennet, dans son Épître aux muses sur les romantiques, stigmatise la nouvelle relation qui semble s’être instaurée entre l’argent et les lettres, assimilant nettement ce phénomène à l’émergence du « romantisme » : « Je veux que l’on m’achète, et surtout qu’on m’admire. / De l’office au boudoir, je veux me faire lire ; / J’entends que mon libraire élève mes écrits / À treize éditions, dussé-je en payer dix. / Je prétends qu’à tout prix on me fasse une gloire ; / Que dans tous les journaux on chante ma victoire [1]. » Cette association du « romantisme » à l’acquisition d’une renommée frappée d’illégitimité par son origine mercantile, loin d’être réductible à une dimension anecdotique du discours antiromantique, se révèle en réalité foncièrement structurante. La librairie y est en effet sans cesse évoquée ; et presque partout, souvent placé à la suite des autres griefs (mais c’est peut-être là le signe d’une primauté secrète), un même spectre resurgit : celui de la marchandisation de la littérature [2]. Il est pourtant nécessaire de replacer ces attaques dans une trame temporelle plus large car, à y regarder attentivement, ces reproches n’ont rien de bien neuf. Qu’ils soient politiques (c’est une littérature étrangère), esthétiques (c’est une littérature de mauvais goût) ou socio-économiques (c’est une littérature mercenaire), ces motifs d’accusation se retrouvent en France dès le xviie siècle [3]. Ils accompagnent alors l’affirmation de l’absolutisme et la fondation étatique du prestige des lettres. Ainsi, de l’âge classique à l’orée de la modernité littéraire, la légitimité culturelle s’est d’abord identifiée à une légitimité publique, sanctionnée par l’État [4]. Que la littérature soit l’objet d’un commerce n’est évidemment pas une nouveauté au début du xixe siècle. Le grand bouleversement réside plutôt dans l’affaiblissement de l’État comme instance de régulation de la vie littéraire et culturelle face au renforcement des logiques marchandes et médiatiques [5]. Qu’on retrouve, dans le discours antiromantique, des récriminations proches de celles qu’on pouvait lire plus d’un siècle auparavant n’est donc pas un hasard. Dans les deux cas, c’est bien le rapport de la littérature aux institutions publiques qui est en question. Cependant, la situation a radicalement changé et la relation particulière qui s’était nouée entre l’État et les lettres à l’âge classique entre, dès le dernier tiers du xviiie siècle, dans une ère de dissolution. La période 1750-1830 correspond en effet à la structuration d’un véritable marché européen de la littérature, et particulièrement du roman [6]. Ces intenses circulations expliquent pourquoi, dans la France de la Restauration, la littérature étrangère devient le bouc émissaire facilement identifiable de la dégradation du goût [7]. Puisque la France des élites lettrées se caractérise par l’excellence de sa civilisation, le mauvais goût ne saurait être que celui de l’autre. « Nous n’aurions pas eu le Solitaire, si M. Charles Nodier n’eût point fait Jean Sbogar, si Lord Byron n’eût pas fait Le Corsaire et Lara et si Schiller n’eût point fait Abelino », écrit Mély-Janin en 1821 [8]. Des débats similaires ont d’ailleurs lieu dans les années 1790 en Angleterre face à l’afflux de romans allemands qu’on accuse alors de dérégler les mœurs [9]. Là encore, les tensions politiques extrêmes – la lutte contre le « désordre » révolutionnaire – contribuent à désigner, dans les termes d’un débat politico-esthétique sur les mérites respectifs des différentes nations littéraires, une inquiétude plus globale concernant la diffusion de l’imprimé et le fonctionnement du marché du livre. La querelle du romantisme serait ainsi moins une affaire d’« écoles » littéraires que le symptôme d’une mise en crise des relations entre littérature et puissance publique. Quant au discours antiromantique, par sa dimension fortement polémique et défensive, il offre un lieu privilégié d’observation de ces enjeux, au moins à titre de manifestation d’une telle reconfiguration des rapports entre État, marché et littérature. Pour cette raison, on s’intéressera moins ici au discours antiromantique en tant que tel qu’à ce dont il peut être l’expression. À cette fin, et pour se décentrer d’une approche doctrinale de la querelle, seront étudiées des trajectoires et des stratégies d’écrivains ayant explicitement pris parti contre le « romantisme [10] ». Une pareille étude est indissociable d’une tentative d’esquisse de l’espace des contraintes institutionnelles et symboliques dans lequel ces stratégies prennent sens. Ainsi pourra être faite la part de ce qui, dans ce discours, relève du ressentiment social, du conflit de valeurs ou de l’opposition de doctrines.
