Homosexualité des alphadécédets : remarques sur un innommable des dictionnaires conformes, et recours aux excentriques
Pages 19 à 34
Citer cet article
- SAINT-GÉRAND, Jacques-Philippe,
- Saint-Gérand, Jacques-Philippe.
- Saint-Gérand, J.-P.
https://doi.org/10.3917/rom.159.0019
Citer cet article
- Saint-Gérand, J.-P.
- Saint-Gérand, Jacques-Philippe.
- SAINT-GÉRAND, Jacques-Philippe,
https://doi.org/10.3917/rom.159.0019
Notes
-
[1]
Comme Raymond Queneau avait la plaisante ironie de dénommer les dictionnaires (Le Chien à la mandoline).
-
[2]
Chansonnier du Bordel ou Veillées d’un Fouteur, dédié à la folie. Se trouve chez Vénus à Bagatelle. Imprimerie de Madame. On fout, Au coq châtré. 1833, 2e éd. p. I-III. B.N. Enfer 1014.
-
[3]
Keepsake Galant, s.d., 1821, p. 92. B.N. Enfer 885.
-
[4]
Anonyme, in-16, B.N. Enfer 594.
-
[5]
Pierre GUIRAUD, Dictionnaire érotique, Paris, Payot, 1993 ; Claude COUROUVE, Dictionnaire et lexique de l’homosexualité masculine, Lexique et connotations, Langue, littérature et histoire, révision du Dictionnaire de l’homosexualité masculine, Paris, Payot, 1985, accessible et consulté le 18 mai 2012 sur le site internet http://www.inlibroveritas.net/lire/oeuvre33677.html.
-
[6]
Ce texte attire notre attention sur un aspect de l’homosexualité dix-neuviémiste ayant gagné toutes les sphères du pouvoir, que dénoncent des publications dignes, selon Apollinaire, de l’Enfer de la Bibliothèque nationale, telle les Joyeusetés Galantes et Autres du Vidame Bonaventure de la Braguette d’Albert Glatigny, publié à Luxuriopolis, A l’enseigne du Beau Triorchis, avec un frontispice gravé du même F. Rops, et orné de 86 dessins originaux de Somm, Baldus, Henriot et Ostolle. Les bibliophiles détenant cet ouvrage savent que sous la même reliure, ils peuvent aussi trouver Les Bons contes du Sire de la Glotte, suivis de la Chaste Suzanne, opéra-comique en un acte, du même. Babel, à l’étage de la confusion des langues, et enfin le texte de La Sultane Rozréa, ballade traduite de Lord Byron par Exupère Pinemol, élève du petit-séminaire de la Fère-en Tardenois (Aisne). Paris, 1870, qui nous éclaire plaisamment sur la société secrète des Émile...
1 La lexicographie classique eut de tout temps à s’interroger sur les manières de nommer ce que la morale réprouve. Ainsi n’y a-t-il guère de dictionnaires qui ne se soient confrontés aux difficultés d’enregistrement des désignations utilisées dans les discours érotiques ou pornographiques avérés, car, derrière un lexique spécialisé dont on peut dresser des listes à toutes les époques, les choses du sexe ont toujours trouvé mille figures pour être évoquées et convoquées. Notamment lorsque ce commerce passe, aux yeux de la morale ordinaire, pour être un dévoiement, une action contre nature.
2 Dans la mesure où le dictionnaire se trouve au point de confluence et d’articulation de la langue et des discours, et puisque l’on sait que l’enregistrement lexicographique procède généralement avec un retard nettement perceptible sur les usages attestés, il est alors intéressant de s’interroger sur l’image que quelques-uns de ces ouvrages donnent de l’inversion sexuelle dans la période 1798 – 1898. La question devient même d’autant plus intéressante que pour définir un hyperonyme capable de catégoriser les êtres s’adonnant à cette inversion, et cette inversion elle-même, il faut attendre...
JEUNESSE DU MOT
3 En effet, ce n’est que tardivement au XIXe siècle que le terme couramment utilisé aujourd’hui fait son entrée, en langue allemande, dans l’univers des topoi modernes que configure une doxa immémoriale alimentée par les bonnes mœurs judéo-chrétiennes. L’écrivain hongrois Károly Mária Kertbeny (prop) ose donc : homosexual (1868) et Homosexualität (1869). Il s’agit alors pour lui de définir et classer ce qui apparaît comme des déviations sexuelles dans un cadre psychiatrique. Ces deux termes sont rapidement transposés en français sous les formes homosexuel (le), homosexualité. Cette définition et cette catégorisation ne sont évidemment pas innocentes : Kertbeny, dont l’identité sexuelle demeure floue, travaille l’idéologie contemporaine, dans l’Empire austro-hongrois, afin de légaliser l’homosexualité au sein des pratiques sociales de l’époque. En France, d’après le Trésor de la langue française, le terme fait son apparition en 1891 dans un article du Dr Chatelain que publient les Annales médico-psychologiques (t. XIX, p. 330), revue pionnière de psychiatrie. Pour les dictionnaires du XXe siècle, c’est encore là une autre histoire ; le Petit Larousse de 1905, par exemple, ignore totalement Homosexualité dans sa nomenclature...
4 Une double remarque s’impose dès ce préambule, que nous retiendrons en vue de notre conclusion. Tout d’abord, ce travail de Kertbeny se développe au sein d’un Empire associant deux pays aux langues et aux traditions culturelles natives fort éloignées l’une de l’autre. Enfin, les mots mêmes désignant l’être et la qualité sont de constitution hybride, puisqu’ils associent une racine grecque (?o, identique, semblable : homo) et une racine latine (sexuel : sexualis).
5 Certes, la société n’a pas attendu le début du dernier tiers du XIXe siècle pour désigner les pratiques sexuelles déviantes au regard de la doxa et de la bonne morale. Dès le Moyen Âge, et depuis lors, toute une série de termes ont envahi le lexique du français pour stigmatiser des comportements jugés anormaux. Mais ces termes, dans l’ensemble, et sous quelque forme qu’ils se présentent, doublent leur dénotation immédiate de connotations péjoratives spontanées, de sorte qu’ils proposent de manière syncrétique l’indexation (linguistique) du phénomène et sa mise à l’index (morale). Une rapide investigation du rapport de l’érotisme et de la pornographie dans quelques documents de la première moitié du XIXe siècle m’avait jadis déjà permis de repérer cette caractéristique.
