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Entre (t) erreur et faute, trémulations de la langue et police du langage (1794-1870)

Pages 9 à 24

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  • Saint-Gérand, J.-P.
(2009). Entre (t) erreur et faute, trémulations de la langue et police du langage (1794-1870) Romantisme, 146(4), 9-24. https://doi.org/10.3917/rom.146.0009.

  • Saint-Gérand, Jacques-Philippe.
« Entre (t) erreur et faute, trémulations de la langue et police du langage (1794-1870) ». Romantisme, 2009/4 n° 146, 2009. p.9-24. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-romantisme-2009-4-page-9?lang=fr.

  • SAINT-GÉRAND, Jacques-Philippe,
2009. Entre (t) erreur et faute, trémulations de la langue et police du langage (1794-1870) Romantisme, 2009/4 n° 146, p.9-24. DOI : 10.3917/rom.146.0009. URL : https://shs.cairn.info/revue-romantisme-2009-4-page-9?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rom.146.0009


Notes

  • [1]
    Le Conservateur Littéraire, 5e livraison, février 1820.
  • [2]
    Cadet-Gassicourt, Itinéraire de Lutèce au Mont Valérien, en suivant le fleuve Séquanien et revenant par le mont des Martyrs, Petite parodie d’un grand voyage, À Bruxelles, chez Weissenbruch, et à Paris, chez D. Colas, 1807. Dans cet ouvrage, outre Chateaubriand et Mme de Staël, l’auteur dénonce les torts causés à la langue, selon lui, par MM. de Bonald, Geoffroy, Féletz, Azaïs « et autres illustres fondateurs de la nouvelle langue française » (p. 65).
  • [3]
    Journal grammatical, littéraire, et philosophique de la langue française et des langues en général, par G. N. Redler, Paris, 1836, p. 24.
  • [4]
    Louis-Sébastien Mercier, Le Nouveau Paris, Paris, Fuchs, Pougens, Cramer, an vii, Préface, p. xxii.
  • [5]
    Nous donnons en bibliographie une liste non exhaustive ni représentative de quelques-uns de ces ouvrages.
  • [6]
    Charles Nodier, Notions élémentaires de linguistique ou histoire abrégée de la parole et de l’écriture pour servir d’introduction à l’alphabet, à la grammaire, Paris, Renduel, 1834, p. 246-247.
  • [7]
    Voir à ce sujet, Philippe Caron (dir.), Les Remarqueurs, dans La Licorne, 70, Publication de la Faculté des Lettres de Poitiers, Presses Universitaires de Rennes, 2004.
  • [8]
    Ferdinand Brunot, Histoire de la Langue Française, Armand Colin, 1968, t. X, 1re partie.
  • [9]
    Laveaux, Dictionnaire des difficultés grammaticales et littéraires de la langue française, Paris, 3e éd. 1846, p. 127 b.
  • [10]
    Renée Balibar, L’Institution du français. Essai sur le colinguisme des Carolingiens à la République, PUF, 1985.
  • [11]
    Voir à ce sujet Michel Francard (dir.), Le français de référence : constructions et appropriations d’un concept, Cahiers de l’Institut de Linguistique de Louvain, 2001, vol. 27, 1-2.
  • [12]
    Voir à cet égard Jacques Guilhaumou, La Langue politique et la Révolution française, Méridiens-Klincksieck, 1989, notamment p. 61-80.
  • [13]
    En 1802, Laveaux ajoute 20 000 mots à la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie (1798) !
  • [14]
    Louis Platt (Ancien Professeur), Dictionnaire Critique et Raisonné du langage vicieux, Aimé André, 1835, p. 116-117.
  • [15]
    Ibid., p. 311.
  • [16]
    Ibid., p. 154.
  • [17]
    Ibid., p. 319.
  • [18]
    Le terme apparaît pour la première fois dans l’édition de 1798 du Dictionnaire de l’Académie française au sens de « Celui qui enseigne et celui qui apprend les règles de la grammaire ». Dans les éditions de 1835 et 1878, après quoi le terme disparaît de la nomenclature, la définition devient : « Celui qui enseigne, qui fait profession d’enseigner la grammaire. Il ne s’emploie guère que par dénigrement ». Et l’on peut comprendre pourquoi puisqu’à cette époque l’institutionnalisation de la linguistique permet de lui opposer le terme de Grammairien, celui qui fait des recherches sur la grammaire. Dans l’Antiquité, à l’instar d’Épicure qui en exerça l’emploi, le grammatiste était le pédagogue qui enseignait à lire et à écrire. Le sens auquel s’est réduit ce terme à l’époque romantique est donc celui de « Grammairien aux idées étroites qui ne s’en tient qu’à une application stricte des règles ».
  • [19]
    Annales de Grammaire, ouvr. cité, p. 262-263. On pourrait ajouter ici les considérations sur TRÉFOUILLER, TRIFOUILLER : Ce mot d’un usage fort commun, mais non de bon usage, ne se trouve dans aucun dictionnaire. (p. 437) ou sur MOUCHER : Je mouche souvent, disait un habitant du midi à un grammairien. Qui ou quoi, répondit-celui-ci, vos enfants ou vos chandelles ? (p. 256).
  • [20]
    Ibid., p. 148-150.
  • [21]
    Pierre Alexandre Lemare, Exercices de langue française, Paris, Henry Grand, Bachelier, Béchet, Brunot-Labbe, Madame Huzard, 1819, p. 3.
  • [22]
    Voir J.-Ph. Saint-Gérand, « Plutôt entre Corydon et Galathée… Des Pentes du mont Hybla à l’incendie de Troie, 1760-1930 », Colloque international La Syllepse, figure stylistique, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 2006, p. 55-75.
  • [23]
    Après avoir rappelé dans l’éducation la collusion étroite de la religion et de la morale, Girault-Duvivier ajoute : « J’ai en outre multiplié ces exemples autant que je l’ai pu, et je les ai puisés dans les auteurs les plus purs, les plus corrects ; de sorte que, si dans certains cas, nos maîtres en grammaire sont partagés d’opinion, si certaines difficultés se trouvent résolues par quelques-uns d’eux d’une façon différente, et qu’on soit embarrassé sur le choix que l’on doit faire, sur l’avis que l’on doit suivre, on éprouvera du moins une satisfaction, c’est qu’on aura pour se déterminer l’autorité d’un grand nom ; car, comme l’a dit un auteur, Il n’y a de Grammairiens par excellence que les grands écrivains. », Grammaire des Grammaires ou Analyse raisonnée des meilleurs traités sur la langue française, Paris, 9e éd., A. Cotelle, Préface p. vii.
  • [24]
    Baour-Lormian, Le Classique et le Romantique. Dialogue, Paris, Ambroise Dupont et Robert, Urbain Canel, 1825, p. 17.
  • [25]
    Lesquelles sont ou substantif, ou adjectif, ou adverbe selon le sens, pour le premier, et adverbe, par euphonie, pour le second, tant chez Boiste que chez les Académiciens, hors de toute cohérence théorique et terminologique, voir Victor Augustin Vanier, Dictionnaire Grammatical, Critique et Philosophique de la langue française, 1836, Paris, chez l’Auteur, Brunot-Labbe, Delalain, Dupont, Janet et Cotel, et dans toutes les librairies d’éducation. Laon, typographie de Varlet-Berleux et Ferd. Bouquet.
  • [26]
    Ouvr. cité, p. 599.
  • [27]
    Ibid.
  • [28]
    Platt, Dictionnaire Critique et Raisonné du langage vicieux, Paris, Aimé André, 1835, p. 437.
  • [29]
    Ibid., p. 350.
  • [30]
    Ibid., Préface, p. vi-vii.
  • [31]
    Journal de la Langue française et des langues en général, Paris, Quai Saint-Michel, n° 15, 3e série, septembre 1837, p. 147.