Romantisme, antiromantisme et stratégies littéraires
2En 1831, le prix de poésie de l’Académie française est attribué à Anne Bignan pour son Épître à un jeune romantique sur la gloire littéraire de la France. Né en 1795, c’est bien un « enfant » de la Révolution – et non un homme du siècle passé – qui se trouve gratifié d’une palme académique pour avoir ressassé des opinions antiromantiques vieilles d’une dizaine d’années [11]. Autant dire qu’au début des années 1830, écrire un tel ouvrage relevait en grande partie d’une volonté de plaire aux membres de l’Académie, trahissant l’adoption de la part de son auteur d’une stratégie de reconnaissance par les institutions [12]. Dès 1825, Bignan avait adressé une lettre à Hyacinthe Morel, le secrétaire perpétuel de l’Académie de Vaucluse, pour le féliciter de la publication de son satirique Temple du Romantisme [13]. Bignan en avait d’ailleurs donné une recension élogieuse l’année suivante dans les Annales de la littérature et des arts [14]. Mais en réalité, c’est bien toute sa production des années 1820 qui témoigne de cette stratégie académique, puisque le poète s’est retrouvé récompensé à de nombreuses reprises [15]. Fait remarquable, au cours de la décennie, celui-ci n’a produit ni romans ni pièces de théâtre, c’est-à-dire aucune de ces formes génériques qui permettent, par l’intermédiaire du marché, d’obtenir la reconnaissance d’un public élargi [16]. Pourtant, l’année même où il devient lauréat du prix de poésie, Bignan adresse une lettre à François Ladvocat [17] – celui-là même que tous les contemporains désignaient comme le libraire des romantiques – afin de lui proposer sa participation au Livre des Cent-et-Un, une entreprise éditoriale au caractère ostensiblement commercial mais qui accueille en ses pages de très célèbres plumes [18]. Ce double jeu de l’année 1831 dévoile donc un auteur hésitant, mais qui prend toutefois conscience de la profonde crise des logiques institutionnelles de la consécration littéraire. L’année suivante, son premier roman, L’Échafaud, est édité par la veuve Charles-Béchet. Viennent ensuite plusieurs romans historiques publiés par des éditeurs que l’historiographie qualifie traditionnellement de « romantiques » (la même veuve Charles-Béchet puis Edmond Werdet). Dès lors comment comprendre cette évolution de la production de l’auteur entre les années 1820 et les années 1830 ? Il semblerait que Bignan ait simplement changé de stratégie littéraire. À celle de la reconnaissance par les institutions académiques se serait substituée une stratégie de reconnaissance par le recours assumé à la médiation marchande.
3Bignan cesse pourtant de publier des romans dès la fin des années 1830 et revient à la pratique exclusive de la poésie. Ainsi prend-il acte de l’échec de sa carrière de romancier, un insuccès que révèle bien le destin éditorial de sa production romanesque : aucun de ses romans n’est l’objet de rééditions dans les années 1830. L’Échafaud avait pourtant de quoi séduire, en apparence du moins. Son titre ? Celui d’un roman frénétique. Son argument ? La peine de mort, soit un objet qui bénéficie en 1832 d’une double actualité politique et littéraire [19]. A priori, cela laisse espérer pour la veuve Charles-Béchet, son éditrice, non pas un franc succès mais au moins un débit satisfaisant : l’ouvrage est donc édité à 1 000 exemplaires, soit la moyenne des tirages pour un roman de la période [20]. Les deux romans suivants, Une fantaisie de Louis XIV (la même éditrice, 1833) et Louis XV et le cardinal de Fleury (Werdet, 1835), ne sont tirés qu’à 500 exemplaires chacun [21]. C’est la fourchette basse des tirages romanesques, et d’ailleurs rien n’assure qu’ils aient été suivis de ventes satisfaisantes. Si les années 1830 sont donc difficiles pour l’édition romanesque, l’échec de Bignan ne saurait uniquement s’expliquer par le contexte de crise. Après tout, bien des auteurs ont su l’affronter et même en tirer parti en s’investissant dans le journalisme [22].
