Clément Dessy. Les Écrivains et les Nabis. La littérature au défi de la peinture. préface de Patrick McGuinness, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2015, 282 p., 108 fig.
- Par Ségolène Le Men
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- LE MEN, Ségolène,
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- Le Men, S.
https://doi.org/10.3917/rom.174.0138k
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1 Cette nouvelle étude des Nabis, Prix du musée d'Orsay en 2012, est dédiée aux interactions entre arts et littérature qui s'y nouent, et plus précisément à « la littérature au défi de la peinture » comme le précise le sous-titre. Cet angle d'approche, à laquelle beaucoup d'études ont été consacrées depuis le numéro « Poésie et peinture » de La Revue de l'art dirigé en 1979 par Pierre Georgel, s'impose pour la génération du symbolisme comme l'avait montré, à propos de Redon, La Plume et le pinceau de Dario Gamboni en 1989 ; pourtant cette approche, si elle avait été amorcée par différents travaux, précis ou généraux (depuis l'article sur Le Voyage d'Urien d'Anne-Marie Christin paru dans Romantisme en 1984, jusqu'à la somme de Paul-Henri Bourrelier sur La Revue blanche en 2007), n'avait pas fait l'objet d'une enquête complète. L'auteur nous fait partager sa grande familiarité des textes et des images du mouvement difficile à cerner de « la nébuleuse nabie » (François Fossier, 1993), dont il présente l'un après l'autre les écrivains et les artistes, oubliés ou célèbres, et dont il résume les partis esthétiques (parfois liés à leurs positions politiques ou religieuses), puis analyse de près les écrits et les œuvres, de sorte que son livre, étayé par une iconographie abondante et largement commentée, apporte une belle contribution à l'histoire de la vie intellectuelle, littéraire et artistique en France des années 1890 et 1900. Seules réserves : l'omission des sources imprimées dans la bibliographie ; et le rejet des notes en fin de chapitres, voulu par la collection, avec des « op. cit. » qui ne précisent pas à quelle note se fait le renvoi, de sorte que la référence complète s'avère souvent introuvable. Cela complique l'utilisation d'un livre dont l'apparat critique est pourtant essentiel.
2 Dès l'introduction sont abordés, outre un état de recherche documenté, les problèmes de définition d'un groupe apparenté au symbolisme qu'avait déclaré en littérature Jean Moréas puis transposé au champ artistique Gabriel-Albert Aurier (« Le symbolisme en peinture : Paul Gauguin », Mercure de France, n° 15, mars 1891). Il s'est défini sous la plume d'Émile Bernard comme « Nabi » après coup, en 1903, mais s'était formé dès 1889, et avait adopté diverses dénominations, comme « cloisonnisme » qu'Edouard Dujardin, condisciple du peintre Louis Anquetin au lycée Corneille de Rouen, avait forgé à propos de ce dernier.
3 Les huit chapitres peuvent être groupés en trois ensembles.
4 Dans les deux premiers, il s'agit d'histoire et sociologie de l'art et de la littérature : l'un présente, en renvoyant à Clément Siberchicot (2011), l'émergence du mouvement à propos de l'exposition du Café Volpini qui permet la naissance du synthétisme autour de Gauguin, en marge de l'Exposition universelle de 1889 ; il en rappelle aussi les principaux ancrages : les revues – du Mercure de France à La Revue blanche avec ses suppléments humoristiques aux mises en pages expérimentales –, le théâtre – des décors aux programmes lithographiés du Théâtre de l'œuvre –, et le livre illustré (« présence littéraire des Nabis »). L'autre (« l'attrait de la nouveauté ») met en évidence l'appel chez les jeunes écrivains du pôle artistique qui les met en valeur, et dresse une galerie des pro- et des anti-Nabis : Alphonse Germain, Adolphe Retté, Camille Mauclair, Julien Leclercq et Thadée Nathanson.
5 Les trois chapitres suivants évoquent les enjeux du mouvement tel qu'il s'est déployé entre arts et lettres. Le troisième (« Repenser le rapport entre peintres et écrivains ») montre comment l'expérience de l'illustration dans le livre de peintre et la revue d'art a contribué, notamment dans l'œuvre graphique en noir et blanc de Félix Vallotton, à renverser les hiérarchies attendues entre auteur et illustrateur, ce que l'édition illustrée romantique avait amorcé, de Grandville à Gustave Doré. Le quatrième (« Relier la diversité »), l'un des plus originaux et réussis du livre, fait apparaître quatre notions-clés, transversales à l'ensemble des écrits liés au mouvement Nabi : la simplicité, la synthèse, le primitivisme et l'enfance. Le cinquième (« Voir par l'écriture ») défend l'idée d'une esthétique de la suggestion transposée du visible au lisible, et montre que l'illustration « suggère une manière de lire par une manière de voir » (p. 105).
6 Les trois derniers mettent en application le parti baudelairien de la correspondance entre les arts, et montrent comment les principes stylistiques du symbolisme pictural nabi, – la couleur, l'arabesque et le rythme décoratif –, sont appliqués au champ littéraire et réinterprétés par les écrivains : « L'arabesque s'effare/et fuit comme un serpent », écrit par exemple Jarry en 1896, dans l'un de ses poèmes, Manao tupapau, qui reprend le titre tahitien de l'un des tableaux de Gauguin, son dédicataire.
7 Ce rapide parcours ne rend pas compte du foisonnement des citations et des planches, dont beaucoup sont relatives aux arts graphiques et à l'édition illustrée, et par exemple à l'art de Vallotton en noir et blanc. Parmi les points forts de l'ouvrage, comptent sa contribution à celle du paragone, de la littérature artistique et, enfin, de l'histoire de l'illustration « fin de siècle », dans une perspective qui complète celle d'Evanghelia Stead (2012), ainsi que sa réflexion sur une esthétique de la simplicité, de la stylisation et de la naïveté que mettent en place les artistes Nabis et leurs écrivains, qui apporte un jalon de plus à l'histoire des primitivismes.
8 Ségolène Le Men