Compte rendu

Daniel LANÇON et Patrick NÉE dir., L’Ailleurs depuis le romantisme, Paris, Hermann, coll. « Savoirs lettres », 2009, 520 p.

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  • Antoine, P.
(2011). Daniel LANÇON et Patrick NÉE dir., L’Ailleurs depuis le romantisme, Paris, Hermann, coll. « Savoirs lettres », 2009, 520 p. Romantisme, 154(4), II-II. https://doi.org/10.3917/rom.154.0167b.

  • Antoine, Philippe.
« Daniel LANÇON et Patrick NÉE dir., L’Ailleurs depuis le romantisme, Paris, Hermann, coll. “Savoirs lettres”, 2009, 520 p. ». Romantisme, 2011/4 n°154, 2011. p.II-II. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-romantisme-2011-4-page-II?lang=fr.

  • ANTOINE, Philippe,
2011. Daniel LANÇON et Patrick NÉE dir., L’Ailleurs depuis le romantisme, Paris, Hermann, coll. « Savoirs lettres », 2009, 520 p. Romantisme, 2011/4 n°154, p.II-II. DOI : 10.3917/rom.154.0167b. URL : https://shs.cairn.info/revue-romantisme-2011-4-page-II?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rom.154.0167b


1 Ce copieux volume, fruit d’un colloque qui s’est tenu en 2008 à Cerisy-la-Salle, veut être le lieu d’un débat autour de la notion d’« Ailleurs », abordée depuis l’époque romantique jusqu’à nos jours. La réflexion s’inscrit donc dans la longue durée, elle prend en compte des œuvres des littératures française et francophone sans limitation de genre. Elle affiche l’ambition de croiser des approches ressortissant aux études proprement littéraires aussi bien qu’à celles qui relèvent des sciences humaines. Le projet est présenté dans une introduction très dense que l’on doit aux éditeurs du livre. Ainsi est mise en perspective dans quelques pages (p. 8-17) une matière très riche, abordée qui plus est selon des angles divers. L’« Ailleurs » est défini dans l’espace comme dans le temps, dans sa dimension ontologique et dans le rapport à l’acte créateur et à la langue. Il ne fait aucun doute que sont réunies dans ces pages des contributions importantes et novatrices. Il est un peu difficile, toutefois, de s’orienter dans cet ensemble foisonnant dont l’organisation obéit peu ou prou à un principe chronologique. Il revient au lecteur de tracer ses propres parcours de lecture ; les questions de méthode (périodisation, contraintes génériques, paramètres régulant les manières de penser et de sentir...) sont examinées dans certains des articles mais ne font pas l’objet d’un propos englobant. Bref, il manque à ces Actes une table des matières véritable et une conclusion soulignant les lignes de force de cette pensée de l’ailleurs. Sans doute est-ce trahir pour partie cette entreprise que de ne faire état que des études qui s’inscrivent dans l’époque romantique. Le rédacteur s’autorise pour ce faire du titre de la revue dans laquelle il en rend compte... il entend surtout restreindre le champ de ses remarques à un ensemble assez nettement circonscrit et parfaitement cohérent, qui ne représente toutefois qu’un tiers du volume et qui est loin d’en épuiser la richesse.