4Les recensions critiques des romans de Bignan éclairent plus précisément les raisons d’une difficile adaptation de l’auteur à la réalité nouvelle :
Qui ne connaît M. Bignan ? M. Bignan a remporté des prix pour le moins dans toutes les vingt académies dont est membre M. Viennet. […] Eh bien ! voyez-vous, je gage que l’Échafaud de M. Bignan était originairement un discours en vers sur la peine de mort, destiné à remporter le prix dans quelque concours de province ; mais le discours n’aura pas été fini à temps ou aura été envoyé trop tard ; alors M. Bignan, ne sachant plus qu’en faire, et ne voulant point qu’il lui restât sur les bras, n’en trouvant pas meilleur emploi d’ailleurs, aura mis sa poésie en prose, ce qui ne demandait pas grand’peine, et fabriqué le roman sentencieux, philosophique et déclamatoire dont [il] s’agit [23].
6Derrière l’ironie, les reproches formulés par la Revue des Deux Mondes ne sont pas complètement infondés. L’auteur lui-même, dans sa préface, assume cette dimension didactique dans le souci de se distinguer de la masse des romans spectaculaires. D’ailleurs, il n’est pas impossible que le titre de l’ouvrage résulte lui-même d’une concession faite à l’éditeur. Dans sa préface, l’auteur s’empresse en effet de contrarier les attentes que peut charrier un tel titre en annonçant qu’on ne trouvera ici ni « émotions patibulaires », ni « portraits de bourreau », ni « angoisses de cachot et de Grève [24] ». Mais on comprend alors mieux les raisons de son échec : refus du spectaculaire, du dramatique, du romanesque. Au lieu de s’investir entièrement dans la nouvelle carrière et d’en adopter les codes les plus actuels, Bignan y entre à reculons, trop soucieux qu’il est de sa propre dignité. Autre signe de timidité : le choix du roman historique dans les années 1830. Au moment même où s’affirme le « roman de mœurs », Bignan, bien qu’il mette un pied dans la boue romanesque, continue de s’accrocher au prestige de l’Histoire [25].
7Son rapport à l’argent, et plus spécifiquement à la rémunération de son travail littéraire, est lui aussi symptomatique d’une conscience attachée à rester pure de toute macule mercantile. Dès 1822, lauréat d’une « violette » au concours de poésie de l’académie des Jeux Floraux, Bignan écrivait ces mots au secrétaire perpétuel de l’institution : « Quoique le Pactole et l’Hippomène ne coulent guère ensemble, surtout pour la jeunesse, mon petit orgueil poétique me conseille de préférer le bouquet de violette à la somme dont il représente la valeur [26]. » Dix ans plus tard, dans une lettre à un éditeur, la même dénégation de la question pécuniaire est à l’œuvre : « Messieurs, j’ai en portefeuille depuis quelque temps une traduction complète en prose française d’Hésiode avec un discours préliminaire et des notes. […] Je consentirais à vous céder la propriété de mon travail si vous vouliez bien vous charger des frais d’impression et me donner un certain nombre d’exemplaires [27]. » Bignan semble ainsi prêt à transmettre sans contrepartie financière la propriété de son ouvrage.
8Resurgit alors chez lui, malgré la diversité de ses choix et le changement de stratégie de 1831, un sens de la noblesse et du don qui relève moins d’une disposition idiosyncratique que du poids des structures institutionnelles et symboliques du temps.
