Compte rendu

Seth WHIDDEN (dir.) , La Poésie jubilatoire. Rimbaud, Verlaine et l’« Album zutique », Paris, Classiques Garnier, 2010, 376 p / Denis SAINT-AMAND, La Littérature à l’ombre. Sociologie du zutisme, préface de Jacques Dubois, Paris, Classiques Garnier, 2012, 168 p.

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  • Grojnowski, D.
(2013). Seth WHIDDEN (dir.) , La Poésie jubilatoire. Rimbaud, Verlaine et l’« Album zutique », Paris, Classiques Garnier, 2010, 376 p / Denis SAINT-AMAND, La Littérature à l’ombre. Sociologie du zutisme, préface de Jacques Dubois, Paris, Classiques Garnier, 2012, 168 p. Romantisme, 162(4), XII-XII. https://doi.org/10.3917/rom.162.0147l.

  • Grojnowski, Daniel.
« Seth WHIDDEN (dir.) , La Poésie jubilatoire. Rimbaud, Verlaine et l’“Album zutique”, Paris, Classiques Garnier, 2010, 376 p / Denis SAINT-AMAND, La Littérature à l’ombre. Sociologie du zutisme, préface de Jacques Dubois, Paris, Classiques Garnier, 2012, 168 p. ». Romantisme, 2013/4 n° 162, 2013. p.XII-XII. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-romantisme-2013-4-page-XII?lang=fr.

  • GROJNOWSKI, Daniel,
2013. Seth WHIDDEN (dir.) , La Poésie jubilatoire. Rimbaud, Verlaine et l’« Album zutique », Paris, Classiques Garnier, 2010, 376 p / Denis SAINT-AMAND, La Littérature à l’ombre. Sociologie du zutisme, préface de Jacques Dubois, Paris, Classiques Garnier, 2012, 168 p. Romantisme, 2013/4 n° 162, p.XII-XII. DOI : 10.3917/rom.162.0147l. URL : https://shs.cairn.info/revue-romantisme-2013-4-page-XII?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rom.162.0147l


1 Il aura fallu un bon demi-siècle pour que l’Album zutique sorte de la confidentialité. Celle-ci n’en perdure pas moins pour une part, puisque les pièces dues à la plume de Verlaine ne figurent pas dans ses Œuvres complètes de la Pléiade (« conformément au vœu de l’éditeur ») et que celles de Rimbaud éclipsent les autres dans telle publication grand public (Les mille et une nuits, 2000) ou telle étude savante (B. Teyssèdre, Rimbaud et le foutoir zutique, Leo Scheer, 2011). On se réjouit donc de voir consacrer à cet Album légendaire des études qui préfigurent, on l’espère, une prochaine publication intégrale (éventuellement accompagnée des autographes) destinée au public le plus large. Si les frasques de ses différents collaborateurs prêtent désormais davantage au sourire qu’à la réprobation, elles empêchent son inscription dans les programmes de l’enseignement secondaire — ce qui est rédhibitoire pour sa divulgation, mais ce qui en préserve la teneur sulfureuse.

2 Les dix-huit contributions que Seth Whidden réunit dans un imposant volume permettent aux lecteurs de considérer, suivant le parcours de leur choix, les innombrables veines d’un recueil où alternent et s’entremêlent le pastiche, la parodie, l’exercice de style, les expériences, les bravades prosodiques, les transgressions obscènes, les agressions politiques, mais aussi les piques anodines et les blagues de potaches. Car il s’agit d’écrits rédigés au lendemain de la « semaine sanglante » du mois de mai (les premiers d’entre eux datent d’octobre 1871) : d’usage interne, ils accordent la primeur à la connivence de groupe.

3 Une première catégorie de contributions observe les textes à la loupe pour en déchiffrer les allusions et effets de sens devenus obscurs parce que datés ou cryptés. Une seconde catégorie s’attache à rappeler quelles ascendances, quelles traditions les informent. Les commentaires érudits débusquent toutes sortes de références — anecdotiques, historiques, littéraires — mais il leur arrive, du fait d’un abondant flux d’apports, d’en gommer l’élan jubilatoire, donnant à penser que les auteurs ont œuvré non dans l’« antre », le « bouge » ou la « turne » de l’Hôtel des Étrangers mais dans une vaste bibliothèque aux innombrables rayons.

4 On est en droit de considérer que le « vers solitaire » par lequel Rimbaud parodie Louis-Xavier de Ricard (« L’Humanité chaussait le vaste enfant progrès »), ne prête guère à conséquence, même si on se réfère à l’acception graveleuse que propose le Dictionnaire érotique moderne d’Alfred Delvau (« chausser une femme »). Quant à la lecture « microcontextuelle » d’« Exil », « Fragment d’une épître en vers de Napoléon III, 1871 », elle éblouit autant qu’elle étourdit par le déballage des innombrables informations qui la lestent. De fait, la valeur d’un texte poétique ne se réduit ni à ses références ni à son explication. Il apparaît que les exégèses les plus élaborées sont menacées de surinterprétations et de jugements en porte-à-faux. C’est ainsi que l’étonnant bric-à-brac de noms propres dans les quatrains en hexamètres du sonnet « Paris » (« Conneries, II ») de Rimbaud est considéré comme une expression « révolutionnaire » – tant au plan politique qu’esthétique – du fait qu’il expose les désastres causés par le capitalisme marchand.