POSITION DU PROBLÈME

1 Quand le jeune Victor Hugo du Conservateur littéraire s’exclame en 1820 qu’il n’y a plus aucun mérite à pécher alors contre la grammaire  [1], il se situe entre la dénonciation du galimatias des ouvrages au « style éléognostique » à laquelle se livre Cadet-Gassicourt en 1807  [2], et la cynique affirmation déontique du très orthodoxe Journal grammatical en 1836 :

2

Savoir sa langue et la bien parler devient une obligation impérieuse en France ; aux riches, pour consolider la prépondérance que leur donne leur position sociale ; aux classes moyennes, pour soutenir leurs droits et leur influence ; aux artisans, pour mériter la considération et répandre un certain lustre sur les professions industrielles ; à tout le monde, parce que parler est une nécessité de tous les instants, et que bien parler peut devenir une habitude sans déplacer les sources de la puissance, sans confondre les conditions. [3]

3 D’un côté le refus d’une nouvelle langue littéraire française, au style provocateur, qu’illustrent Chateaubriand et Mme de Staël, de l’autre, une langue courante et pratique, adaptée aux usages quotidiens, qui se doit d’être correcte pour être efficace. La révolution avait fait la preuve que le caractère pragmatique de la langue ne se réalisait jamais mieux que dans la performativité des discours, et, qu’à cet égard, certains mots, certaines tournures de phrases, certains rythmes pouvaient avoir des effets immédiats et de cruelles conséquences : Ah ! Ça ira, ça ira, ça ira… Liberté, égalité, fraternité… ou la mort ! Louis-Sébastien Mercier exprimait déjà cette idée avec force :

4

Les révolutions se conduisent et s’achèvent par ceux qui mesurent et comparent ce qui est fait, et ce qui reste à faire : et les vertus morales deviennent d’autant plus nécessaires qu’on en a perdu toute idée, et que les dénominations injurieuses, c’est-à-dire les paroles dépourvues de sens, sont des arrêts de mort qui portent sur les citoyens les plus jaloux de la liberté et du bonheur de leur pays. Ce sont toutes ces phrases insignifiantes, et même celles qui étaient le plus inintelligibles qui ont été le ciment des prisons et des échafauds. Les chefs de parti ont osé s’en servir avec un succès qui atteste que dans une nation éclairée, le plus grand nombre ne l’est pas encore et que les calamités particulières deviennent un pur spectacle pour ceux qui n’en sont pas atteints dans le moment. [4]

5 Entre langue littéraire et langue courante, dans un pays qui compte à peine un peu plus d’un quart de locuteurs reconnaissant en 1825 le français oral et écrit comme leur instrument premier de communication, se situe l’objet de tous les enjeux et de bien des vitupérations : la grammaire, en son sens le plus large, le code ou le catéchisme de la langue, incluant aussi bien la prononciation, l’orthographe, l’étymologie, la morphologie, la syntaxe que le lexique et ses différents niveaux. Bref, un fourre-tout permettant aux censeurs de s’exprimer doctement et aux contempteurs de mépriser souverainement cette science des ânes… car, s’il existe un sentiment de la reconnaissance de la langue française par ceux qui l’emploient, bien peu, par eux-mêmes seraient capables de la définir intrinsèquement, et beaucoup, en revanche, lui font subir des altérations phonétiques, morpho-syntaxiques et lexicales qui sont la trace même de son émergence en tant qu’objet idéologique. Se cristallise ainsi, au premier tiers du XIXesiècle, un débat socio-culturel autour du langage dont le purisme des détenteurs de la norme opposé aux audaces en tous genres des innovateurs de la forme n’est que la manifestation la plus superficielle.

