« Stendhal en Allemagne », L’Année Stendhalienne, n° 5,2006, Ph. Berthier (dir.), Paris, Honoré Champion, 384 p.
- Par Yves Ansel
Page XIV
Citer cet article
- ANSEL, Yves,
- Ansel, Yves.
- Ansel, Y.
https://doi.org/10.3917/rom.137.0141n
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1 V. Del Litto, fondateur et directeur de la revue Stendhal Club (1958-1995) avait conçu des numéros entiers qui donnaient la parole aux chercheurs et lecteurs de tous horizons, intéressés par la vie et l’œuvre de l’auteur de La Chartreuse : Stendhal en Australie I et II, Stendhal au Japon I et II, Stendhal aux États-Unis I et II, Stendhal au Canada (respectivement, Stendhal Club, n° 70,1976 ; n° 100, 1983 ; n° 74,1977 ; n° 127,1990 ; n° 78, 1978 ; n° 82,1979 ; n° 86,1980), etc. L’Année Stendhal (dir. Ph. Berthier, éd. Klincksieck, quatre numéros : 1997,1998, 1999,2000), qui avait repris le flambeau de Stendhal Club, n’avait eu garde de perdre une si précieuse tradition (Stendhal en Australie, 3 articles dans le n° 1,1997 ; Stendhal en Angleterre, 4 articles dans le n° 4,2000), conservée et amplifiée dans L’Année Stendhalienne (dir. Ph. Berthier, éd. Honoré Champion) : Stendhal au Japon (4 articles dans le n° 1,2002), Stendhal en Amérique du Nord (12 articles dans le n° 4,2005).
2 La dernière livraison de L’Année Stendhalienne (n° 5,2006) accorde une place royale à Stendhal en Allemagne, section qui ne rassemble pas moins de seize contributions réunies par Christof Weiand. À tout seigneur tout honneur : la propagation, la mondialisation d’une œuvre passent d’abord par ses traductions, et c’est Élisabeth Edl, auteure d’une nouvelle traduction (la précédente datait de 1953) du Rouge et le Noir parue en 2004, qui résume les étapes de la diffusion de Stendhal en Allemagne. Si Goethe a d’entrée reconnu et célébré le talent de l’auteur de Rome, Naples et Florence en 1817, c’est la gloire de Nietzsche, très grand admirateur de Stendhal, qui, par ricochet, a entraîné la découverte de l’auteur du Rouge et le Noir en Allemagne « autour de 1900 » : la « Chronique de 1830 » est traduite en 1901, Stendhal devient progressivement un « classique », une évolution que ponctue avec éclat Erich Auerbach, dans son grand ouvrage, Mimésis (1946), qui fait de Stendhal « le fondateur du réalisme sérieux ».
3 À l’exception d’un seul article, celui de Hans Mattauch, qui s’efforce d’apporter quelques lumières sur une obscure « mission parisienne » de Beyle (fin 1806-début 1807), toutes les études portent sur l’œuvre même de Stendhal. Des fondements idéologiques (Mechthild Albert, « Des signes naturels suppléent au langage. Stendhal, De Gerando et la crise du langage ») et esthétiques (Wolfgang Drost, « Des principes de la critique d’art du romancier Stendhal » ; Astrid Bauereisen, « La critique de Winckelmann dans l’Histoire de la peinture en Italie ») à la question de l’industrialisme (Dagmar Pietz, « Armance : roman exemplaire des idées politiques du Nouveau complot contre les industriels ? ») ou du réalisme (Udo Schöning, « Stendhal entre réalité et réalisme ou le roman est un miroir impossible »), de la nouvelle (la Duchesse de Palliano) aux romans (Armance, le Rouge et la Chartreuse) ou à l’autobiographie (comme en France, la Vie de Henry Brulard, qui fait ici l’objet de trois articles – aucun autre écrit stendhalien n’a droit à un tel traitement de faveur – paraît attirer l’attention de nombreux chercheurs), ce sont de nombreuses facettes du corpus stendhalien qui sont abordées. Tous écrits dans une langue claire, ces articles, qui ne se rattachent à aucune « école » théorique en particulier et qui font une part plus belle à l’érudition (cinq articles s’attachent à l’étude des sources, des influences, des modèles, qui ont marqué la pensée et l’œuvre de Stendhal) qu’à la clinquante déconstruction, témoignent de l’exceptionnelle richesse et remarquable rigueur de la critique stendhalienne en Allemagne, mais la place nous manque pour entrer dans le détail de ces seize contributions. Puisqu’il faut choisir, de toutes ces études, nous élirons celle de Franziska Meier (« Le Je et le nouveau vécu de l’histoire. À propos de la Vie de Henry Brulard », p. 244-266), qui montre avec pertinence comment, prisonnier d’une « conception historique prérévolutionnaire », « Stendhal s’emberlificote nolens volens dans la contradiction sans issue entre l’a priori de l’invariabilité du caractère à laquelle il tient toujours et la perception de l’irruption de la dynamique de l’histoire » (p. 263). A également retenu notre attention l’article d’Ingrid Galster qui, dans « Lamiel à Radio Vichy. Une adaptation de Simone de Beauvoir » (p. 131-151), révèle et la manière dont S. de Beauvoir interprète, politise, actualise l’histoire de Lamiel et le grand intérêt accordé au roman de Stendhal, le seul écrivain mâle qui devait trouver grâce aux yeux de l’auteure du Deuxième sexe (1949).
4 Au-delà de leur intérêt propre, ces lectures venues d’ailleurs, mobilisant d’autres outils et méthodes, nourries de références étrangères, voire franchement « exotiques » (les articles renvoient à des revues, à des ouvrages, à des noms demeurés largement inconnus en France, tandis que les « grands spécialistes » hexagonaux se voient relégués dans l’ombre, ou totalement absents des notes ou des bibliographies), invitent à « la lecture comparée ». Pour les amateurs de tel ou tel auteur, rien ne peut être plus instructif que de voir ce qu’on lit ailleurs, comment et pourquoi. Découvrir des textes supposés connus avec d’autres yeux, d’autres grilles de lecture (voir sur ce point l’étude emblématique d’Ulrich Mölk, « Conception française du droit et erreur d’interprétation allemande : Julien Sorel devant la cour d’assises », p. 111-118), c’est soudainement voir ôté « le voile de l’habitude », et prendre pleinement conscience que, contrairement à ce qu’écrivait Roland Barthes dans « La mort de l’auteur » (1968) – « le lecteur est un homme sans histoire, sans biographie, sans psychologie (sic) ; il est seulement ce quelqu’un qui tient rassemblés dans un même champ toutes les traces dont est constitué l’écrit » –, les lectures, les critiques, les interprétations, les commentaires, sont étroitement dépendants de la langue, de la culture, de l’histoire, de la mentalité, de la politique, du droit, des idéologies, des références scolastiques, etc., propres à chaque pays.
5 Yves Ansel