5 Non moins savante mais moins pointilleuse, la seconde catégorie d’études invite à considérer l’Album zutique comme un objet identifiable. Ses collaborateurs sont à peu près tous d’anciens « Vilains Bonshommes » dont certains avaient apporté leur contribution à un recueil « où toutes les ignominies sont admises », comme l’avait écrit P. Verlaine à F. Coppée (avril 1869). La tenue d’un Registre amical (album amicorum) empruntant le format à l’italienne est une pratique courante dans les salons bourgeois voire anticonformistes, comme celui de Nina de Villard : celui qui a été publié il y a quelques années (dans Catulle Mendès, La Maison de la Vieille, Champ Vallon, p. 536-587) permet des comparaisons instructives. Le terme désigne un ensemble de pièces autographes et d’illustrations, qui se font suite sans devoir constituer une œuvre.

6 À la fois livre d’or, journal de bord, concours de facéties et laboratoire poétique, l’Album zutique doit son prestige à sa radicalité transgressive, à la notoriété de quelques-uns de ses collaborateurs, à la qualité de leurs contributions ainsi qu’à son caractère occulte. Il s’apparente également aux publications des Sociétés chantantes, ce qui explique la récurrence des mentions musicales. Autant qu’au recueil Les Amoureuses d’A. Daudet, le remarquable « Pantoum négligé » (que Verlaine reprendra dans Jadis et naguère) emprunte aux comptines, aux chansons et aux rondes enfantines. Par ailleurs, le parti pris ordurier, tantôt obscène, tantôt crapuleux, qu’adoptent les collaborateurs, relève des prétendues « Galanteries » publiées sous le manteau, qui faisaient leur miel de la plus basse pornographie.

7 Toutes ces études éclairent les facettes d’un recueil passablement hétéroclite. Mais elles ouvrent tant de pistes qu’on perd de vue ce qui fut avant tout une expression de groupe. C’est à cette composante que s’attache Denis Saint-Amand dans un essai qui apparaît comme la première synthèse réussie sur le sujet, depuis la trop brève Introduction de Pascal Pia (Le Livre précieux, 1961). Pour ce faire, l’auteur met à l’épreuve les instruments de la sociologie littéraire. Comme l’écrit J. Dubois dans sa Préface, cette dernière trouve ses objets de prédilection dans les groupes organisés : assemblées, cénacles, écoles ou mouvements, qui permettent d’observer quelles « logiques » s’y expriment. Avec une autorité qui force l’intérêt, D. Saint-Amand étudie les différents collaborateurs de l’Album, leurs origines, leurs trajectoires, leurs contributions. Il s’intéresse aux règles qui régissent un groupe sans qu’un « leader » explicite des principes ou un projet communs. Puis il s’attache à l’analyse des différentes pièces d’un recueil à la tonalité tantôt moqueuse et bon enfant, tantôt d’une virulence hargneuse à l’égard du clan conservateur, visé en bloc.

8 D. Saint-Amand dispose d’une information complète puisée aux meilleures sources. Il met en garde contre l’illusion d’une « cohérence démontrée après coup » (p. 39). En même temps, il témoigne d’une sympathie comnunicative à l’égard de la microsociété à laquelle le recueil servit d’exutoire dans des circonstances particulièrement défavorables (p. 127). Toutefois, si on comprend pourquoi il est longtemps demeuré secret, suffit-il, pour rendre compte de l’intérêt que nous lui portons aujourd’hui, d’invoquer une « anticipation », comme le fait l’auteur à propos de J. Laforgue (p. 134) ou d’A. Breton (p. 137) ?

9 La grille du sociologue éclaire une homogénéité générationnelle ; elle catégorise les origines, souvent provinciales, ainsi que le capital culturel ; elle met au jour les liens de sociabilité qui associent le salon du docteur Antoine Cros aux dîners des Vilains Bonshommes : y règne l’esprit non-conformiste d’une communauté que la guerre civile démantèle. Dissident et politiquement caractérisé, le groupe zutique n’en est pas pour autant « engagé ». La même grille appliquée à d’autres, comme les Naturalistes, les Impressionnistes, les Hydropathes, ferait peut-être apparaître des traits semblables, à l’exception d’une « conduite de vie » marginale qui voue les collaborateurs de l’Album à une rapide dispersion.

10 Denis Saint-Amand confère au « Zutisme » une existence de fait. C’est ainsi qu’il évoque la « Genèse d’une clique », sans préciser s’il prend le mot dans son acception péjorative ou dans celle, assez rare, qu’utilisent certains sociologues : « Groupe primaire dont les membres sont unis par des obligations réciproques ». Alors que les appellations créent leurs objets, celle-ci laisse en suspens un certain nombre d’incertitudes, de questions, de problèmes.