6 La scolarisation progressive d’une masse de plus en plus importante de jeunes Français, de la loi Guizot de 1833 aux lois de Jules Ferry (1880-1882), par delà les épisodes de l’histoire politique d’une nation et la constitution d’une langue d’État, apportera au débat tous les ingrédients nécessaires pour faire de la langue un instrument de discrimination sociale sans précédent. Et c’est dans ce cadre qu’une police du langage tend à s’établir, tout autant destinée à maintenir l’ordre de la société par la régulation de discours normés qu’à polir l’esprit et les manières de ses usagers considérés, à leurs différents niveaux, comme acteurs politiques et sociaux.

NORME, VARIANTES ET VARIATIONS

7 Dresser une typologie des ouvrages correctifs et régulateurs que le XIXe siècle a vu paraître est une tâche à peu près impossible en raison d’une part de la multiplicité des sujets possibles d’orthologie : régionalismes, vulgarismes, teratologismes linguistiques, etc. Et, d’autre part, en raison, du caractère même des ouvrages qui traitent de la langue au XIXe siècle. La plupart, d’entre eux mélangent les genres, et, à l’exception de ceux qui se livrent à la critique des dictionnaires publiés alors  [5], il est difficile de démêler en chacun d’eux la topique essentielle. En parcourant un certain nombre d’ouvrages normatifs, correctifs et prescriptifs, traitant de prononciation, de lexique, de syntaxe voire de style, tout au long du XIXe siècle et jusqu’au premier quart du XXesiècle, nous pourrions repérer les lignes de force de ce travail de conformation d’une langue à ses modèles, identifier plus clairement ces derniers, et comprendre les effets linguistiques, esthétiques et politiques induits par une telle activité, qui, au fond, réactualise en son siècle ce que Charles Nodier considérait, au même titre que le grattoir barbare du puriste, comme les attributs du classicisme du siècle de Louis XIV : le râteau et la pierre ponce [6]. Mais ce travail n’aurait de sens profond que reposant sur l’examen d’un corpus sinon exhaustif du moins représentatif, qu’il est si difficile de constituer. Nous nous contenterons donc, ici, de jeter quelques coups de sonde dans un océan de remarques et de préceptes, d’injonctions et de condamnations, qui prolonge et détourne de leur dessein les remarqueurs de l’âge classique [7]. En effet, la liste est longue de ces ouvrages qui prétendent dicter l’orthodoxie de la langue et des discours. De Desgrouais et ses Gasconismes corrigés (1768) aux ouvrages publiés autour de 1830, puis des Omnibus de langage aux autres Langage vicieux corrigé des années 1845-1850, la définition et l’application de cette norme sont dictées avant tout par des considérations politiques et socio-culturelles. Ces dernières procèdent de l’évolution historique, certes, mais ne se présentent jamais que comme les reflets d’un univers post-classique toujours travaillé par la spéculation primitive de la langue, dans le droit fil d’un académisme puriste converti aux lumières du XVIIIesiècle en une quête du purisme originel. On peut toujours essayer de dresser la liste des faits d’expression qui auraient été altérés par le passage de la « Tourmente », pour reprendre le terme imagé de Ferdinand Brunot  [8] ; il n’en reste pas moins que, derrière les dévoiements stigmatisés, et quelque précis et développé que serait ce catalogue, la « Stabilité » idéale et souhaitée d’un système s’affirme et se perpétue dans l’inconscience de chaque locuteur. D’où l’affleurement permanent d’un sentiment épilinguistique qui fait réagir à la norme et au code de loi chaque sujet parlant et écrivant, et qui induit souvent des subtilités byzantines faisant plus appel à l’expérience des realia qu’aux principes du code :

8

Au propre, il ne faut pas confondre Colorer avec Colorier. Le premier se dit des couleurs naturelles : Le soleil colore les fruits. Le second se dit des couleurs artificielles : Un peintre qui colorie bien. Cependant l’Académie, dans son édition de 1835, donne les exemples suivants à l’article COLORER : L’art de colorer le verre, le cristal. Colorer le verre en bleu, en rouge, etc. L’auteur d’un ouvrage publié en 1835 sous le titre de Dictionnaire du langage vicieux [i.e. Louis Platt] donne une explication : Colorer c’est donner une couleur naturelle ou artificielle, mais d’une seule teinte. Colorier, c’est apposer avec art des couleurs sur quelque chose. Ainsi un verre coloré est un verre qui a une teinte de couleur quelconque ; un verre colorié est un verre qui représente quelque chose en peinture.  [9]

9 On montrera ainsi que, dans ces conditions, la prolifération des manuels grammaticaux et lexicologiques normatifs, soutenue par une égale profusion de manuels correctifs, ne saurait révéler les véritables aspects d’une langue constamment troublée, non dans sa nature systémique mais dans sa pratique, par les multiples réfractions de son composant idéologique.

10 Remontons donc au moment initial. L’unicité républicaine de la langue française, revendiquée contre le fédéralisme exténuant des dialectes et des patois, est énoncée en 1794 comme un devoir par l’abbé Grégoire, qui peut ainsi réunir les dimensions éthiques et politiques de la langue. Cette collusion institue un objet nouveau dans la conscience des sujets parlants, qui est ce « français national », dont les frères Bescherelle, par leur Grammaire (1834) et leur Dictionnaire (1843), se feront les chantres après la récente conversion d’une monarchie de droit divin en monarchie constitutionnelle animée par un Roi-citoyen. Un français bientôt destiné à devenir par la voie de l’école et la voix des instituteurs le français de référence, tout proche d’un français de révérence, dont, après Renée Balibar  [10], on a naguère exploré la signification  [11]. Et qui se révèle être une merveilleuse machine à transmuer les individus en citoyens d’une nation  [12]

