Envers balzaciens, textes réunis par Andrea Del Lungo et Alexandre Péraud, La Licorne, Poitiers, 2001, n° 56, 250 p.
- Par Éric Bordas
Page II
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- BORDAS, Éric,
- Bordas, Éric.
- Bordas, É.
https://doi.org/10.3917/rom.125.0137b
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La réussite de ce volume est d’abord celle de son sujet: l’envers. D’une certaine façon, il n’est pas exagéré de penser que toute l’œuvre de Balzac pourrait s’intituler «l’envers de l’histoire contemporaine». En effet, il n’est pas de représentation pour Balzac qui ne s’attache à révéler des oppositions, des complémentarités, des inversions, des révélateurs. Le succès de la fiction balzacienne, sa prétendue «modernité», est certainement dans son usage d’une sémiologie rudimentaire et subtile, extrêmement efficace, qui fait de l’étude des pistes, des signes et des indices la dynamique même d’une herméneutique générale. Le danger est alors de penser systématiquement en termes dialectiques, d’une trop facile réversibilité spéculaire: ceci est toujours l’envers de cela, etc. Mais ce danger n’existe plus quand on cesse de penser l’envers en termes de clivage duel, pour l’envisager à la fois comme une matrice métaphorique très large, et comme une réalité concrète, notamment historique et politique. Fort de cette leçon, un ensemble de jeunes chercheurs, réunis par leur passion commune pour La Comédie humaine, a eu l’excellente idée de se réunir à Bordeaux en novembre 1999, et de faire un volume de l’ensemble des réflexions qui furent alors proposées sous forme d’exposés. M. Milner et St. Vachon ouvrent le volume, par d’encourageantes préfaces: le premier s’amuse à partir de quelques occurrences, particulièrement savoureuses ou ambiguës, du mot «envers» dans le corpus balzacien; le second rappelle l’importance de la longue tradition attachée à l’image d’un Balzac révélateur presque magicien d’envers incompréhensibles sans lui. Le livre est composé de quatre sections structurantes. La première («Logiques de l’envers») justifie tout d’abord le sujet général, en démontre la validité balzacienne, et pense surtout l’envers en termes de «raison» et d’«intelligence» – le mot de «logiques» n’est pas mobilisé par hasard. A. Péraud, principal maître d’œuvre de cette aventure intellectuelle, propose une lecture du roman central de cette problématique: L’Envers de l’histoire contemporaine donc; son travail montre la complémentarité du thématique et du rhétorique dans ce roman particulièrement riche. Th. Stöber étudie l’approfondissement du voir en savoir, comme des sens en sens sémantique, ou sémantisable. E. Cullmann relit la fameuse rencontre de Collin et de Lucien pour comprendre comment la tentation du thématique strict dans le discours balzacien ruse avec un ensemble de virtualités métaphoriques, et dépasse ainsi tout manichéisme. Enfin, B. Lyon-Cæn, dans un texte aussi dense que suggestif, avec une réelle connaissance de la bibliographie, analyse les «mises en pli et à plat de l’envers». Il montre comment Balzac transforme le «point d’inversion herméneutique en pli, pli enroulant la norme dans la forme» (p. 71). Les plis du savoir proposent ainsi des plans que la fiction suivra ou ne suivra pas, selon le sens de l’histoire. La deuxième partie («Figures de l’envers») est centrée sur des représentations thématiques de l’envers chez Balzac, qui sont aussi des images de sa poétique de romancier. A. Del Lungo revient à un sujet qui lui est cher, celui des fenêtres; il rappelle le «danger de la transparence» chez Balzac, et retrace trois étapes complémentaires dans le geste voyeuriste: perversion, effraction, pénétration. B. Milcent se concentre sur les «effets de réversibilité dans les lettres d’adieu des personnages balzaciens», et la subversion de tous les poncifs. I.-K. Kim, qui a le mérite de constituer son propre corpus, travaille sur les figures a priori antithétiques du bourgeois et de l’artiste pour proposer une analyse sociocritique du bilatéral balzacien. La troisième partie, dont le titre dit tout («Poétique de l’envers»), est un bijou. Quatre études sont proposées, qui font, chacune, un point définitif sur leur objet. Cl. Barel-Moisan étudie l’intertextualité dans quelques brouillages narratifs balzaciens: l’envers sollicité est celui des limites du couple fiction/ roman. Chr. Couleau se penche sur le sujet essentiel et trop peu étudié tant il est difficile, de l’ironie, qu’elle comprend comme un «principe de réversibilité du récit». A. Déruelle, spécialiste de la digression, traque sujet et hors-sujet dans Ferragus, exemple saisissant du renversement d’un hors-sujet digressif en sujet principal. L’article se clôt sur une liste paginée des digressions «parisiennes» dans ce récit, et sur un pointage du lexique digressif, aussi précis que précieux. J.-D. Ebguy revient à un usage mieux connu de la narratologie, en analysant les mises en texte (ou mises en scène) des situations et des langages dans La Fausse Maîtresse, autre texte étonnant par ses effets de renversement et d’inversion systématiques. La dernière partie, «L’œuvre à l’envers», est une ouverture sur des approches moins strictement poétique, thématique ou philosophique que celles qui ont précédé; elle introduit aussi des textes balzaciens marginaux. S. Pietri, en comparatiste, confronte Un artiste de la faim de Kafka à Une passion dans le désert – qui y eût pensé? Sa belle lecture est toute une réflexion autour des notions de don et de sacrifice, introduisant ainsi la dimension morale du renversement de certains gestes. I. Michelot pense le modèle du théâtre comme l’envers du roman balzacien, et étudie tout ce qui est «théâtralisation et réversibilité» dans La Duchesse de Langeais. Enfin, V. Bui place dans ce volume l’indispensable étude des Contes drolatiques que le sujet appelait: s’il est bien un texte de «l’envers» balzacien, c’est assurément celui-ci! L’auteur se centre sur la question du désir féminin, pour montrer que Balzac ose dans les Drolatiques ce que le roman (balzacien) ne lui permet pas. On a compris l’incontestable intérêt de cet ouvrage sur le plan balzacien. Mais il faut également souligner qu’il découvre un spectrogramme bien fidèle des orientations actuelles des plus jeunes chercheurs en littérature: la poétique narrative et romanesque se taille la part du lion, au détriment des approches stylistique, génétique ou psychanalytique (l’absence totale d’étude ou même d’aperçu sur l’inversion sexuelle ne surprendra pas que les Américains). Dans les choix qui sont les siens, on l’a compris, choix respectables et respectueux, ce volume est une belle leçon d’honnêteté et de fidélité, à Balzac autant qu’aux études balzaciennes.
Éric Bordas