11 Un Cercle du Zutisme a-t-il effectivement existé, comme paraît l’affirmer Antoine Cros dans le sonnet liminaire de l’Album : « Zutisme est le vrai nom du cercle » (v. 11) ? Rien n’est moins sûr, sauf si on prend au pied de la lettre une anti-phrase de dérision. Sur une vignette représentant la façade de l’« Hôtel des Étrangers. Restaurant à la carte », le mot ZUTISME est inscrit à la main en lettres capitales, entouré d’une vingtaine de traits marquant la gloire, autour d’une fenêtre d’angle du troisième étage. Mais on ignore qui l’a tracé et quand, tout comme on ignore d’où provient cette vignette, destinée à la « réclame ». Or il suffit de considérer de la rue des Écoles les trois immeubles donnant sur le boulevard Saint-Michel pour comprendre que l’image transfigure l’étroit pan de l’Hôtel des Étrangers (devenu Belloy-Saint-Germain), situé à l’angle des rues de l’École de Médecine et de la rue Racine, en le transplantant sur l’un des deux immeubles qu’occupe aujourd’hui Joseph Gibert (la librairie à droite, la papeterie à gauche).

12 Plus qu’à la vignette, mieux vaut se fier aux souvenirs imprécis d’Ernest Delahaye qui évoque tantôt l’« entresol » de l’Hôtel, tantôt un « salon garni de divans et de tables » où le musicien Cabaner travaille (au piano), quand il ne joue pas au tenancier barman : « je ne puis dire si nous montâmes jusqu’au second ou pas plus haut que le premier étage » (Souvenirs familiers, 1909). Un guide touristique du temps signale que les hôtels du quartier Latin sont fréquentés par une clientèle de « caractère mixte » et qu’ils pourraient marquer « plus d’un progrès » tant en matière d’hygiène que de confort (Paris illustré, 1870). Moins sévère, le Baedeker les juge « convenables pour des voyageurs sans prétention » et il indique le tarif des chambres louées au mois (de 30 à 60 francs). Il apparaît que la pièce occupée à l’Hôtel des Étrangers a été, plutôt qu’un « cercle » ou un « salon », un lieu de rencontres informelles où on pouvait consommer de l’alcool en toute illégalité.

13 Il faut bien admettre qu’on sait peu de choses au sujet du groupe qui a fréquenté le « taudis sombre » mentionné dans « Autres propos du cercle » : ayant connu à Paris la durée brève d’une rentrée de violences répressives, il a dû compter, outre un noyau de fidèles, des oiseaux de passage, des scripteurs occasionnels puis d’autres encore, intervenus après coup. Plutôt que de « clique », mieux vaut parler d’un groupe anomique. Par ailleurs, on peut s’interroger sur telles attributions ; on peut aussi estimer que les faux coppées, qui sont le plus souvent des moqueries bénignes, mettent en valeur un poète alors estimé : ne participera-t-il pas au jury du troisième Parnasse contemporain, auquel Paul Verlaine et Charles Cros soumettront leurs poèmes ? N’encouragera-t-il pas plus tard les auteurs d’une « Vie d’Adoré Floupette » à publier une énième parodie : « L’enfant était petit ; le pot considérable » ? Car la moquerie littéraire vaut sans conteste consécration.

14 On doit également considérer le rôle dynamique qu’a joué Charles Cros : du salon de Nina au Chat noir en passant par les Dixains réalistes et les Hydropathes, il a assuré la continuité d’un esprit frondeur qui l’incitera à fonder et présider un groupe Zutiste certes avorté mais bel et bien attesté (août 1883), nettement distinct des « Zutiques ». Tous ces jeux parodiques, comme les banalités écrites à la manière de Coppée ou les fantaisies de Cros, ouvraient des portes de sortie aux poètes qu’assommaient les solennités compassées du Parnasse. En fait, seul est avéré un ensemble de textes autographes abondamment illustrés, qui privilégient les formes fixes (sonnets, dizains) ou canoniques et les chansons.

15 L’abondance et la qualité des recherches auxquelles donne lieu l’Album zutique, les échanges passionnés dont il fait l’objet, appellent une édition « de poche » annotée à bon escient. Longtemps considéré comme une « curiosité littéraire », il est sorti du domaine privé pour devenir une Œuvre à part entière. Comme c’est le cas pour les productions d’autres groupes longtemps négligées (on pense aux Arts incohérents qui furent fondés une dizaine d’années plus tard, eux aussi au quartier Latin, non loin de l’École de Médecine), nous les considérons désormais sous un jour nouveau. Leur pleine valeur advient par rétrospection, tant il est vrai que Dada est passé par là.

16 Daniel Grojnowski


Date de mise en ligne : 30/01/2014

https://doi.org/10.3917/rom.162.0147l