11 C’est dans ce contexte qu’il faut revenir à cette production métalinguistique française très hétérogène du début du XIXe siècle, pour en cerner les spécificités dans les divers domaines où elle se réalise. Dans le domaine du lexique, on sait, par exemple, que le Dictionnaire Universel de Boiste (Paris, 1800), en ses différentes éditions, ne cesse de développer sa nomenclature, afin de mieux cerner l’évolution du vocabulaire dans les différents domaines où elle s’exerce : sciences, arts, manufactures, métiers, etc. Il en va de même pour les multiples éditions des Laveaux  [13], Gattel, Letellier, Lemare et autres Vocabulaires de l’Académie via De Wailly… , quoique la prolifération y soit moins extensive. Si les transformations du vocabulaire sont évidemment dépendantes de l’évolution des techniques et des savoirs, elle sont certainement imputables aussi aux effets de sélection que réalise l’imaginaire collectif des sujets parlants, dont le lexicographe doit tenir compte pour placer son curseur sélectif. Le substantif « Causette », par exemple, ne figure pas dans les dictionnaires habituels ; il est donc fautif de l’employer au sens de causerie. L’adjectif « Dînatoire » fait l’objet d’une critique rigoureuse, bien qu’il soit attesté dans le tirage de Laveaux du Dictionnaire de l’Académie, en 1802 :

12

Cela peut lui donner plus de crédit, mais ne le rend certainement pas meilleur ; et, à nos yeux, dînatoire sera toujours, malgré cet honorable patronage, un mot boursouflé, et qui pis est, un mot inutile. Que signifie un déjeûner dînatoire ? un déjeûner qui tient beaucoup du dîner, par l’abondance des mets et l’heure où on le fait. Mais, dirons-nous, puisque vous réunissez ces deux repas, le déjeûner et le dîner, réunissez donc aussi les deux noms de ces repas, le déjeûner et le dîner, et vous aurez de cette manière une expression logique, plus brève et plus agréable à l’oreille que l’autre, et, de plus, autorisée par bon nombre de grammairiens, Laveaux entre autres. — Quant à cette autre locution l’heure dînatoire, nous la remplaçons par l’heure du dîner, et nous n’y perdons rien. Au contraire !  [14]

13 Dans les Annales de Grammaire de 1818, Butet (de la Sarthe) s’insurge contre des mots à la mode :

14

VÉLOCIFÈRE, CÉLÉRIFÈRE, ACCÉLÉRIFÈRE sont des mots mal faits, signifiant par la nature de leur construction, porte vélocité, porte célérité, porte accélération, lorsqu’on les fait signifier : qui porte avec vélocité, avec célérité, avec accélération. (n° 1, p. 23)

15 Comme on le voit ici, les critères logique, étymologique et euphonique invoqués ne sont jamais que les masques d’une conception implicite de la normalité lexicale, dont le fondement est étranger au système propre de la langue. Une vague subsistance dialectale ne peut, dans ce cas qu’être prohibée : « On emploie souvent au jeu de cartes les mots pli et plie, pour signifier une main qu’on a levée. Ces mots ne se trouvent pas dans les Dictionnaires, et appartiennent exclusivement à quelque patois du Midi. »  [15] Si les considérations sur le lexique font souvent apparaître la prononciation comme un élément discriminant du caractère fautif d’un vocable, c’est toujours en raison de cet arrière-plan anti-dialectal, susceptible de s’élargir d’ailleurs en sentiment de xénophobie linguistique. Ainsi, à propos du mot « Examen » :

16

Ne vaut-il pas beaucoup mieux soumettre à notre prononciation nationale tout mot étranger qui passe dans notre langue, que d’aller laborieusement rechercher la prononciation de ce mot dans l’idiome auquel on l’emprunte ? Dix, vingt, trente personnes, enchantées du vernis de savoir que cette prononciation exotique pourra répandre sur elles, se hâteront sans doute de l’adopter ; mais la masse de la nation saura toujours, n’en doutons pas, repousser un pédantisme ridicule qui ne se plaît qu’à augmenter le nombre des difficultés d’une langue qu’elle ne parle à peu près bien qu’avec tant de peine, grâce à mille fantaisies de grammatistes. Examen a éprouvé le sort de vermicelle, club, violoncelle, etc., qu’on a voulu nous faire prononcer vermichelle, clob, violonchelle, etc., et qui ne se sont définitivement naturalisés parmi nous qu’en se francisant tout-à-fait. Le Trévoux, imité à tort par beaucoup de personnes, écrit éxamen. On ne doit jamais accentuer un e suivi d’un x.  [16]

17 L’anglophilie, pourtant très séduisante aux yeux de quelques écrivains (Balzac, Vigny, et plus tard jusqu’à Mallarmé), n’échappe guère à ce processus que par quelques termes abondamment utilisés, qui donnent l’occasion de considérations instructives sur les rapports de l’orthographe et de la prononciation ainsi que sur les conditions d’emploi du vocabulaire :

18

Ponche : Tous nos dictionnaires écrivent ce nom de liqueur comme on le voit en tête de cet article. Mais, malheureusement pour nos dictionnaires, et pour la raison aussi (car il vaudrait beaucoup mieux que l’orthographe fût en complète harmonie avec la prononciation), personne ne suit cet exemple. Les gens instruits écrivent punch, par ce qu’ils disent que ce mot s’écrit ainsi dans la langue anglaise, à laquelle on l’a emprunté, et les ignorans qui se soucient fort peu d’étymologie, et ne suivent que l’usage, écrivent également punch, par ce qu’il n’y a pas aujourd’hui en France un enfant sachant lire qui n’ait vu sur quelque volet de limonadier ou même d’aubergiste, dans sa ville ou même dans son village, le nom de la liqueur que nous mentionnons ici, orthographié d’une tout autre manière, qu’il ne l’est dans l’Académie, Féraud, Boiste, Raymond, etc. Punch est donc un de ces mots, sur lesquels la raison perd ses droits de réforme, parce que l’usage s’en est définitivement emparé.  [17]

19 On aura noté ici le souhait d’une simplification de l’orthographe sur la base de la prononciation réelle de la langue (même sujette à discussions et sériations), la distinction des personnes instruites et des autres, les rapports conflictuels de la rationalité et de l’usage… Et l’importance du poids de l’histoire.