GENÈSE DE LA NORME
6 En effet, à la suite de la note de police du 15 octobre 1826 qui ordonnait à tous les propriétaires de cabinets de lecture de supprimer les livres mis à l’Index comme immoraux ou irreligieux, toute une foule de recueils anonymes ou presque, qui divertissaient les différents étages de la société par la crudité de leurs propos, eurent à connaître du défunt Enfer de la Bibliothèque royale. Sans surprise, la pornographie s’y écrit essentiellement dans des pratiques que l’on qualifie aujourd’hui d’hétérosexuelles :
Fouteurs ! fouteuses réunies,
O vous qui des cons et des vits
Usez jusqu’à perdre haleine,
Tenez ces chansons près de vous,
Et qu’elles aient pour but de vous mettre en veine !
Un couplet vous invite à foutre quelques coups !
Remerciez-moi de la peine. [2]
8 Mais, dès lors qu’il est question du plaisir, celui que procure le langage met presque immédiatement sur la voie des plaisirs interdits par la morale bourgeoise. Le Keepsake galant de 1821 propose ainsi tout un ensemble de contrepèteries rédigées sur le modèle des anciennes manières de langage, dans l’intention de faire naître le rire là où parait le sexe, et un sexe déjà tout près des pratiques onanistes et du vice :
Dites : Les paysans s’en vont aux champs en bandes, en caressant le cou de leurs bœufs. Mais ne dites pas : Les paysans s’en vont en bandochant, en caressant le bout de leur queue [3].
10 On voit évidemment là en quel sens il faut prendre l’adjectif galant... En 1820, déjà, les colporteurs diffusaient Les Amours de Garnison, qui commence par cette phrase sans détour :
J’ai cinquante-cinq ans, je ne bande plus que par artifice ; ma gouvernante me branle tous les dimanches pendant la grand’messe... Et je fous la vieille Christine tous les semestres [4].
12 Ainsi s’institutionnalisent les valeurs connotatives acquises par certains termes ou locutions dans le nouveau système sémiologique des textes pornographiques de l’époque. Le Vélocifère de la Gaîté (= V. G), Les Veillées du Couvent (= V. C), les Chansons Érotiques de Béranger (= C.E.), Le Petit Vadé (= P. V), Les Amours de Garnison (= A. G), les Étrennes de Bobèche (= E. B), La Galanterie sous la sauvegarde des Lois (= G. S), Les Étrennes à ma Belle (= Etr.), les Chansons Gaillardes de Debraux (= Deb.), et Le Chansonnier du Bordel (= C3) attestent qu’entre 1814 et 1833 les désignations suivantes étaient ordinairement employées dans l’usage populaire pour nommer :
Le sexe masculin : Béquille du Père Barnaba (V.G. 42), éponge (V.G. 98), flageolet (V.G. 10), fleuret (V.G. 7), matou (C.E. 77), relique de Saint-Nicolas (C.E. 46), tuyau (V.G. 98).
Le sexe féminin : Abricot (V.G. 81, 98), bijou de famille (Deb. 36), colifichets (V.G. 126), conque papillottée (V.C. 54), double mont d’albâtre (P.V. 92), fente (V.G. 48), huile de Vénus (V.G. 44), huitre (Deb. 38), machine hydraulique (V.G. 79), mitaine (Deb. 41), souris (C.E./ 77).
L’acte sexuel : Porter une botte (CE. 30), remettre son bonnet (= recouvrir le gland par le prépuce) (C.E. 31), faire la chouette à ces dames (A.G. 45), la rage du cul (A.G. 10), croquer un tendron (Etr. 9), faire four (A.G.43), fourgonner (C.E. 115), le feu électrique (A.G. 97), se permettre des distractions pinales (A.G. 79), donner le postillon (A.G. 60), nuit messalinique (A.G. 51), paillassonner (A.G. 47), atelier des voluptés (G.S. 19).
14 Comme on le voit le lexique est mis ici à contribution sous les espèces de développements phraséologiques et de figures de rhétorique métasémémiques (métaphores, métonymies, synecdoques, périphrases, etc.) qu’un dictionnaire traditionnel a du mal à enregistrer telles quelles. Mais, après tout, il s’agit en cette circonstance d’égayer tout d’abord et de faire rire ou sourire. La difficulté onomastique pour le lexicographe s’élève de plusieurs degrés lorsqu’il s’agit de désigner, expliquer, commenter et critiquer une orientation sexuelle dont la bonne bourgeoisie ne peut sourire qu’avec le rictus du mépris et de l’opprobre. Apparaissent alors des expressions différentes selon qu’il s’agit des vices auxquels peuvent s’adonner hommes et femmes :
a) masculine : Les homm’s impurs qui sont l’effroi des jolis garçons comme moi (C.E. 31) Ô ! Bulgares ! vous êtes atteints et convaincus de faire des cornettes et jamais de cocus (C.E. 82) ; se masturber : se faire sauter la cervelle, s’agacer le sous-préfet, se balancer le chinois, crier Vive l’Empereur, se donner une Sarragosse, se polir la colonne, épouser la Veuve Poignet (C.E. 25, 37, 51, 55, 62, 87, 97) ; sodomiser : donner un clistère de barbarie (A.G. 99).
b) féminine : Agnus (C.E. 41), godmiché (V.C. 34), jouer au jeu de doigt mouillé (C.E. 31).