Littérature, noblesse d’État et dérogeance
9L’école tout d’abord, puisque Bignan fut un excellent élève des prestigieux lycées parisiens. Avant d’entamer en 1822 sa moisson de récompenses académiques, il avait été, en 1814, lauréat du Concours général (rhétorique) [28]. Autant dire que dans la première moitié des années 1820, rien ne le distinguait de tous ces « lauréats des concours » attachés non seulement à la culture et à la langue dont ils étaient les héritiers, mais aussi à la valeur du service public [29]. Chez Bignan, cette culture de l’ascétisme scolaire n’a pas peu contribué à forger un sens de la dignité littéraire qui explique bien des autocensures de sa part. Plus largement, la relation des élites intellectuelles françaises au monde marchand, par sa frilosité et ses dénégations, entre particulièrement en résonance avec l’omniprésence de la question de la librairie dans les discours antiromantiques [30]. Dans ce contexte de mutations conjointes et profondes du monde littéraire et du monde du livre, les autorités publiques deviennent les garantes fragiles de la noblesse des lettres. En témoigne la Lettre à une académie de province sur l’école romantique en France, brochure hostile que publie en 1825 Joseph Bard, né en 1803. L’ouvrage est moins intéressant par ce qu’il dit que par l’espace social qu’il met en scène grâce à la double caractérisation d’une forme (la lettre) et d’un destinataire (l’académie de province) : s’y révèle le fantasme nostalgique (ou l’imitation calculée) du commerce épistolaire dans une idéale République des Lettres. S’y dessinent les contours d’un lieu – celui du public lettré –, de la communication savante entre pairs, d’une activité intellectuelle qui se déploierait et s’accomplirait sous l’égide protectrice de l’État [31]. Cette identification de l’auteur à l’espace d’un savoir institutionnalisé se trouve confirmée par la manière dont lui-même se caractérise en 1830 dans une lettre adressée à la Maison du Roi :
Joseph Bard, de la Côte d’Or, Chevalier de l’Ordre Royal Américain d’Isabelle-la-Catholique, Décoré de plusieurs médailles d’honneur, Membre de la Société Royale des Antiquaires de France, de l’Académie Royale du Gard, de l’Académie Royale des Inscriptions et Belles-Lettres de Toulouse, de celle des Sciences de Marseille, des Académies et Sociétés littéraires d’Aix, Vaucluse, Orléans, Dijon, Mâcon, des Sociétés départementales d’Émulation et d’Agriculture de l’Ain et du Jura [32].
11Dans cette lettre, Joseph Bard ne cache pas ses intentions. S’il écrit, c’est pour obtenir un poste dans un ministère. Ses publications manifestent ses mérites et son expertise. Aussi parvient-il en 1835 à obtenir un emploi d’inspecteur des monuments. Que l’État et le marché soient bien des catégories mentales qui déterminent les stratégies littéraires, c’est ce que confirme le cas de Viennet qui incarne a priori l’archétype du « classique » (né en 1777, il est élu à l’Académie française en 1830). À l’image de Bignan, il s’intéresse lui aussi au Livre des Cent-et-Un et fournit un texte à Ladvocat ; son nom côtoie désormais les « romantiques » du Tout-Paris [33]. C’est la première étape d’un revirement stratégique qui est aussi une tentative d’adaptation. En janvier 1833, l’académicien publie donc son premier roman, La Tour de Montlhéry chez Gosselin. Pourtant, la publication ne se fait pas sans mauvaise conscience ; son journal en porte la trace, puisqu’il y fait en janvier 1833 cette confidence révélatrice :
J’ai débuté dans la carrière des romanciers par un roman intitulé La Tour de Montlhéry et le livre a déjà beaucoup de succès. On m’a fait l’honneur de me comparer à Walter Scott et de dire que c’était l’œuvre de ce temps qui rappelait le plus sa manière. […] Ces sortes de compositions sont amusantes à faire, mais j’avoue franchement que, s’il n’y avait pas eu de l’argent au bout, je ne me serais point essayé dans ce genre qui menace d’envahir toute notre littérature. Je doute, malgré cela, que je marche longtemps dans cette voie : je crois déroger [34].
13Chez tous ces individus, le refus de la compromission marchande est donc indissociable d’une profonde déférence envers l’État, d’un désir d’y être attachés, et de s’en trouver sanctifiés. D’où la quête de ces titres publics qui sont autant de lettres de noblesse : Joseph Bard signe ses écrits du titre de chevalier (en tant que membre, affirme-t-il, de l’Ordre d’Isabelle-la-Catholique) et essaie très tôt d’obtenir la Légion d’honneur [35]. Le service de l’État, en tant que valeur dominante du milieu littéraire des années 1820, exerce du même coup sur les esprits une très forte contrainte symbolique, et amène à relativiser toute explication du discours antiromantique en termes de simple frustration. Ce qui est remis en cause, c’est moins la logique de la compétition que l’identification du succès littéraire à la réussite marchande. Si ressentiment il y a, celui-ci s’inscrit bien dans un conflit de valeurs indissociable de profondes transformations institutionnelles.