L’HISTOIRE ET LA LANGUE

20 Une grande part des fautes relatives à l’emploi des mots tient à la sub-sistance d’un fonds archaïque, d’origine rurale, préservé dans les marges du développement officiel de la langue française, qui, on le sait, est d’abord le fait de la ville et des diverses activités qui s’y déploient. Ces marges rurales du lexique décrivent les espaces d’une culture non citadine, et contraignent cette dernière à rechercher une délimitation plus nette de son propre territoire. Jusqu’au XIXesiècle, le grammatiste [18], le puriste énonçaient leur jugement à partir d’une position spatiale : la cour, l’Académie française, la ville, les Académies de province. Avec les acquis des recherches menées par les antiquaires ou les premiers philologues (Champollion-Figeac, Raynouard, etc.), le jugement s’énonce accompagné de circonstants historiques et intègre une dimension temporelle. Mais, dans une société qui découvre l’importance de l’Histoire pour mieux asseoir la spécificité de son présent, et en dépit d’essais audacieux en littérature (Chateaubriand, de Maistre, Viennet) l’ouverture rétrospective du lexique vers le passé n’est pas encore perçue comme un facteur d’embellissement qui exprimerait le choix conscient d’un charme d’expression désuet ou suranné. La rigueur de l’exclusion est d’autant plus forte que le lieu de son énonciation est travaillé par les impératifs contradictoires de la normalisation linguistique et de l’érudition philologique, de l’organisation centralisatrice et de la curiosité émancipatrice :

21

C’est maintenant une faute si grossière de dire nentille pour lentille, que, malgré la mention accordée à ce mot par le Dictionnaire de Trévoux, nous n’aurions pas daigné nous y arrêter, sans le rapprochement assez curieux qu’il nous a donné lieu de faire entre le français du XVIIe siècle et celui de nos jours. Du temps de Ménage, celui qui aurait dit des lentilles eût passé pour un provincial ignorant. Il fallait prononcer nentilles pour être réputé homme de cour. Il ne convenait aussi qu’aux rustres de cette époque de dire : un canif, de la cassonade, un fusilier, un chirurgien, une tabatière, etc., au lieu de dire : un ganif, de la castonade, un fuselier, un cirurgien, une tabakière, etc. Les gens du bel air d’autrefois courraient grand risque, comme on le voit, de passer aujourd’hui pour des rustres. Lentille vient de lenticula, diminutif de lens.  [19]

22 Le raisonnement est d’une simplicité biblique, son application a une finalité évangélique, mais son énonciation occulte une manipulation diabolique du corps social des locuteurs. L’observation de l’histoire permet ici d’affirmer un renversement complet des valeurs socioculturelles impliquées dans la langue, à partir du seul constat tautologique que la prononciation des mots ne cesse de varier sous l’influence de la variation des intérêts de la société… Il est alors possible d’exclure définitivement de la norme tous les locuteurs qui reproduisent aujourd’hui ces traits divers d’archaïsme. Comme l’ont montré les commentateurs récents de Féraud, le sage abbé adopte une attitude infiniment plus prudente parce qu’il est un homme du XVIIIe siècle sensible aux progrès de la langue vers la clarté et la netteté doublé d’un écrivain soucieux de style. Mais Platt, et les grammatistes ou grammairiens instructeurs du XIXe siècle mettent résolument cette double postulation à l’écart de leurs préoccupations de standardisation. L’uniformisation de la langue et l’homogénéisation du groupe des locuteurs détenteurs d’un pouvoir offusquent le savoir intuitif de la langue que constitue le sentiment épilinguistique. Ce phénomène est encore plus nettement perceptible lorsqu’on aborde les questions de syntaxe, comme le montre la distinction des verbes être et aller, dont Platt donne une parfaite illustration :

23

Je fus le complimenter est vicieux en ce que le verbe être ne doit jamais avoir la signification du verbe aller. Quelqu’un qui dirait Je suis le complimenter, ferait très certainement, de l’avis de tout le monde, une faute grossière. Pourquoi serait-il donc permis d’employer au prétérit défini, dans un certain sens, un verbe qu’on ne pourrait employer dans le même sens au présent de l’indicatif. Voltaire s’est déjà élevé contre l’emploi vicieux du verbe être pour aller ; nous allons citer ici un passage d’un écrivain distingué de nos jours qui nous a paru faire parfaitement ressortir le ridicule de cette locution : « Le verbe être, dit M. Charles Nodier (Exam. crit. des dict.) détermine un état, c’est même là sa fonction spéciale dans le langage. Il ne peut pas être suivi d’un infinitif qui en détermine un autre. Pour vous assurer de sa propriété, ramenez la phrase à l’infinitif être : cette règle est infaillible.
Être à Paris est du très bon français ; être le voir est barbare. On dit : je suis allé le voir, j’ai été chez lui. La nuance de ces expressions dans le cas même où elles peuvent être indifféremment employées sans fautes grammaticales, est cependant très importante à saisir, car c’est elle qui détermine la physionomie de l’idée. Quelqu’un qui dirait : J’ai été à Paris en poste, ne dirait pas ce qu’il veut dire, s’il voulait faire entendre qu’il a pris la poste pour y aller. La logique et la langue exigent : Je suis allé. Il en serait de même dans certains cas pour cette dernière locution.
Les beaux parleurs et les écrivains maniérés enchérissent ridiculement sur cette petite difficulté, en substituant l’aoriste au prétérit. C’est très mal s’exprimer que de dire : Nous y fûmes pour Nous y allâmes, et il n’y a rien de plus commun. Quant à cet aoriste, même dans le sens de Nous y avons été, il peut être fort bien en son lieu. Le style a tant de secrets ! »
On peut donc, en résumant tout ce qu’ont dit nos meilleurs grammairiens sur le verbe être substitué au verbe aller, conclure que cette substitution ne peut jamais avoir lieu à moins qu’à l’idée de marche, de mouvement, que présente le verbe aller, ne se joigne l’idée du séjour, de demeure, attachée au verbe être. Ainsi cette phrase : j’ai été à Paris en poste, citée par M. Charles Nodier, est mauvaise ; mais ôtez ce complément en poste, et dites : J’ai été à Paris, et votre phrase deviendra bonne. Pourquoi ? Parce que dans le premier cas, il ne s’agit que de mouvement, et que c’est le verbe aller qu’il faut employer là, et que dans le second, il est question de séjour. La dernière phrase enfin équivaut à celle-ci : J’ai vécu, j’ai existé à Paris.  [20]