16 Car la morale sociale est plus sensible dès l’abord aux dévoiements sexuels que l’homme est susceptible de connaître qu’à ceux que peuvent éprouver les femmes ; dans l’idéologie morale, politique et religieuse ambiante du XIXe siècle, c’est l’homme qui est responsable de la perpétuation de l’espèce et s’écarter de cette finalité met irrémédiablement l’individu en marge de la société. Bougre ou culiste s’opposent ainsi avec une terrible force de dégoût et de condamnation à coniste, tandis que les femmes déviantes ne sont désignées que par des termes ayant un ancrage historique : lesbienne, saphiste, tribade. À toutes ces « femmes damnées » le souvenir « des jeux latins et des voluptés grecques » confère une sorte de légitimation poétique dont, Baudelaire, parmi d’autres, connaîtra le prix pour les avoir chantées. Viendra ultérieurement le temps bien plus insultant des chipettes, des fricatrices ou fricarelles, des gavousses, des gougnottes, des gousses, des gouines, des mangeailles, voire des camionneuses... Mais c’est là une autre histoire !
GÉMONIES DU LEXIQUE
17 Dans tous les cas la diversité des formes d’expression ne peut manquer de poser un problème lexicologique et phraséologique aux lexicographes, indépendamment même de la manière dont ceux-ci prennent position sur le sujet. D’après le Dictionnaire érotique de Pierre Guiraud et le Dictionnaire et Lexique de l’homosexualité masculine, Lexique et connotations, Langue, littérature et histoire de A. Claude Courouve [5], j’ai réuni ici, à titre d’exemples, quelques-unes de ces formes lexicales ou périphrastiques, désignant soit l’acte homosexuel, soit ses acteurs ou ses actrices, soit les parties du corps impliquées dans ces actions, soit enfin les jugements portés sur celles-ci :
18 Il n’est évidemment pas question de rechercher l’occurrence et la fonction sémantique de chacun de ces termes dans l’abondante production lexicographique du XIXe siècle. Il faudrait d’ailleurs, à cet égard, distinguer entre les dictionnaires de choses et ceux de mots, les dictionnaires encyclopédiques (Larousse, Berthelot), universels ou généraux (Gattel, Landais, Dupiney de Vorepierre) et les dictionnaires de langue (Boiste, Académie, Bescherelle, Littré). Non, je vais maintenant axer mon propos sur les caractéristiques de quelques-uns des plus notables de ces ouvrages pour y apprécier la part qu’occupent dans leurs colonnes les vocables communs référant à l’univers de l’homosexualité, soit pratiquée en couple, soit vécue en solitaire.
GEHENNE DES DICTIONNAIRES DE LANGUE
19 À tout seigneur, tout honneur : le siècle s’ouvre avec le Dictionnaire Universel de la langue françoise, avec le latin ; Manuel de grammaire, d’orthographe et de néologie de P.C.V. Boiste et Bastien, qui, de 1800 à sa quinzième et ultime édition de 1866, et à travers ses réviseurs (Nodier, Barré), n’a cessé de dresser la cartographie réelle et imaginaire la plus étendue du lexique français. Au substantif Amphibie, le lexicographe note sobrement au sens figuré : « qui a des professions, de mœurs disparates » (1803: 34 a). Pour Efféminé, la définition est déjà plus précise par la discordance qui s’établit entre la forme masculine de l’adjectif et la comparaison justificative : « voluptueux, amolli par les plaisirs ; frivole comme une femme » (1803:278 c), et l’on se doute que les plaisirs convoqués sont alors rien de moins que licites. En revanche bien d’autres articles sont parfaitement explicites même si la cursivité de la définition occulte délibérément ici ou là une référence historique : « Onanisme, s. m. habitude de la masturbation » (1803:531b). À l’article Branler, Boiste glisse : « (bas et indécent) masturber » (1803:113a). Manustupration renvoie directement à Onanisme (1803: 477b), tandis que Masturbation convoque entre parenthèses la conséquence de l’acte : « Action, habitude (mortelle) de se masturber ; RR. Pollution manuelle » (1803 482 b), et que le verbe Masturber (se) ajoute à ce risque la condamnation morale : « abuser de soi-même » (1803:482b). Dans cette perspective de censure morale, et indépendamment de son origine historique, Sodomie, ne prête à aucune description de l’acte et fait immédiatement paraître le jugement : « péché contre nature » (1803: 694c), de même que Sodomite énonce la culpabilité : « coupable de sodomie » (id.). Et l’on sait à quoi menaient ces pratiques depuis des siècles...
20 Depuis sa première édition de 1704, et reprenant en cela une acception formulée par Ménage en 1650, le Dictionnaire universel françois-latin de Trévoux faisait du non-conformisme et de la non-conformité l’expression de cette orientation sexuelle : « Quelques-uns appellent en badinant l’amour des garçons le péché de non-conformité. Mr Ménage s’est servi de cette expression pour parler plus honnêtement de cette débauche. » En 1752, la désignation se fait plus violente : « On applique quelquefois ce nom aux Sodomites, pour éviter ce dernier mot qui est extrémement odieux. » La tradition ne s’interrompt pas et Littré, de formation médicale lui-même, dénonce encore le Non-conformisme en 1863 dans son fameux Dictionnaire de la langue française en stigmatisant ceux qui le pratiquent : « fig. Nom qu’on donne, par euphémisme, à ceux qui ont des goûts de plaisir contraires à la nature. » En parallèle, le Dictionnaire de l’Académie française, dans ses éditions de 1798, 1835 et 1878, définit Masturbation au seul regard du détournement du caractère naturel de la procréation : « Genre de pollution qui trompe le vœu de la nature, et qui a ordinairement les suites les plus funestes. » La référence à la nature est déjà là un moyen de stigmatiser un artifice condamnable.
21 Contemporain de la 6e édition de l’œuvre des Académiciens, le Dictionnaire général et grammatical des dictionnaires français de Napoléon Landais (1834) se tient dans la réserve et évite même la référence à la nature. Le sens érotique de Branler n’y est point précisé ; Masturbation y est défini comme « action de se masturber ; pollution manuelle ; onanisme » (t. II, 199b) et Masturber comme « polluer quelqu’un avec la main ; se —, abuser soi-même » (id.). Onanisme est même pourvu d’un renvoi à la Bible qui évite d’approfondir le sujet : « habitude de la masturbation, vice d’Onan. Voy. La Bible » (t. II, 293b).
