Françoise van Rossum-Guyon, Balzac: la littérature réfléchie. Discours et autoreprésentations, Montréal, Paragraphes (publications du Département d’études françaises de l’Université de Montréal), 2002, 200 p.
- Par Éric Bordas
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- BORDAS, Éric,
- Bordas, Éric.
- Bordas, É.
https://doi.org/10.3917/rom.125.0137d
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Enfin! Nous en rêvions depuis vingt ans: Françoise van Rossum-Guyon l’a fait – avec le soutien éditorial de Stéphane Vachon. Elle a bien voulu réunir ses différents articles sur le métadiscours balzacien, rédigés et publiés entre 1979 et 1994, les reprendre, les réécrire, les corriger, et en faire un livre, parfaitement pensé, parfaitement structuré, un vrai livre de référence. Avant de présenter, trop vite, cet ouvrage important, l’on commencera par un petit rappel. En 1979, les études de poétique textuelle sur Balzac n’existaient tout simplement pas. Bien sûr, certains maîtres-livres avaient déjà défriché le terrain de la création balzacienne, mais en termes plus humanistes que théoriques: le primat du génie d’exception l’emportait sur la considération des phénomènes discursifs singuliers ou collectifs. Les années 1970 furent la rupture épistémologique que l’on sait, traumatisante pour certains, libératrice pour d’autres. Il y eut, alors, une extraordinaire convergence d’approches. Dans le domaine d’une poétique du discours, tout restait à faire: Françoise van Rossum-Guyon se consacra à la linguistique du roman. Aidée par les équipes de l’université d’Amsterdam où elle enseignait, soutenue par des chercheurs comme Claude Duchet, Jacques Neefs ou Nicole Mozet qui, tout de suite, comprirent l’intérêt exceptionnel de ce travail, elle entreprit des classements et des relevés systématiques des grands corpus balzaciens pour rationaliser notre lecture du «discours sur le discours et dans le discours» qui, comme chacun sait, prolifère chez Balzac. Grâce à son travail, des énoncés comme «Il est ici nécessaire d’expliquer», «Chacun comprendra que», authentiques balzacismes, furent enfin lisibles, et non plus tolérés: Françoise van Rossum-Guyon nous expliquait que le texte du roman est un entrecroisement de voix, de feuilletés polyphoniques, que la vérité de la prose balzacienne est dans la disparate qui la gouverne, souvent au risque du déséquilibre, du désordre, de la confusion. Le clivage «le fond/la forme» s’écroulait définitivement, et un Balzac écrivain à part entière, mais un écrivain plus proche de Proust ou de Claude Simon que de Flaubert, était révélé aux chercheurs. Pari intellectuel risqué, osé grâce au courage de structures modestes et souvent marginales mais qui faisaient, alors, le vrai travail d’engagement politique dont la France avait besoin (les revues dans lesquelles ces travaux furent publiés étaient souvent obscures et éphémères, éloignées de Paris; les Actes de colloque avaient besoin d’éditeurs aventureux), mais pari pleinement gagné: les jeunes chercheurs des années 1990 – il fallut du temps pour la diffusion et l’assimilation – suivirent en masse ce chef de file, et désormais les travaux sur la poétique de Balzac s’accumulent, de qualités diverses, bien sûr, mais tous réunis par leur même fidélité à Françoise van Rossum-Guyon. Ces textes étaient devenus d’accès matériel très difficile: beaucoup de revues n’existaient plus, les livres n’étaient plus réédités. Il faut donc être reconnaissant à l’auteur de les mettre de nouveau à notre disposition. D’autant plus que, on s’en doute, leur réunion leur donne une profondeur passionnante: les textes se répondent, s’enrichissent, et s’il est bien une réunion d’articles qui parvient à devenir une authentique structure de chapitres pensés en livre, c’est assurément celle-ci. Françoise van Rossum-Guyon a organisé son ensemble en deux parties. La première se concentre sur les marques d’inscription de l’auteur