24 Or il y a là un paradoxe criant dont il faut chercher, maintenant, à expliciter les prémisses. En effet, la grammaire française du XIXesiècle, une fois libérée du joug sensualo-rationnel de l’Idéologie, ne cesse de dériver progressivement de la description des faits de langue vers l’assomption de leur valorisation stylistique. On peut donc s’étonner de voir, apparemment, lexique et syntaxe diverger au point que le premier nie l’intérêt du style dans l’organisation de la norme, tandis que la seconde revendique, au contraire, la pertinence de cet objet qui parfait la langue d’une touche ultime d’élégance. Alors que le lexique, du fait de l’évolution des techniques, des moeurs, des goûts et des savoirs, accepte une amplitude de son extension lui permettant d’embrasser les registres familier, ordinaire, soutenu, lorsque le besoin s’en fait sentir et indépendamment de toute intention expressive, la syntaxe, qui se libère progressivement du carcan de la construction, s’ingénie à trouver en prose comme en vers les formes de sa souplesse et à goûter, à des fins esthétiques, aux sortilèges du rythme. Mais, là encore, l’observation des tensions et des torsions qui affectent l’analyse des objets grammaticaux se montre révélatrice des enjeux occultes qui travaillent simultanément la langue et le corps de ses locuteurs.

FAUTE, ERREUR OU FATALITÉ ?

25 Pour évaluer l’impact proprement linguistique et subsidiairement idéologique de ces forces, je partirai, d’une définition habituelle de la grammaire dans les ouvrages du XIXesiècle encore soumis aux séductions des Idéologues, lesquels recommandent une tripartition significative : l’Idéologie donne les matériaux (rapport des signes aux idées), la lexigraphie les travaille (déclinaison des différentes formes du signe), et la syntaxe, enfin, les emploie (arrangement, coordination des formes des signes), d’où la représentation classique de l’activité discursive : « Celui qui veut construire un discours a donc trois sortes d’opérations à faire, et peut être comparé à un ouvrier qui voulant faire ou élever un édifice, doit connaître le bois et autres matériaux dont il a besoin, savoir leur donner les formes convenables, et les mettre chacun à leur place »  [21].

26 La syntaxe se situe au sommet d’un monument langagier dont elle parachève l’organisation au même titre qu’elle règle l’occurrence et la place des signes dans le modèle empirique. Quelques exemples pour étayer cette affirmation. Après avoir élaboré un couple de règles régissant la représentation pronominale des substantifs, Lemare peut condamner des emplois pourtant attestés en littérature pour manquement à la règle de détermination du substantif, comme dans : « En devenant capable d’attachement, il devient sensible à celui des autres, et par là même attentif aux signes de cet attachement », ou pour manquement à la règle d’accord morphologique, comme dans : « La première Olympiade est marquée par la victoire de Corèbe ; elles se renouvelaient tous les cinq ans, et après quarante ans révolus. » L’objectif pédagogique de Lemare le place dans la situation de condamner, pour ce qu’elles sont cacologiques, des formes d’expression que la grammaire peut sauver, par ailleurs, du discrédit au nom d’un effet de syllepse, fondé sur l’évaluation rhétorique de leur aptitude à rehausser le style d’un énoncé  [22]. Et je n’envisage pas seulement le cas de la grammaire empirique mais aussi celui de la grammaire idéologique.

27 Serreau et Boussi, qui peuvent être considérés comme les auteurs du dernier grand manuel de grammaire générale, ont justement recours à ce principe pour expliquer le fait que nombre de phrases qui ne sont pas entièrement correctes par rapport à la lettre de la grammaire, le sont au regard de l’esprit et de l’expressivité : « S’il fallait ramener toutes nos constructions à une forme logique, il est une foule de phrases qui sont reçues à la faveur de la syllepse et qu’il faudrait condamner, puisque les rapports paraissent s’y heurter également. » Il s’instaure ainsi une sorte de casuistique grammaticale dans laquelle il est plus important d’être fidèle aux besoins de l’efficacité expressive, démonstrative ou persuasive qu’aux nécessités de la correction idéologique. Le conditionnement stylistique de l’expression déséquilibre la construction des énoncés, et étonne le socle logique de la pensée dont ils procèdent.

28 Ce déplacement de la norme de l’expression est important parce qu’il se réalise au même instant où, simultanément, la grammaire tend à se codifier rigoureusement, avec ses listes impressionnantes de règles et d’exceptions, tandis que la littérature revendique le droit de s’affranchir des principes du perfectionnement grammatical. En résulte la création d’un complexe esthético-moral qui trouve dans la langue religieusement révérée par les grammairiens ses Tables de la Loi.

