Jean-Pierre Bertrand et Anthony Glinoer (éd.), Sainte-Beuve, le sens du moderne, Toronto, Centre d’Études du XIXe siècle Joseph Sablé, 2008, 103 p.
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Citer cet article
- HUET-BRICHARD, Marie-Catherine,
- Huet-Brichard, Marie-Catherine.
- Huet-Brichard, M.-C.
https://doi.org/10.3917/rom.145.0155o
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- Huet-Brichard, M.-C.
- Huet-Brichard, Marie-Catherine.
- HUET-BRICHARD, Marie-Catherine,
https://doi.org/10.3917/rom.145.0155o
1 Le titre de ce petit ouvrage, en parfait accord avec l’objet étudié, se résume à un nom, Sainte-Beuve, nom qui associe l’homme à l’œuvre. Mais un sous-titre circonscrit l’axe de l’enquête : Le sens du moderne. Les sept contributions qui suivent éclairent-elles cette problématique ? En partie, car la question est le plus souvent abordée de biais, par des voies sinueuses et des chemins de traverse, à l’image du génie beuvien.
2 Chaque article, en effet, parfaitement autonome, traite son sujet propre avec pertinence et brio. Mais un point commun existe cependant entre les différents textes : un même penchant à fonder l’analyse sur la résolution d’un paradoxe, résolution qui dessine en filigrane le rapport de Sainte-Beuve à la modernité. Comment ce « préposé aux choses défuntes », s’interroge José-Luis Diaz, pouvait-il construire une histoire littéraire du présent ? Pourquoi Sainte-Beuve, que tout devait éloigner de la pensée janséniste, s’est-il intéressé à l’histoire de Port-Royal (Michel Brix) ? Comment un critique, qui, de l’avis de tous, n’a rien compris aux auteurs contemporains, s’est-il senti si proche de Goethe (Vincent Laisney) ? Pourquoi Sainte-Beuve, des œuvres de Chateaubriand, privilégie-t-il l’Essai sur les Révolutions (Béatrice Didier) ? Si tout le monde s’accorde à penser que Sainte-Beuve, le père, n’a pas reconnu Baudelaire, le fils, le fils n’est-il pas pourtant coupable de n’avoir jamais revendiqué publiquement son héritage (André Guyaux) ? Pourquoi la formule poème en prose, qui caractérise la modernité poétique, est-elle absente du discours critique beuvien (Nathalie Vincent-Munnia) ? Finalement ce critique, si souvent brocardé, ne se caractérise-t-il pas par son flair (Jean-Pierre Bertrand et Anthony Glinoer) ?
3 Chaque résolution du paradoxe permet de dessiner un fragment du puzzle. Derrière l’ambivalence d’un regard critique, il y a le désir de penser le présent par rapport au passé et vice-versa ; « mettre en perspective » résumerait l’art critique de Sainte-Beuve. Le penchant pour les existences cachées de Port-Royal manifesterait l’élection de l’art contre le choix de la gloire (choix fait par Hugo). Goethe est élu comme guide, car il permet à Sainte-Beuve de rejeter dans le passé sa posture romantique pour assumer sans remords sa position de classique. Sainte-Beuve privilégie l’Essai sur les Révolutions, car la pensée du premier Chateaubriand est en écho avec la sienne. Si l’on tient compte de l’influence de sa poésie, Sainte-Beuve est un père ou un grand-père non reconnus. Le critique, contemporain d’une révolution qui bouleverse le mode d’expression poétique, n’a pas compris les enjeux du poème en prose. Enfin, la critique beuvienne, si elle n’est pas exempte d’erreurs de jugement, offre une sociologie de la littérature qui met en évidence les grands bouleversements contemporains.
4 De ce passage en revue, il est difficile de dégager des conclusions définitives. À l’image des affirmations beuviennes, émerge de l’ensemble un constat frustrant, mais incontestablement juste : Sainte-Beuve fut à la fois de son temps et en décalage avec son époque, un poète et un critique désirant ardemment être en phase avec ses contemporains, mais que son tempérament tournait implacablement vers le passé. De façon sans doute tâtonnante, ce petit ouvrage dessine l’univers imaginaire d’un être mélancolique, sensible au travail dévastateur du temps, et qui s’inscrit, pour cela même, en marge.
5 Marie-Catherine Huet-Brichard