dans le texte de plusieurs grands romans de La Comédie humaine; la seconde privilégie le seul massif d’Illusions perdues, pour retrouver d’ailleurs l’objet de la première, les marques d’auteur, mais aussi pour aborder des problématiques légèrement différentes de la seule question du métadiscours et des autoreprésentations langagières. L’expression de «littérature réfléchie» est une belle syllepse de sens pour rendre compte de la capacité d’un roman responsable à se penser activement lui-même, à se théoriser, à se dire, autant qu’à renvoyer, plus passivement, une image plus ou moins maîtrisée de lui-même. Dix chapitres composent l’ensemble du livre, ainsi divisé, anciens articles donc, pour neuf d’entre eux, auxquels Françoise van Rossum-Guyon a joint une étude inédite, qui est peut-être la plus remarquable de toutes. Le premier chapitre fait le point, comme il se doit en tête d’ouvrage, sur les notions de fonctions et de codes, pour expliquer l’usage proliférant de l’énonciation métadiscursive chez Balzac. Puis, les chapitres suivants prennent les exemples les plus importants de cette pratique poétique: la digression, le portrait, la description. Véritable somme de cette partie, le chapitre 3 résume, autour des repères de la redondance et de la discordance, toute l’esthétique de l’autoreprésentation balzacienne. Moins convaincant, le chapitre 4 lit les discours directs de Vautrin dans Le Père Goriot comme des propositions poétiques ambiguës: il faut bien dire que la dimension métadiscursive de cette énonciation semble ramenée par Françoise van Rossum-Guyon à une simple thématique de contenu. Les quatre études sur Illusions perdues s’ouvrent par l’analyse, désormais classique, de la digression sur le papier, dans le dialogue entre David et Ève, pour montrer comment tout ce roman est une représentation du livre, de sa fabrique à sa réception. Le travail de poétique des discours devient ainsi ouverture sur un aspect essentiel du romanesque balzacien. Un autre chapitre analyse la pragmatique active des discours du couple Séchard, et un autre encore, le dernier, met en parallèle la poétique du roman proposée par Balzac dans son récit et les déclarations critiques, théoriques, de Balzac dans la Revue parisienne à la même époque. Cette poétique comparée réserve bien des surprises, on le verra. Inédit, donc, le chapitre 8, «La parole aux personnages. Dialogisme et plurilogisme», comme son titre l’indique parfaitement, fait le point sur la question des polyphonies, des voix et des niveaux de représentation de l’idée par la parole. Cette magnifique analyse est l’approfondissement même de ce que Françoise van Rossum-Guyon avait commencé à mettre en place elle-même, vingt ans plus tôt: une poétique des discours balzaciens dans Balzac, qui, seule, peut nous permettre d’appréhender le style de Balzac. Le bonheur de lecture est constant: les références critiques ont été revues, l’ouvrage cite et commente abondamment les travaux les plus récents. On ne fera qu’un seul reproche à ce travail de référence, celui de ne pas assez distinguer les différents modèles d’écriture dont disposait Balzac: la pratique métadiscursive n’est pas du tout la même dans un récit de vingt pages et dans un roman de six cents pages – de façon révélatrice, Françoise van Rossum-Guyon ne prend jamais en compte les formes brèves de l’écriture balzacienne: le métadiscours et l’autoreprésentation n’en sont pas absents, mais ils obéissent à d’autres codes d’énonciation. De même, l’aventure génétique de ces énonciations, leur apparition première, leur évolution, des avant-textes au texte, ou encore de 1829 à 1847, serait à prendre en compte pour mesurer permanences et évolutions. Il y a également toute une part du cliché, dans ses choix d’écriture, qu’il faudrait savoir reconnaître. C’est dire que le chantier reste encore grand ouvert, un chantier qui n’existe que grâce au travail de Françoise van Rossum-Guyon.
Éric Bordas