L’ordre académique des savoirs à l’épreuve du marché des émotions
14L’inscription académique du discours antiromantique se présente comme un élément tout à fait majeur qui ne saurait être réduit au conservatisme étriqué de quelques académiciens [36]. Les reproches de mauvais goût, de fausse gloire, de facilité, de complaisance à l’égard des instincts du public dont on accuse le « romantisme » sont en réalité le symptôme d’une séparation croissante entre production académique du savoir et production marchande du littéraire [37]. Si le « tournant des Lumières » (1780-1820) est souvent considéré comme le moment de transition entre le système des belles-lettres d’Ancien régime et la « Littérature » au sens où nous l’entendons aujourd’hui, si c’est bien au cours de ces années que s’opère une dissociation décisive entre les sciences et les lettres, il faut pourtant noter que le domaine réservé des lettres (en opposition aux sciences naturelles et mathématiques) s’est à son tour décomposé pour donner naissance à la littérature « moderne » d’un côté, aux sciences humaines de l’autre [38]. Sur ce point, les années 1820 et 1830 sont deux décennies tout à fait décisives pour comprendre ce processus de différenciation ; et le discours antiromantique, par sa dénonciation d’une littérature qui se détacherait de toute forme de savoir pour se vouer à la stérilité du pur divertissement, constitue un bon indicateur de ces transformations. En établissant un lien entre l’élargissement du public, la structuration du système médiatique, l’extension du marché des biens culturels et les dérèglements esthétiques, le discours antiromantique offre la généalogie d’une autonomisation de la littérature qui se paie au prix d’une dépendance renforcée aux logiques marchandes. En se détachant des sphères de production institutionnelle des savoirs, la littérature devient, du moins dans le discours antiromantique, un impur et vulgaire plaisir. Louis-Simon Auger, dans sa célèbre condamnation de 1824, ne peut pas être plus clair : « Le romantisme n’a pas la prétention d’instruire ; il dédaigne d’amuser ; il n’aspire qu’à émouvoir [39]. » Cette hostilité à la gratuité chèrement payée du plaisir esthétique s’oppose frontalement à l’idéal des belles-lettres auquel beaucoup demeurent attachés :
On ne saurait donc trop le répéter, l’ordre idéal doit s’enter sur l’ordre réel : le premier ne l’emporte sur l’autre que par les combinaisons savantes dans lesquelles le génie surpasse la nature en l’imitant, et par le grandiose des dimensions qu’il sait donner à l’objet positif qu’il doit peindre [40].
