Carlotta Sorba. Il melodramma della nazione. Politica e sentimenti nell’età del Risorgimento. Roma-Bari, Laterza, 2015, 266 p.
- Par Maurizio Melai
Page IX
Citer cet article
- MELAI, Maurizio,
- Melai, Maurizio.
- Melai, M.
https://doi.org/10.3917/rom.178.0151i
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1 Dans L’Imagination mélodramatique, ouvrage datant des années 1970 mais traduit en français seulement en 2011, Peter Brooks montrait comment, après la Révolution française, un nouveau genre théâtral, le mélodrame, avait su exprimer et cristalliser les fantasmes de l’imaginaire populaire. S’inspirant de l’étude de Brooks, Carlotta Sorba s’attache à mettre en évidence l’influence de cet imaginaire mélodramatique dans le discours patriotique qui est à l’origine du Risorgimento italien. Le manichéisme axiologique, l’exacerbation sentimentale et l’amplification spectaculaire qui caractérisent les mélodrames français de Pixerécourt informent, en Italie, les récits nationaux et indépendantistes qui envahissent la littérature et le théâtre à partir des années 1790. Les thèmes de la nation et de la liberté deviennent centraux, d’abord dans le théâtre jacobin milanais et ensuite, à partir des années 1820, dans l’opéra romantique, qui s’emploie à dramatiser l’Histoire nationale et à glorifier les héros du passé afin de dénoncer, par l’allusion ou par la métaphore, la misère actuelle de l’Italie occupée par les Autrichiens. S’inspirant du mélodrame français, le melodramma italien (qui par un glissement sémantique devient synonyme d’opéra) se sert de l’Histoire pour parler indirectement mais efficacement du présent et pour tenir un discours politique anti-autrichien : grâce à une rhétorique mélodramatique bien rodée, les opéras de Rossini, puis ceux de Bellini, Donizetti, Meyerbeer et Verdi, opposent souvent une victime vertueuse à un oppresseur violent et monstrueux. Cette structure narrative manichéenne, accompagnée d’un pathos exacerbé favorisant l’identification du spectateur à la victime héroïque, participe directement à la construction de la propagande du Risorgimento, qui débouche sur les soulèvements de 1848.
2 Par le sentiment et par les larmes, le récit national, qui, par le biais de l’opéra, s’est mis en place et s’est codifié au cours de la première moitié du xix e siècle, a contribué à forger et fédérer progressivement le peuple italien, en lui donnant une identité et en le sublimant en tant qu’entité martyrisée et aspirant à la liberté. Les exemples les plus emblématiques de « melodramma mélodramatique » sont probablement les opéras de Gaetano Donizetti, notamment Marino Faliero, Maria Stuarda et Anna Bolena, qui puisent leurs sujets dans le Moyen-âge et la Renaissance tout en ayant comme référent implicite le présent. Ernani de Verdi mérite une mention particulière. Cet opéra frappa les esprits au point d’influencer les mœurs et de laisser une marque aussi bien sur le plan idéologique que sur le plan esthétique : sa représentation lança la mode des coiffures et des couvre-chefs « à la Ernani », ce qui en dit long sur la pouvoir de fascination et la force performative du théâtre du Risorgimento. Carlotta Sorba ne propose pas d’analyse littéraire mais explore ces exemples en historienne, privilégiant une lecture sociale de la réception des œuvres théâtrales.
3 Après l’échec des révolutions de 1848, réprimées dans le sang, l’imaginaire mélodramatique, qui a participé pendant un demi-siècle à la construction d’un mythe national grâce à une « sentimentalisation » de l’idéologie, connaît un coup d’arrêt pour céder la place au désenchantement, voire à une tendance à la démystification des clichés patriotiques romantiques. C’est après l’unité de l’Italie, à partir des années 1880, que le melodramma de la nation, c’est-à-dire un discours codifié, idéalisant et foncièrement pathétique centré sur le combat patriotique, reprend rétrospectivement vie. Lorsqu’il s’agit de revenir sur les héros du Risorgimento et de célébrer, dans un but pédagogique, par les premiers musées et par des récits exemplaires, la mémoire de l’indépendance italienne, la rhétorique mélodramatique revient en force. La filmographie du XXe siècle continuera d’ailleurs à se fonder sur cette rhétorique qui, comme l’avait bien montré Brooks, ne cesse de donner forme à l’imaginaire collectif et d’informer les schémas narratifs d’un art populaire comme le cinéma.
4 Articulant histoire, histoire des spectacles et histoire des idées, l’étude de Carlotta Sorba apporte ainsi un éclairage nouveau sur cette époque complexe et bouillonnante qu’est le Risorgimento italien, en explorant ses origines et ses bases idéologiques à partir d’un imaginaire et d’un code narratif, ceux du mélodrame, nés en France au lendemain de la Révolution.
5 Maurizio Melai