22 De manière significative, c’est la même voie que suivent pendant longtemps encore des dictionnaires qui devraient théoriquement, par leur nature lexicographique et leur date de publication, être enclins à proposer des gloses plus nourries. Ainsi, au tournant de la seconde moitié du siècle, il n’est pas surprenant que la dix-huitième édition du Nouveau Dictionnaire de la langue française de Noël et Chapsal (1863), « ouvrage adopté pour les Lycées et pour les Écoles primaires supérieures par le Conseil de l’Université, et dont l’usage est autorisé pour les Écoles militaires et pour la Maison impériale de Saint-Denis », occulte soigneusement dans sa nomenclature tous les termes qui pourraient référer à des orientations et des pratiques sexuelles jugées coupables. Il en va de même dans le Répertoire des connaissances usuelles autrement intitulé Dictionnaire de la Conversation et de la Lecture de Duckett (Paris, Didot, 1866) dont les seize tomes ne laissent transparaître aucune allusion à l’univers de l’homosexualité masculine ou féminine. Sodome (1866, XVI : 250b) étant simplement défini comme une ville qui disparut « à la suite d’une catastrophe volcanique qui bouleversa la plaine de Siddim »... Masturbation, Sodomie et Sodomite y sont tout simplement absents.
23 Nous trouvons mêmes réticences dans le Nouveau dictionnaire universel de la langue française (Paris, Reinwald, 1860) de Prosper Poitevin, lequel a pourtant publié des notes critiques sur le Dictionnaire national des frères Bescherelle ; idem pour le Dictionnaire français illustré et encyclopédie universelle de Jean Dupiney de Vorepierre (Paris, Calmann Lévy frères, 1881), qui, en dépit de son titre, ne retient pas Masturbation, et qui glose simplement Sodomie par « crime contre nature » (t. II, 1086b) ; idem encore pour le Dictionnaire illustré des mots et des choses de Larive et Fleury (Paris, Chamerot, 1888), pseudonymes d’Auguste Nicolas Merlette et Casimir Hauvion, ou le Nouveau dictionnaire encyclopédique universel illustré de Jules Trousset (Paris, Girard & Boitte, 1888), tous ouvrages qui observent une pudique défiance à l’égard des faits d’orientation sexuelle hétérodoxe. Mais la palme en ce domaine de l’évitement revient incontestablement, et de manière fort inattendue à la Grande Encyclopédie de Marcelin Berthelot (1885-1902), qui se posait en ouvrage de « haute vulgarisation » contestant l’esprit du Grand dictionnaire universel du XIXe siècle de Pierre Larousse, dont il sera question plus loin, et qui n’intègre dans sa nomenclature ni Branler, ni Masturbation, ni Onanisme, ni Sodomie, se contentant, dans l’article Sodome, de rappeler simplement « l’effroyable dissolution des mœurs de ses habitants »... On ne saurait faire plus soft !...
24 Cette circonspection n’a cependant pas toujours été de mise, et dès le premier quart du XIXe siècle des auteurs instillent déjà dans leurs gloses les marques d’un jugement moral, même lorsque l’ouvrage s’affiche comme dictionnaire de langue et de mots, non de choses. C’est le cas, par exemple, du citoyen Jean Charles Thiébault de Laveaux, passé à la postérité pour avoir justement procuré, en 1802, une contrefaçon de la cinquième édition (1798) du dictionnaire des Académiciens, sur la base de laquelle il propose en 1820 son Nouveau Dictionnaire de la Langue française (Paris, Deterville) enrichi de 20 000 mots inédits jusqu’alors dans les ouvrages usuels... La contrefaçon n’enrichit pas son modèle, mais l’ouvrage de 1820, s’il reste muet sur les termes bas et grossiers désignant les pratiques homosexuelles, intègre dans sa nomenclature les termes techniques y afférents, incluant dans la définition un prédicat moral « Masturbation ou Mastupration. s.f. Du latin, manus, main, et stupro, je corromps. Jouissance vénérienne, obtenue à l’aide de la main. Tissot appelle ce vice honteux, onanisme » (t. II, 117a), et, sans surprise, l’entrée Onanisme (t. II, 269c) renvoie sans autre commentaire à Masturbation. Identiquement, même si l’explication historique dilue la culpabilité, trouvons-nous cet inesquivable prédicat moral dans l’article : « Sodomie. s.f. Crime de ceux qui commettent des impuretés contraires à la nature. Ce crime a pris son nom de la ville de Sodome, qui, selon l’Écriture sainte, périt par le feu du ciel, à cause de ce désordre abominable qui y était familier » (t. II, 783b). Quant à « Sodomite. s.m. Celui qui est coupable de sodomie » (id.), point n’est besoin d’épiloguer !
25 Nous voici ainsi au cœur de la doxa et de son cortège de clichés et de lieux communs véhiculés par les ouvrages contemporains de physiologie et de médecine. On ne s’étonnera donc pas que le Dictionnaire national ou Dictionnaire universel de la langue française des frères Bescherelle (4e éd. 1856) fasse de l’article Masturbation un compendium du vice et de ses conséquences :
s.f. (Du latin manus, main, et stupro, je corromps). Excitation des organes génitaux avec la main ; habitude honteuse appelée aussi onanisme. Jouissance vénérienne factice obtenue à l’aide de la main. Ce vice dégoûtant, qui peut avoir les conséquences les plus fâcheuses, ne s’observe que chez les hommes et quelques espèces de singes. Rechercher les plaisirs honteux de la masturbation. Se livrer à la masturbation. C’est surtout chez les jeunes personnes de l’un et l’autre sexe que la masturbation fait beaucoup de ravages. (Fourn.). Combien ne voyons-nous pas, en effet, de ces êtres affaiblis, décolorés, également débiles de corps et d’esprit, ne devant qu’à la masturbation, principal objet de leurs pensées, l’état de langueur et d’épuisement où ils sont plongés ! (Id.) C’est principalement dans les établissements publics, où sont réunis en grand nombre les jeunes gens de l’un est l’autre sexe, que se développe avec facilité l’habitude de la masturbation. (Id.) [1856, t. II : 461a]
27 Il en va évidemment de même, dans ce dictionnaire qui n’est cependant ni médical ni encyclopédique, pour les articles Sodomie et Sodomite :
— S. f. (rad. Sodome) Péché contre nature, coït infâme, pour l’accomplissement duquel l’homme dépravé préfère à l’organe destiné par la nature à recevoir la liqueur fécondante du mâle, cet organe voisin où s’opère la plus dégoûtante des excrétions du corps humain. La sodomie s’exerce aussi bien entre un homme et une personne de l’autre sexe qu’entre deux hommes.