29 La tradition ancienne, qui consistait à relever des fautes ou des maladresses grammaticales dans les textes des plus grands auteurs, se poursuit encore dans les pages du Journal Grammatical, dans les annotations que la mère de Vigny met en marge des premiers poèmes de son fils, et dans d’autres lieux encore, qui sont marqués par l’esprit des temps anciens. Les contemporains, selon une conception que Girault-Duvivier  [23] est un des premiers à mettre en pratique dans sa Grammaire des Grammaires (1812), et que Grevisse a menée jusqu’à nous, sont donc amenés à considérer la légalité de la règle énoncée par la grammaire et à apprécier conjointement la légitimité de son contournement par le grand écrivain, sous le prétexte d’une plus grande originalité expressive et de la vertu du style. En 1825, Baour-Lormian ose un audacieux privatif, qui ne se justifie aux yeux des grammairiens que parce qu’il est le moyen littéraire d’exprimer la dénonciation de ce qu’il énonce :

30

Assis près d’une lampe aux débiles clartés,
Dans vos doctes patrons, tour à tour feuilletés,
Vous cherchez quelques traits, quelques formes vieillies.
— Nous briguons seulement des palmes incueillies.  [24]

31 Cette ambivalence justifie, en retour, la sévérité et la raideur avec lesquelles, dans certaines cacologies, sont traitées les défaillances d’expression émanant du public n’ayant pas accès immédiat aux beautés de la littérature. La faute ne saurait plus être alors une virtualité d’élégance, une promesse d’esthétique supérieure ; elle devient un vice de la correctivité grammaticale et de la morale sociale, répréhensible au nom de la logique… Molard, D’Hautel et Desgranges avaient déjà exemplifié ce phénomène au début du siècle, Vanier et Platt, aux alentours de 1830, accentuent encore le poids de la condamnation.

32 De Vanier, je retiendrai une condamnation qui rejaillit sur la corporation même des grammairiens. À propos de la distinction des formes pire et pis [25], il cite Bescherelle :

33

Quand les grammairiens pèchent eux-mêmes contre les principes qu’ils établissent, les écrivains et le public se mettent à leur aise, et emploient des locutions que la grammaire peut réprouver, mais qu’un long usage finit souvent par consacrer. Avis à tous nos grands feseurs [sic] de règles  [26]

34 puis ajoute :

35

Qu’en sera-t-il lorsque cette liberté sera revendiquée par ceux qui croient savoir et ont encore tout à apprendre de la langue française ?  [27]

36 Et l’on perçoit, dans l’adjonction, l’implication d’un risque sous-jacent de dérèglement qui condamne l’édifice de la grammaire à une ruine prochaine, quoique, philosophiquement et politiquement, Vanier développe des sentiments philanthropiques propices à une meilleure acculturation grammaticale du peuple. La faute, non contenue et réprimée, parce qu’elle exprime peut-être le mieux le dynamisme de la langue que s’approprient des locuteurs insuffisamment civilisés, est grosse d’un danger latent que le grammairien doit s’efforcer de désamorcer. Vanier choisit une méthode douce, si je puis dire, qui est celle de la persuasion et de la démonstration.

37 Platt, à l’inverse, réglemente, légifère et tranche brutalement dans le vif du corps social des locuteurs. À propos de la locution fait mourir, employée dans des phrases telles que : « Ce brigand a été fait mourir » (ouvr. cité, p. 158-159), il note non seulement la fréquence d’emploi de cette forme mais aussi sa valeur révélatrice du niveau culturel des locuteurs : « Beaucoup de personnes emploient passivement le participe passé du verbe composé faire mourir. […] On doit éviter avec soin cette vicieuse locution, indice assez général d’une instruction fort négligée. ». Il est clair que l’adverbe « passivement », dans ce contexte, peut s’entendre en deux sens : relativement à la construction de la diathèse verbale, mais aussi relativement à l’absence de conscience normative que le sujet locuteur fautif exhibe au même instant. Platt peut également critiquer des avis de l’Académie, comme à propos de l’expression trembler la fièvre :

38

L’Académie n’a pas dédaigné d’enregistrer cette mauvaise locution dans son dictionnaire, et l’Académie nous paraît avoir tort. Si elle voulait rapporter toutes les expressions devant lesquelles elle pourrait mettre : on dit populairement, il lui faudrait augmenter du double le volume de son dictionnaire, et nous doutons réellement que nous en fussions plus avancés. Trembler, verbe actif, est un barbarisme qui ne méritait pas du tout la bienveillance de MM. les Quarante.  [28]

39 Ce qui permet de voir la collusion définitive de l’expression défectueuse et du prédicat socio-culturel : populaire. Quelques articles poussent l’argumentation critique jusqu’à jeter sur certains faits le discrédit de l’absence de sérieux :

40

Cette expression, avoir des raisons, employée dans le sens d’avoir une querelle, est plus que vicieuse ; elle est ridicule. Comment peut-on songer à rendre le mot raison, si pur, si calme, si beau, si élevé, synonyme du vilain et turbulent mot de querelle, ou de tout autre de sa parenté, comme altercation, dispute, démêlé, etc., qui ne valent guère mieux ?  [29]

41 L’objectif de Platt, nettement assigné dans la préface, était un objectif d’utilité et d’économie. Il s’agissait, par opposition aux grands dictionnaires grammaticaux, du genre de celui de Laveaux, de composer un volume qui montrât non ce qu’il fallait dire mais ce qu’il ne fallait pas dire, qui procédât plus, par conséquent, d’une cacologie raisonnée et dotée d’un appareil sinon explicatif du moins législatif, que d’une grammaire modèle. Un ouvrage de ce type devait avoir un large public ; Platt justifie son choix par l’idée que les vices du langage ont pu s’introduire, à la faveur du développement du journalisme, jusqu’en des milieux de la société qui eussent normalement dû en être protégés. Mais, il prend bien soin également de marquer son désir de ne pas verser dans la compilation des propos défectueux de la populace ; de sorte que la portée de son texte reste ambiguë, et comme suspendue à la seule aptitude du grammatiste à exercer son esprit critique, et son ironie, entre les profondeurs abyssales de l’inculture et les multiples lacunes d’une instruction superficielle. Il écrit ainsi :