16Hyacinthe Morel résume ici l’idéal de la pratique belle-lettriste qui prévalait sous l’Ancien régime. Au-delà, ou en-deçà, des multiples débats sur la délimitation du domaine des belles-lettres, celles-ci entretenaient toujours un rapport essentiel à des pratiques de savoir [41]. Ainsi, même lorsqu’elles étaient minimalement définies comme ornementales, elles n’avaient de valeur que relativement à ce dont elles étaient l’ornement, c’est-à-dire relativement au savoir qu’elles embellissaient. L’imaginaire devait donc « s’enter sur l’ordre du réel » qui le précédait nécessairement, tant d’un point de vue logique que chronologique. On comprend alors pourquoi la pratique des belles-lettres était indissociable du monde des académies, ces lieux qui institutionnalisaient la communication et la circulation entre les différentes disciplines. La littérature devait donc être la belle expression d’une vérité produite hors d’elle – vérité morale, historique, philosophique, scientifique [42]. Or, ce que sent – plus que ne pense – le discours antiromantique, c’est que dans les années 1820, cette relation entre le savoir et la littérature commence à se délier, ou du moins à se reconfigurer, en raison d’une désintégration des « lettres » elles-mêmes. Les trajectoires d’Anne Bignan et de Joseph Bard sont de bons indices de ces logiques de spécialisation. Le premier s’est quasi exclusivement consacré aux productions d’imagination – la poésie et le roman constituent l’essentiel de ses publications [43] –, le second a débuté comme polygraphe, ce qui lui a permis d’obtenir un poste dans l’administration au prix de l’abandon de sa carrière littéraire [44]. Les polémiques qui entourent la prise en charge de l’histoire par la fiction au cours de la période sont, elles aussi, révélatrices. Sur ce point, les rapports entre imagination et vérité historique se trouvent au cœur du litige. La critique du Cinq-Mars de Vigny par Sainte-Beuve, au nom de la véracité des faits, est probablement l’épisode le plus connu de cette tension. Or, cette dénonciation de la confusion mélodramatique entre vérité et fiction est à l’époque tout à fait commune. Quelques années plus tôt, Le Globe offrait une recension de l’Histoire des ducs de Bourgogne de Barante. L’auteur de la critique, professeur d’histoire au collège Louis-le-Grand, y concédait, malgré ses réticences envers l’ouvrage, que l’historien avait « montré combien l’histoire, vraie et vivante en même temps qu’elle est exacte et sérieuse, peut surpasser en intérêt le roman ». Et d’ajouter : « M. Walter Scott a su représenter avec un rare bonheur l’esprit républicain des bourgeois de Liège […]. Cependant M. de Barante lui est ici de beaucoup supérieur [45]. » Plus en aval, en 1833, Jules Berger de Xivrey, helléniste né en 1801 et qui entrera en 1839 à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, écrivait, après avoir cité la description d’une ville d’un auteur du xviie siècle, une remarque incidente, mais significative par son mépris : « Il y a dans la fin de cet extrait, qui n’aurait pas ouvert, je crois, au docteur Thibault les portes de l’Académie française, quelque chose d’un peu vague. Une imagination romantique pourrait presque s’en autoriser pour choisir ce vieux château de Bourbonne comme théâtre de quelque roman historique [46]. » Dans les débats entre érudits des années 1820 et du début des années 1830, le terme « romantique » peut alors connoter le dilettantisme et l’absence de rigueur. En s’autonomisant du cadre strict de la polémique littéraire, il en vient ainsi à être mobilisé à des fins de délégitimation scientifique. L’opposition du « classique » et du « romantique » dissimule donc, sous les dehors d’une querelle de doctrines littéraires, un conflit autour de la redéfinition des rapports entre savoir et littérature. Une telle redéfinition, loin de relever d’un simple débat d’idées, résulte surtout de la désintégration du système académique sous les coups d’un double mouvement de disciplinarisation de la production savante et de marchandisation du littéraire [47].
17Le « romantisme », dans le discours qui lui est hostile, est donc d’abord le nom du devenir médiatico-marchand de la littérature. Mais, comme l’attestent les figures déjà anciennes du « poète crotté » ou du « folliculaire », l’inquiétude n’est à l’époque pas neuve [48]. Si elle se cristallise pourtant si puissamment, c’est que pour la première fois, la marchandisation devient indissociable d’une transformation de la nature même de la chose littéraire : la voilà qui s’émancipe définitivement des belles-lettres et des logiques institutionnelles et étatiques qui lui étaient associées. On comprend alors que dans l’excès même de son accusation contre une littérature ignorante et dédaigneuse du savoir académique, la critique antiromantique en vienne à dénoncer ce qui relève déjà pour elle d’une forme d’autotélisme esthétique. Aussi la voit-on s’en prendre tantôt à l’aristocratisme excessif des « romantiques » (la recherche du « bizarre »), tantôt à leur trop complaisante vulgarité. Nulle contradiction pourtant dans cette identification de l’élitiste et du populaire, de l’art pour l’art d’un côté et du spectaculaire pour le spectaculaire de l’autre. Car, au fond, déliée du savoir académique et de ses institutions, cette quête des formes nouvelles et des émotions fortes relève, aux yeux de l’antiromantisme des années 1820 et 1830, d’une analogue économie marchande des plaisirs qui, rompant avec les exigences du « bien public », s’exhibe alors comme l’avers et le revers d’une même fausse monnaie.