— Adj. et s. m. Celui qui est coupable de sodomie. Les lois divines et humaines de tous les pays civilisés et de toutes les époques ont prononcé la peine de mort contre les sodomites (Fournier Pescay) [1856, t. II : 1334d]
29 Tout commentaire affaiblirait. Nous sommes dans un dictionnaire qui, le premier, prétend rendre compte de l’intégralité du lexique assurant la communauté nationale française... L’épithète « universel » du titre pourrait justifier cette addition morale, mais tous les ouvrages qui la revendiquent ne s’engagent pas pour autant dans cette voie de la condamnation.
GESTICULATIONS DES DICTIONNAIRES DE CHOSES ET ENCYCLOPÉDIQUES
30 Le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle de Pierre Larousse n’intègre dans sa terminologie aucun terme vulgaire, trivial ou grossier référant au domaine de l’homosexualité masculine ou féminine, mais c’est à lui que revient la responsabilité de proposer la notice la plus développée sur l’acte solitaire (ou partagé) qui concentre en lui toute la réprobation sociale. La section proprement linguistique de la définition se réduit au minimum, mais l’adjonction de la même citation que celle donnée par le Dictionnaire national oriente déjà le commentaire et prépare le développement de la section encyclopédique :
MASTURBATION s. f. (ma-stur-ba-si-on ; rad. masturber). Acte de volupté solitaire, exercé par l’attouchement des parties sexuelles : Combien ne voyons-nous pas de cas êtres affaissés, dont la vie, également débile de corps et d’esprit, ne doit qu’à la MASTURBATION, principal objet de leurs pensées, l’état de langueur et d’épuisement où ils sont plongés. (Fourniol.)
32 L’exorde de cette section, fondé sur une forme de prétérition rhétorique, résume le dessein global du développement et, met immédiatement l’accent sur la réprobation qui doit s’ensuivre :
Encycl. Nous n’avons point à décrire ici un acte malheureusement aussi connu qu’il est honteux. Nous nous proposons seulement d’indiquer les causes qui portent à s’y livrer, les funestes résultats que sa fréquente réitération ne manque guère d’occasionner, et. enfin les moyens les plus convenables pour s’y opposer et pour remédier aux désordres pathologiques qui en sont si souvent la triste conséquence.
34 Après avoir exposé et dénoncé les causes de ce dévoiement chez les jeunes garçons et les jeunes filles (hyperesthésie, vie de pension ou de séminaire, de couvent), l’auteur recourt à une seconde prétérition dont l’effet est plutôt de souligner la dangerosité de cet acte prohibé :
Nous ne pourrions parler, sans faire rougir le lecteur, des pratiques bizarres et des instruments variés avec lesquels les masturbateurs cherchent à se procurer de honteux plaisirs. Il y aurait pourtant un long chapitre à écrire sur les dangers auxquels ils s’exposent dans leurs manœuvres dépravées. La douleur les a plus d’une fois obligés à faire appel aux ressources de la chirurgie et à avouer, à leur grande honte, des excès que le médecin le plus indulgent ne saurait excuser.
36 La description des troubles physiques auxquels expose la masturbation se conclut par un constat de déchéance absolue : « [...] alors qu’ils sortent à peine de l’adolescence. Ils [les masturbateurs] sont vieillis et portent tous les stigmates de la caducité à l’heure où leur jeunesse devrait s’épanouir dans toute sa fleur ». Celle des désordres intellectuels qu’elle induit est encore plus sévère, et l’on voit très bien se profiler dans cette description le spectre de la folie qui met définitivement l’individu en marge de la société :
Chez lui, le sentiment s’émousse avec l’imagination. Tout le lasse, jusqu’au plus simple exercice de la pensée. Il devient incapable du moindre travail intellectuel. Il s’aperçoit de sa déchéance physique et morale, mais sa volonté a perdu l’énergie nécessaire pour y remédier. À peine a-t-il porté sur lui-même une main coupable qu’il regrette amèrement son action honteuse. Mais les serments qu’il se fait à lui-même, il les oublie des que ses organes à peine reposés peuvent lui promettre un nouveau moment de plaisir. Il tombe dans une langueur morale corrélative à son épuisement physique. Toute étude, toute attention, tout travail lui devient à charge. Sa mémoire s’éteint. La mélancolie la plus profonde et l’hypocondrie s’emparent de lui. Le souvenir de ce qu’il a été, la pensée de ce qu’il aurait pu être le jettent parfois dans une tristesse pleine de dégoût pour toutes les jouissances de la vie et peuvent le conduire au suicide. S’il ne se tue pas, il s’éloigne de la société, qui le méprise et à laquelle il se sent incapable de rendre le moindre service. Il suffit enfin de la vue des autres pour le faire rougir et pour le forcer à baisser les yeux. Le système nerveux peut encore éprouver, toujours sous l’empire des mêmes causes, d’autres perturbations non moins graves. Les hallucinations, le délire et l’aliénation mentale ne sont pas rares dans ces cas, ainsi que les médecins d’asiles ont pu l’observer.
