Le mot «Juif» et le mot de «Juif» à l'étrange réfraction des dictionnaires (1762-1900)
Pages 57 à 73
Citer cet article
- SAINT-GÉRAND, Jacques-Philippe,
- Saint-Gérand, Jacques-Philippe.
- Saint-Gérand, J.-P.
https://doi.org/10.3917/rom.125.0057
Citer cet article
- Saint-Gérand, J.-P.
- Saint-Gérand, Jacques-Philippe.
- SAINT-GÉRAND, Jacques-Philippe,
https://doi.org/10.3917/rom.125.0057
Notes
-
[1]
Réflexions sur la régénération complète des Juifs en France, par Berr-Isaac-Berr, de Nancy, député à l’Assemblé des Juifs, convoquée par décret impérial du 30 mai 1806, dans La Révolution française et l’émancipation des Juifs, EDHIS, Éditions d’Histoire Sociale, Lettres, 1968, t. VIII, p. 11-12. Dans le premier paragraphe «sentiments généraux» doit sans doute être lu: «sentiments généreux».
-
[2]
Ainsi: Les 100 Portes du Proche-Orient, par Alain Gresh et Dominique Vidal (Éditions de l’Atelier).
-
[3]
Le travail proprement lexicologique de cet article n’aurait pas été possible sans le support des éditions électroniques de dictionnaires anciens réalisées par les éditions Redon, à Marsanne: Grand Atelier his-torique de la langue française (2001), Dictionnaire de l’Académie française (2000), Grand Dictionnaire Universel du xixe siècle de Pierre Larousse (2002), avec la collaboration scientifique d’Isabelle Turcan, Gilles Pétrequin et moi-même.
-
[4]
Le chiasme sémantique est ici tout à fait surprenant et ne s’explique que par la permanence de la base sémite originelle qui réunit juifs et arabes dans le partage d’une même origine linguistique, ainsi que le marque d’ailleurs, bien plus tard, Littré: «Nom de peuples asiatiques ou africains qu’on rattache, d’après la Bible, à Sem, comme à leur auteur. Les Sémites comprennent les peuples qui parlèrent ou qui parlent babylonien, chaldéen, phénicien, hébreu, samaritain, syriaque, arabe et éthiopien».
-
[5]
«Consociations» = champ sémantique dans lequel apparaît un mot en situation d’actualisation textu-elle. Ce terme a été emprunté par Hans Sperber, linguiste suédois (1885-1960), à Adolf Noreen (1854-1925), et se rapproche de ce que Wundt appelait «condensations associatives de significations», ainsi que du phénomène de «contamination» identifié par Michel Bréal. L’exemple donné par Sperber est le passage en allemand – à moyenne époque – de «Haupt» [> Houbet] à «Kopf». Sperber remarque en effet que l’impulsion justifiant le passage de la première à la seconde dénomination procède de ce que la première est naturellement associée à une attitude de soumission: on incline la tête pour la prière; alors que la seconde est plus généralement associée à la fierté des situations martiales: on lève la tête à la parade, le sabre tranche la tête de la victime ou du condamné; dans une société qui s’engage progressivement dans la voie d’interminables conflits militaires, le second terme ne pouvait – à terme – que supplanter le premier. Sperber n’a jamais pensé qu’il fût possible de découvrir d’authentiques lois sémantiques, analogues aux lois phonétiques; il a plaidé pour la reconnaissance de certaines régularités [«Gesetzmässigkeit»].
-
[6]
Or c’est là ce qu’expriment ces lignes de la Préface (éd. 1743): «[…] Dictionnaire Universel. Car quoiqu’on se soit attaché à exposer de la maniere la plus précise & la plus courte qu’on a pû, tout ce qui est renfermé sous ce titre, cependant il est certain qu’il embrasse universellement tout ce qui a quelque rapport à la Langue, & qu’il n’exclut que les faits purement historiques. Ainsi, quoiqu’on n’ait point fait une longue énumeration de toutes les Sciences & de tous les Arts, dont ce Dictionnaire explique les notions & les termes, on conçoit aisément qu’ils sont tous compris sous ce titre général de tout ce que renferment les Sciences & les Arts, soit libéraux, soit mécaniques».
-
[7]
« – subst. Un Juif, une Juive. Les Juifs formaient autrefois un peuple célèbre de l’Asie. Ils portèrent d’abord le nom d’Hébreux, etc.».
-
[8]
De 1996 à 1645 av. J.-C, de 1645 à 1080 av. J.-C., de 1080 à 536 av. J.-C., de 536 à 135 ap. J.-C., et enfin depuis 135 ap. J.-C.
-
[9]
Terme daté de 1879, attesté dans l’ouvrage de Wilhelm Marr (1819-1904), journaliste allemand, Der Sieg des Judenthums über das Germanenthum. Vom nicht-confessionellen Standpunkt aus betrachtet.
Résumé
Cet article propose une libre déambulation dans les colonnes des dictionnaires qui, plus particulièrement au début du xixe siècle, ont traité du mot Juif. