Jean-Pierre Picot. Le Testament de Gabès. L’Invasion de la mer (1905), ultime roman de Jules Verne. Essai et documents. Tunis-Bordeaux, Sud Éditions-Presses universitaires de Bordeaux, collection « Entrelacs », 2004, 136 p.
- Par Daniel Compère
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Citer cet article
- COMPÈRE, Daniel,
- Compère, Daniel.
- Compère, D.
https://doi.org/10.3917/rom.178.0151g
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1 L’Invasion de la mer n’est pas le roman le plus connu de Jules Verne. Il présente la particularité d’être le dernier texte paru du vivant de son auteur disparu le 24 mars 1905. En effet, il est publié en feuilleton dans le Magasin d’éducation et de récréation du 1er janvier au 1er août 1905 après avoir été revu et révisé par l’écrivain, comme il le faisait pour chacun de ses romans. Aussi Jean-Pierre Picot lui donne-t-il une importance particulière, le désignant même dans le sous-titre de son essai comme « ultime roman de Jules Verne ». En fait, il en paraîtra encore huit jusqu’en 1914, plus ou moins revus par Michel Verne, le fils de l’auteur.
2 Picot rappelle l’écriture de ce récit dont le premier jet apparaît en janvier-septembre 1902 sous le nom de Mer saharienne dans les papiers personnels de Verne et dont les épreuves corrigées ont été retournées à l’éditeur Hetzel fils le 11 décembre 1904, comme l’atteste une « émouvante lettre » (p. 12). Mais on peut supposer que ce sujet est plus ancien puisque la mer saharienne est mentionnée dans un roman antérieur, Hector Servadac (1877), où elle est même présentée comme une réalité. Il est vrai que ce projet de mer intérieure en Algérie et Tunisie est bien réel : cette « folle utopie » de création d’une petite Méditerranée en plein Sahara, fut proposée par le capitaine Roudaire en 1874 en tenant compte du fait que certaines parties de cette région sont au-dessous du niveau de la Méditerranée. Un canal reliant cette région et la mer permettrait donc de transformer le désert en terre fertile. Ici, Jules Verne met en scène l’expédition française chargée de réaliser ce projet qui va se heurter à la résistance des peuples touareg qui vivent dans le secteur concerné.
3 Jean-Pierre Picot souligne bien certaines ambiguïtés de ce roman qui oscille entre le progrès scientifique, mais aussi le capitalisme et le colonialisme, et même un certain militarisme d’un côté, et la liberté des peuples, la justice, et même une certaine admiration pour les Touareg de l’autre. Une autre ambiguïté de ce roman est son absence de véritable héros. Celui qui aurait pu jouer ce rôle, dans la logique de l’œuvre vernienne, aurait été le savant. Or, Picot montre combien M. de Schaller est « curieusement atypique » (p. 73), n’étant pas un savant réalisateur comme Lidenbrock (Voyage au centre de la Terre) ou Barbicane (De la Terre à la Lune), ni un savant ridicule comme Paganel (Les Enfants du capitaine Grant) ou Maston (Sans dessus dessous). Le héros n’est pas non plus l’arabe révolté Hadjar qui, au dénouement, est « celui qui perd » (p. 57) et ne ressemble pas aux autres figures de révoltés comme Nemo (Vingt mille lieues sous les mers) ou Jean Morgaz (Famille-sans-nom).
4 Jean-Pierre Picot propose de lire ce roman ambigu comme un hommage rendu par Jules Verne à Ferdinand de Lesseps qui est à la fois le héros vainqueur qui a percé le canal de Suez et le héros perdant de l’entreprise du Canal de Panama qui agite encore les milieux d’affaires au début du xx e siècle alors qu’il écrit L’Invasion de la mer. M. de Schaller, par certains traits, rappelle en effet la figure de Ferdinand de Lesseps que Verne cite souvent dans ses romans, en particulier dans Vingt mille lieues sous les mers (1869-1870).
5 Jean-Pierre Picot qui fut enseignant à l’Institut supérieur des langues de Gabès (Tunisie) propose aussi une lecture du territoire qui est fortement présent dans le roman, en étant sensible au « rôle fondateur » que jouent les toponymes, « Gabès, La Hammâ, Tozeur, Nefta, le chott Djerid » entre autres (p. 25).
6 Picot rappelle aussi que l’auteur est passé lui-même en Algérie et en Tunisie lors d’un voyage en 1884 et que ces paysages ont pu l’inciter à une rêverie fantastique. Les personnages du roman y sont également sensibles, évoquant l’Atlantide pour souligner que « ce n’est pas une mer saharienne qui passe aujourd’hui dessus, c’est l’océan Atlantique lui-même » (p. 41).
7 Cette association d’un passé mythique et d’une entreprise moderne que réalise le roman de Jules Verne, est illustrée par plusieurs annexes qui accompagnent l’essai de Jean-Pierre Picot : des textes de l’Antiquité (Hérodote, Apollonios de Rhodes), un article contemporain du projet de Roudaire (P.-H. Antichan, « La Tunisie, son passé, son avenir », 1885) et des extraits de travaux critiques consacrés à L’Invasion de la mer (Jean Chesneaux, Marc Soriano, Francis Lacassin, Arthur B. Evans). Ces annexes reproduisent aussi des illustrations provenant de plusieurs éditions du roman, en particulier celles de Benett pour l’édition Hetzel de 1905. Elles rejoignent les commentaires de cet essai sur le caractère visuel de l’imaginaire vernien.
8 Avec enthousiasme, Jean-Pierre Picot propose ainsi plusieurs angles d’approche de cet Invasion de la mer et invite à redécouvrir ce roman peu connu et parfois méprisé par les amateurs de Jules Verne. Sa dimension idéologique et ses ambiguïtés lui donnent un caractère un peu énigmatique, propre à attirer la curiosité. Certes, tout lecteur ne partagera peut-être pas son enthousiasme pour un roman mineur. De même, chacun ne verra pas nécessairement dans L’Invasion de la mer le « testament littéraire » de l’auteur. Mais tous suivront certainement Jean-Pierre Picot en ce qu’il montre avec talent que tout roman vernien mérite d’être considéré dans l’ensemble de l’œuvre, en particulier dans les liens qu’il entretient avec d’autres récits.
9 Daniel Compère