42

Nous avons eu, en relevant les fautes de langage, un double écueil à éviter. Signalons-nous une locution que les gens instruits reconnaissent tous pour vicieuse, comme il a s’agi, il s’est en allé, c’est une somme conséquente, ces gens s’écrient aussitôt : Mais personne ne dit cela. Signalons-nous, au contraire, une expression mauvaise, mais usitée généralement, comme demander des excuses, observer à quelqu’un, se rappeler d’une chose, vessicatoire, etc., ces mêmes gens nous disent alors : Mais tout le monde dit cela ! Malheureusement les gens peu instruits sont précisément les plus nombreux ; c’est donc à eux que nous avons dû nous adresser. Dans le but de leur être utile, nous ne nous sommes pas arrêté aux objections que quelques expériences déjà tentées nous ont fait juger devoir s’élever, et nous avons poursuivi notre tâche en frondant également et les locutions, sinon positivement triviales, du moins voisines de la trivialité, et celles qui, plus ambitieuses, se sont glissées dans la bonne compagnie, au barreau, à la tribune nationale, et ont même su trouver la protection de noms littéraires bien connus, malgré le vice dont elles étaient entachées. […] Toutefois, il est un reproche que nous n’avons pas voulu encourir justement, c’est celui de nous appesantir sur des fautes tellement grossières, qu’elles ne puissent être faites que par des personnes privées de toute instruction, et ce n’est effectivement pas pour ces personnes-là que nous avons écrit. Quand nous avons relevé ces fautes-là, ce n’a été qu’en courant, pour ainsi dire.  [30]

43 Et l’on perçoit assez bien, dans sa formulation, la difficulté de légiférer entre ces deux contraintes, non grammaticales et langagières, mais sociologiques et politiques. Le travail de Platt prend en considération une multitude d’objets de langue et de discours, dont il ne parvient ni à dégager le statut de faits pertinents, ni à organiser la hiérarchie. Son analyse reste donc forcément ponctuelle, manichéenne et d’autant plus tranchante. Il partage, à cette époque du XIXe siècle, l’idée selon laquelle l’état du langage d’un peuple traduit l’état de sa conscience morale ; idée qui postule, par conséquent, un certain isomorphisme entre les faits de langue et les faits de société. Je n’aurai ni le temps, ni l’espace nécessaires, désormais, pour rechercher les conditions d’articulation de ces deux plans dans la conscience des grammairiens du temps. Mais je voudrais montrer, pour conclure, que cette attitude intellectuelle conduit à figer le développement de la langue dans un passé dont le présent n’est plus qu’un point isolé à l’extrême de la dégénérescence. Dans le Journal Grammatical, P.-M. Le Mesl (de Paimpol) consacre un article à définir les qualités d’une langue vivante, et prononce le jugement suivant :

44

Une langue particulière est l’ensemble des idées d’un peuple auquel elle sert à manifester ses pensées et ses sentiments ; les modifications qu’elle éprouve correspondent aux phases diverses de la vie sociale de ce peuple. […] Le sort d’une langue vivante est invinciblement uni à celui du peuple auquel elle sert à manifester ses pensées et ses sentiments. Tandis que celui-ci persévère dans la voie des progrès, sa langue suit le mouvement ascendant qu’il y imprime ; lorsque ce peuple dégénère, sa langue subit l’influence du mouvement rétrograde qui l’entraîne vers la corruption ou la dissolution, termes inévitables de toute existence morale  [31].

ASSUMER SA LANGUE CONTRE L’HISTOIRE

45 J’ai suffisamment insisté pour montrer que la faute de langue, derrière les termes d’expression défectueuse, vicieuse, de péché, de faute, qui la désignent et la représentent, avait profondément à voir avec les principes de la morale ; suffisamment, en tout cas, pour affirmer que la prolifération des ouvrages correctifs, dans la première moitié du XIXe siècle, dénote la conscience, chez certains contemporains, d’un sentiment habituel de décadence, qui s’exprime tant dans l’incapacité à admettre l’importance des marques de l’oralité à l’égal de celles de l’écrit, que dans la soumission au mythe d’un âge d’or de la langue entièrement révolu. Et cette tentation d’appliquer, ou sournoisement, ou violemment, la férule correctrice s’est maintenue bien au-delà de la période envisagée ici. Le Péril de la langue française, de l’Abbé Claude Vincent (Paris, De Gigord, 1910), parmi d’autres, en témoigne éloquemment. Ainsi, de l’Appendix Probi ou des Gloses de Reichenau jusqu’aux articles des frères Le Bidois dans le journal Le Monde, jadis, la tentation de l’éternel grammairien, pour reprendre le titre du beau volume d’Alain Berrendonner, n’a jamais quitté l’esprit de ceux qui l’étaient le moins ou qui, l’étant, se croyaient autorisés à légiférer sur la base de critères pas toujours probants.

46 Cette « erreur classique », pour reprendre le terme célèbre de John Lyons, périme définitivement l’idée d’une possible adaptation de la langue aux nécessités de ses utilisateurs. Et la notion de faute fige ainsi à l’extérieur de l’individu la possession de l’objet qui devrait normalement le définir en tant que sujet actif, en tant que locuteur. La spécularité du langage est ainsi obviée par cette extériorité qui enjoint à chacun de chercher dans le code grammatical la justesse, la conformité, la légitimité de ses propos. Le jugement, qui, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, était devenu le moteur de la mécanique idéologique et grammaticale, réapparaît au XIXe siècle dans la grammaire, non comme le constituant initial de la pensée, mais comme ce repère appréciatif de nature socio-culturelle à la mesure duquel tous les énoncés doivent être évalués, estampillés et reçus ou stigmatisés et exclus… Bien que Bouvard et Pécuchet constatent « que la syntaxe est une fantaisie et la grammaire une illusion » en déplorant la vanité de la tentation orthologique, c’est encore et toujours à polir les discours et policer les citoyens que la police du langage, au XIXe siècle, répugne le moins et s’applique le plus… Nul ne prendra ses multiples acteurs pour simples polissons !


Date de mise en ligne : 11/03/2010

https://doi.org/10.3917/rom.146.0009