38 Ce sont ensuite les risques pathologiques qui sont brandis pour rendre le réquisitoire plus frappant encore : « spasmes hystériformes », « épilepsie », « névroses », « apoplexie », « anévrismes »... Leur manifestation rend évidente la pratique de l’onanisme. Mais le rédacteur de la notice ne peut s’en tenir à ces formes visibles d’une cause secrète. Il faut que l’examen anatomique confirme ces signes, ou les précède en cas de doute sur l’orientation sexuelle du patient, car de cet examen dépend le protocole thérapeutique supposément en mesure de faire cesser une pratique blâmable :
Chez les jeunes garçons, la verge et les bourses sont beaucoup plus volumineuses que l’âge du sujet ne le comporte ; chez les jeunes filles, on remarque également une plus grande longueur des lèvres vulvaires et du clitoris. Mais, dans l’un et l’autre sexe, ces organes ainsi développés prématurément sont plus mous et plus flasques que dans l’état ordinaire, et leur érection est plus lente et moins énergique. La masturbation, dit Bégin, a pour effet consécutif, de hâter l’époque de la puberté chez les deux sexes. Ainsi, il n’est pas rare de voir des garçons de neuf à dix ans, dans nos climats, dont le pubis est couvert d’un duvet assez épais, et dont les testicules sécrètent du sperme, encore limpide, il est vrai, et mal préparé. Ces remarques sont de la plus haute importance dans la pratique de la médecine, puisque, dans le cas où l’état de la santé d’un sujet fait présumer qu’il se livre à l’onanisme, l’aspect et le développement de ses parties génitales pourront, dans un très-grand nombre de circonstances, changer ces présomptions en certitude, et indiquer l’emploi des moyens propres à le corriger de cette pernicieuse habitude.
40 La question qui se pose au terme de la présentation faite par le rédacteur de la notice, au-delà des dimensions morale et physiologique de l’acte en lui-même, est celle du principe mis en cause par l’onanisme, dans un XIXe siècle tout entier obsédé par la thésaurisation et le développement des théories d’économie politique, on n’est donc pas déconcerté de trouver ici une explication par la cause de la dilapidation, du gaspillage :
Les médecins anciens et modernes qui ont écrit sur le sujet qui nous occupe se sont demandé si les désordres consécutifs à l’onanisme reconnaissaient pour cause la perte matérielle du sperme qui résulte de cet acte. Beaucoup pensent qu’il en est ainsi, et leur opinion est surtout répandue dans le monde. La plupart des personnes regardent la liqueur séminale comme une matière précieuse dont l’influence agit favorablement sur l’organisme. Cette manière de voir est juste, et il est certain que sa présence dans les vésicules séminales paraît stimuler l’économie tout entière, augmenter la force avec le courage et imprimer aux facultés intellectuelles, une activité particulière.
42 Ces considérations, qui présentent l’activité sexuelle et manuelle, solitaire ou partagée, comme dépense d’énergie, ne s’adressent pas qu’au public des enfants et des adolescents ; le vice touche tout autant les adultes dans certaines conditions de vie :
En parlant ici de l’onanisme, nous avons spécialement envisagé cette habitude dans l’enfance ou l’adolescence, parce que c’est alors qu’elle exerça ses plus cruels ravages sur l’organisme. Toutefois, cette passion s’empare souvent des adultes. On l’observe surtout chez ceux de l’un ou de l’autre sexe qui sont obligés par des nécessités de divers ordres de vivre dans le célibat. Elle est plus fréquente chez les peuples du Midi que chez ceux du Nord, pour plusieurs raisons. La première est la chaleur du climat, qui engage par elle seule aux excès vénériens ; La seconde tient à l’organisation sociale de plusieurs contrées méridionales. C’est ainsi que les femmes, réunies en grand nombre dans les sérails d’Orient, charment leurs loisirs et suppléent par la masturbation aux jouissances légitimes de l’amour dont elles sont privées.
44 D’où le conseil de recourir à l’activité pour contrecarrer les tentations induites par une vie recluse :
[...] c’est aux chefs d’institution qu’incombe le devoir de faire respecter chez eux les bonnes mœurs. Un excellent moyen à employer dans les collèges pour détourner les jeunes gens d’une observation trop minutieuse de leurs sensations est la gymnastique, et généralement tous les exercices susceptibles de fatiguer le corps. On réussit ainsi à apaiser les transports de l’imagination, à procurer du sommeil et à détourner les adolescents de cette inquiétude vague qui s’empare d’eux à une certaine époque.
46 La chasse, le travail aux champs, la gymnastique, la danse, l’équitation, la natation, l’escrime peuvent être mis à profit pour détourner de leur but infâme des esprits oisifs et voluptueux. Mais on sourira à la lecture de ce que le mariage imposé, pourrait, aux dires du rédacteur, constituer un « remède héroïque » venant à bout, dans certains cas, d’habitudes invétérées... Afin que la notice remplisse tout son effet, scientifique et moral, théorique et doxique, elle s’achève sur l’effrayante description d’une déchéance individuelle empruntée au dénonciateur le plus engagé de cet acte condamnable, le Suisse Samuel Auguste Tissot (1728-1797) dont l’ouvrage de 1759, De l’onanisme, exposait avec la plus cruelle vigueur toutes les plus terrifiantes conséquences de la masturbation.
47 La publication de cette notice, fin 1873 (Entrées L-Memn], s’intègre parfaitement au courant idéologique normatif qui, après la défaite devant la Prusse (1870) et la Commune de Paris (1871), prédomine alors dans une France soumise au poids de l’éthiquement correct. Déjà en 1865, le Nouveau dictionnaire universel de Maurice Lachâtre, de la part d’un auteur réputé progressiste, proposait une entrée Masturbation totalement condamnatoire... du lieu dans lequel elle s’apprend et se pratique, ce qui est une manière de dénoncer simultanément les réclusions monastiques et les petits accommodements religieux avec le vœu de chasteté :
s.m. (Du lat. manus, main ; stupro, je souille). Excitation des organes génitaux avec la main, habitude honteuse appelée aussi Onanisme. L’étisie, le marasme, un état d’abrutissement, sont les suites ordinaires de la masturbation, moins peut-être par les déperditions de fluide séminal que par l’ébranlement nerveux qu’elle détermine. Combien ne voyons-nous pas de ces êtres affaissés dont la vie, également débile de corps et d’esprit, ne devait qu’à la masturbation, principal objet de leurs pensées, l’état de langueur et d’épuisement où ils sont plongés ! (Fourniol.) La masturbation est le vice dominant des couvents. (t. III, 624b)
49 Quant au verbe Masturber il y est qualifié de « trivial et grossier ». Dans la même ligne, quoique d’un bord politique différent, et bien qu’il ait su s’attirer la collaboration pour la musique de Camille Saint-Saëns, homosexuel avéré, le Dictionnaire des dictionnaires. Lettres, sciences, arts, encyclopédie universelle, publié de 1884 à 1890, sous la direction de Mgr Paul Guérin, profère dans ses colonnes les mêmes condamnations. Masturbation : « Genre de pollution qui trompe le vœu de la nature. Ce vice, qui appartient à l’un et l’autre sexe, a les conséquences les plus néfastes. (t. V, 81a) ». Mais c’est l’article Sodomie qui, dans cet ouvrage, se montre le plus intéressant, tout d’abord, par une restriction de son champ définitionnel à l’homme seul, puis par le luxe de détails qu’il donne sur la législation de cette pratique, qui, assurément, doit mettre en garde le public contre les dangers de sa réalisation :
s. f. (de Sodome) Amour criminel des hommes entre eux.