2 C’est à Francis Affergan (p. 13-35) qu’il revient de définir un « moment romantique dans l’histoire de l’anthropologie ». Après avoir envisagé, dans un mouvement qui mène de Montaigne à Cook en passant par Rousseau, quelques-unes des prémisses majeures à partir desquelles s’élabore une pensée de l’altérité, il a recours à un apologue de Kierkegaard qui dit à merveille le « déchirement romantique entre l’individualisme et l’appartenance à sa communauté » (p. 29). Chateaubriand, ethnologue sans le savoir lorsqu’il décrit l’Iroquois puis Morgan, fondant l’anthropologie sur l’étude de la parenté chez ces mêmes Indiens, élaborent un modèle, celui de « l’Universel singulier », grâce auquel la pensée se déplace de la permanence des identités aux relations interindividuelles. Pour Jean-Marie Roulin (p. 37-54), trois fictions (Les Aventures du dernier Abencérage, Le Colonel Chabert et Sylvie) permettent d’appréhender l’ailleurs comme une notion relative à la position que le sujet occupe dans un espace façonné par l’histoire. En retournant vers sa patrie et ce qu’il croit être un « ici », l’exilé découvre un « ailleurs » et devient lui-même un étranger qui reconstruit un lieu d’origine primitif et pour partie imaginaire. Dans un parcours qui mène du Voyage en Orient à Aurélia, Jean-Nicolas Illouz reconstitue (p.55-83) l’élaboration progressive de l’ailleurs nervalien : ironiquement mis à distance, il paraît très vite un leurre, tant la réversibilité de l’ici et de l’ailleurs semble s’imposer. Expérience du lointain, errance dans des lieux à la fois étranges et familiers, divagation dans un espace dépourvu de repères, tels sont quelques-uns des jalons qui nous guident vers la poésie, entendue comme une langue fondamentalement étrangère et pourtant maternelle. Pour Patrick Labarthe (p.85- 104), l’ailleurs baudelairien est avant tout rétrospectif. L’exotisme, comme réaction à un ici abhorré, devient le biais par lequel se disent la quête de l’origine et un voyage vers le moi qui aspire à l’infini, exprimés par une langue neuve et consciente de son historicité. L’ailleurs est cette « lumière perdue » de l’ici, recherchée avec foi et persévérance. Théophile Gautier fait partie de ceux qui voyagent pour voyager et tire de l’expérience viatique une satisfaction non dénuée d’amertume, voire d’angoisse. Il parvient, selon Alain Guyot qui analyse précisément l’attitude ambivalente de l’écrivain face à l’ailleurs (p. 105-130), à accepter la désillusion éprouvée lors du voyage mais également à la contrecarrer en portant sur les êtres et les choses un regard différent et en transformant l’ici en ailleurs – manière de promouvoir un exotisme paradoxal. Ce sont deux regards contemporains que Sarga Moussa évalue (p. 131-146) : celui de Lamartine et du médecin Delaroière qui effectuent en Orient un même périple. Tout oppose à première vue les deux auteurs. Alors que le poète entend rapprocher deux mondes opposés et fait corps avec l’Orient, le discours de Delaroière marque les différences et se situe dans la lignée des propos turcophobes qui émaillaient les pages de l’Itinéraire de Paris à Jérusalem. Pourtant, il arrive au médecin de se déprendre de sa position de pouvoir et Lamartine exprime de son côté des visées susceptibles d’être récupérées par le discours colonial à venir. En somme, c’est à un réexamen des oppositions entre l’ici et l’ailleurs que nous conduit la littérature romantique et, plus précisément, la séquence formée par les Voyages en Orient. Sylvain Venayre étudie chez Michelet la pensée de l’ailleurs (p. 147- 168). L’historien trouve dans un Orient qu’il n’a jamais parcouru un réservoir d’images aidant à la compréhension du passé. La Renaissance, tournée vers l’Orient et alimentée par lui, est pour Michelet, le créateur de la notion, la redécouverte d’un espace devenu inconnu et de l’autre moitié de l’humanité. Ainsi préfigure-t-elle le désir de réunification des deux parties du monde et le rêve d’unité du genre humain que poursuivra la Révolution. « En écrivant l’histoire de la construction du Même français, Michelet a tissé dans la trame de son récit, ce faisant, les fils d’une Histoire du Même humain » (p. 168).

3 Les contributions dont il vient d’être question mettent remarquablement en lumière un moment critique important pour la pensée de l’Ailleurs – dont Patrick Née a dressé ailleurs la genèse (L’Ailleurs en question, Hermann, 2009). Le pouvoir heuristique de la notion est indéniable et renouvelle quelques-unes des perspectives tracées par les études sur l’exotisme : vocable dont le contenu change en fonction du sujet, entrant dialectiquement en relation avec les catégories de l’ici, de l’autre et du même, situable dans l’espace aussi bien que dans le temps..., l’Ailleurs se révèle suffisamment plastique pour rendre compte efficacement des tensions à l’œuvre dans un ensemble de discours à première vue hétérogène mais qui, vu sous cet angle, semble caractérisé par des interrogations et schèmes de pensée similaires. Les études relatives à la littérature des voyages, notamment, devront désormais tenir compte de la démarche initiée dans ce volume.

4 Philippe Antoine


Date de mise en ligne : 27/01/2012

https://doi.org/10.3917/rom.154.0167b