Herese i fu et sodomie
Et tout estat de maise vie
Fauvel ; xiiie s. — F.L.
Législ. — La sodomie n’était punie par les anciens Romains que d’une amende de dix mille sesterces. (Loi Santina, Cicéron, Epist., Livr. 8, 12 et 14 ; Suétone, In Domitiano, cap. 8.). Les empereurs chrétiens substituèrent la peine de mort à cette peine purement pécuniaire. (L.31, Cod., ad legem Juliam de adulteriis.) Un capitulaire de Charlemagne prononce la même peine. (Capitul. Carol. Magn., add. 4, cap. 103.). L’usage constant était de punir les coupables de sodomie de la peine du feu, à l’exemple du châtiment que la justice divine en avait tiré. (Muyart de Vouglans. Lois crim., p. 244). La sodomie ne tombe aujourd’hui sous le coup de la loi pénale qu’autant que cet acte a été accompli avec un caractère de publicité. (Lois du 19-20 juil. Et 25 sept-6 oct. 1792). Le crime est au contraire puni par le Code autrichien (art. 113) d’un emprisonnement de six mois à un an ; par le Code prussien (art. 1070) d’une détention correctionnelle avec peine du fouet et bannissement à perpétuité ; les statuts autorisant les magistrats anglais à appliquer la peine de mort ne sont pas abrogés ; enfin les statuts de New-York prononcent contre les sodomistes une détention qui peut s’élever jusqu’à dix ans. (Chauveau et Hélie, t. vii, p. 108 et 110) [t. vi, 434e]
51 Par où l’on voit, dans un dictionnaire qui ne craint pas de définir Pédérastie : « Passion criminelle d’un homme pour un jeune garçon ou des hommes entre eux. », que la brigade des mœurs, dissoute pour ses propres scandales en 1881, pouvait trouver curieusement à se prolonger dans les travaux d’une lexicographie moralisante alertant le sujet potentiel sur les risques induits par son orientation sexuelle.
52 Au terme de ce rapide parcours que conclure de ces différentes approches de l’homosexualité dix-neuviémiste et des homosexuels captifs des gémonies religieuses, des morales sociales, et des orthodoxies politiques ?
53 Les lexicographes, quelles que soient leurs préférences sexuelles (inconnues de la postérité pour la plupart !), restent généralement fort embarrassés pour présenter les mots et les réalités référant à des mœurs jugées condamnables par les autorités morales, religieuses et politiques. C’est que ces mœurs touchent à l’être même de l’individu, comme la catégorisation essentialiste à laquelle procède Karl-Maria Benkert tend à le montrer. L’être homosexuel pose problème à la société du XIXe siècle, car, pour qu’il y trouve sa place et l’on sait que ce siècle n’en fut pas peu prodigue comme en témoignent bien des œuvres littéraires et bien des créateurs artistiques, nombre de politiques et de savants, le débat reste ouvert entre deux conceptions opposées : l’homosexualité est-elle innée, et naturelle, ou est-elle acquise, circonstancielle et culturelle ?
54 Les lexicographes ordinaires ne s’engagent guère sur ce terrain car le débat ouvre évidemment sur une double dimension ontologique et scientifique qu’ils sont généralement peu armés pour approfondir, même si elle bat son plein à l’époque, comme en témoignent les thèses soutenues par Philippe Pinel (irritation des organes génitaux), Jean-Étienne Esquirol (lésion de l’encéphale), Valentin Magnan, Paul Sérieux. Mais un « chercheur obstiné », comme il se pseudonymisait lui-même, auteur des Excentricités du langage (1861), devenu au fil des éditions le Dictionnaire historique d’Argot (6e éd. du précédent, Paris, 1872), Lorédan Larchey, conservateur de la bibliothèque de l’Arsenal, nous donne peut-être la solution linguistique de ce questionnement essentialiste, en rappelant les connivences qui s’inscrivent au-dessous de la ligne de dénotation du terme simultanément le plus abstrait et le plus concrètement prédicatif de la langue qu’est le verbe... « qui s’est fait chair ». Celui que les grammairiens du XVIIIe et du début du XIXe siècle nommaient déjà le verbe copulatif :
ÊTRE (en) : « Ménage, dans ses Origines, dit Tallemant des Réaux, avait commencé sa dissertation sur le mot Bougre par ces mots : Bougre : Je suis de l’avis, etc. — Ah ! Lui dit Bautru en se moquant, vous en êtes donc aussi et vous l’imprimez. Tenez ! Il y a bien moulé : Bougre, je suis. » Comme Bautru, et dans le même sens, on dit encore : Il en est. Sur ce terrain honteux, les synonymes pullulent ; ils prouvent la persistance d’un vice qui semble éprouver, dans les deux sexes, le besoin de se cacher à chaque instant derrière un nom nouveau. Nous rappelons ici pour mémoire et sans les expliquer ailleurs, les mots : pédé, bique et bouc, coquine, pédéro, tante, tapette, corvette, frégate, jésus, persilleuse, honteuse, rivette, gosselin, emproseur, émile, gousse, gougnotte, chipette, magnusse, etc., etc. (Paris, E. Dentu, 1878, 162a)
56 Car la prolifération des termes désignatifs de l’homosexualité et des homosexuels est évidemment impossible à suivre pour des lexicographes qui, en deçà même d’impératifs sociaux de nature éthique et de leur propre orientation, ne peuvent consigner dans leurs ouvrages que des unités lexicales stabilisées dans leur usage le plus général, et non des unités lexicales constamment renouvelées et dotées d’emplois en sous-main et en quelque sorte « réservés ». C’est ainsi qu’à côté de Lorédan Larchey il faut aller chercher dans le Dictionnaire érotique Moderne d’Alfred Delvau, avec son célèbre frontispice de Félicien Rops (Bâle, 1864, Karl Schmidt), tous les termes de l’homosexualité que répugnent à décrire les dictionnaires conformistes. C’est dans celui-ci que l’on trouvera, par exemple, la définition du « collectif » des Émile :
Nom donné aux pédérastes que précédemment l’on appelait Tantes (V. ce mot). Les Émiles étaient en société, à Paris, en 1864. Leurs statuts ont été imprimés. La police, avertie de ces réunions, y fit une descente et fit fermer un établissement de marchand de vins de la Barrière de l’École, où ils se réunissaient. De hauts fonctionnaires furent compromis. Une chanson fut faite à cette occasion. Les patients s’habillaient en femme pour recevoir leur Émile. — Un dessinateur avait consenti à reproduire les poses lubriques de toutes ces scènes de sodomie.
Extrait d’une lettre du baron de Heeckeren, sénateur, saisie : « ... Je ne pourrai venir à la réunion qu’à minuit, réservez-moi Dupanloup... » — Duc de Mouchy. Jeune attaché d’ambassade, três connu pour ses goûts non-conformistes..., comme patient... S’habille ordinairement en femme, — Général d’Herbillon (Émile), général de division et sénateur. Étaient encore acteurs dans la pièce : — Duc dé Valmy, secrétaire d’ambassade. — Davilliers (J.-P.-E.), chef du deuxième bureau, première division, ministère de la guerre. Lieutenant d’état-major. Proxénète et mignon. On faisait des cancans sur lui dans son bureau ; indigné de bruits qui ternissaient son honneur, il fut s’en plaindre à son protecteur, le général Castelnau, chef de sa division au ministère. Le général, qui ne voulait pas que son protégé eût la réputation d’une putain, lui promit de faire cesser les bruits qui couraient. Il pria le préfet de police de faire une enquête ; pour toute réponse, le préfet lui montra une photographie représentant son protégé dans l’exercice de ses fonctions. Plusieurs dénonciations étaient arrivées à la préfecture de police ; la plus drôle est celle d’un propriétaire qui, voyant arriver une masse de soldats dans la maison folichonne, et apprenant qu’on y avait apporté des uniformes de préfets, de sénateur, d’évêques, crut à un complot et en écrivit à la préfecture. (La Sultane Rozréa, p. 21.) [6]
58 Ou celle plus directe de Sodomie, sodomiser : « Enculer une femme – ou un homme. », en des termes que nos dictionnaires orthodoxes, comme on l’a vu, ne peuvent ou ne sauraient retenir dans leurs gloses prophylactiques. Sous la ligne de dénotation en discours de certains mots anodins s’inscrivent ainsi des sens réprouvés que seule une lexicographie excentrique et non conformiste peut enregistrer. Lorsque ces mots, loin d’être anodins, dénotent immédiatement une orientation sexuelle invertie, au-dessus de la ligne de dénotation en discours s’élèvent toutes les connotations réprobatrices qu’une société d’ordre et de norme ne peut s’empêcher d’adjoindre à ces emplois, fors le cercle des connivents à l’intérieur duquel ces mots soudent une communauté.
AU MOT SEXUALITÉ, UN AUSTRO-MAGYAR RECONNAISSANT...
59 Nous retrouvons la remarque faite en préambule, selon laquelle, la désignation des faits de l’homosexualité requiert au XIXe siècle un double discours : celui de la bonne bourgeoisie qui thésaurise dans ses dictionnaires courants les items lexicaux renvoyant aux conceptions orthodoxes de la sexualité et qui condamne tout ce qui s’en écarte, d’une part, et, d’autre part, celui des initiés qui, au long de leurs discours et de leurs connivences tressent au-dessus de la langue conforme les guirlandes phraséologiques si imagées du non-conformisme.
60 Qu’il nous soit alors permis de suggérer une hypothèse concernant la création du mot Homosexualité et de la classe des Homosexuels. Comme nous le rappelions en préambule, c’est à un sujet originellement magyar de l’empire austro-hongrois que l’on doit l’invention de ces termes. Et l’on a noté que la constitution morphologique de ces deux désignations était parfaitement hybride. Hybride comme un empire associant sous une même tutelle politique une langue germanique et une langue finno-ougrienne. Hybride et polémique, car les guerres de nationalité vécues en Europe centrale au XIXe siècle sont, comme l’a montré le diplomate Paul de Bourgoing, des guerres d’idiomes. On comprend mieux, dès lors, pourquoi le sujet Karl-Maria Benkert, né Autrichien à Vienne le 28 février 1824, mais arrivé à Budapest avec ses parents hongrois dès 1826, ait vu transposer son nom alla ungarese : Kertbeny Károly Mária. Ce transfert de patronyme n’est certainement pas innocent, qui assigne au sujet sa véritable identité naturelle et culturelle par l’effet d’une métathèse invertissant l’ordre des constituants identitaires sociaux puisque l’on passe de Benkert à Kertbeny. Ce clivage de l’identification linguistique et de l’identité de l’individu justifierait-il la sensibilité toute particulière que Kertbeny à portée à la question de la reconnaissance d’une identité/identification homosexuelle bien éloignée du seul vice puisqu’elle était pour lui la simple manifestation d’un état inné et permanent ?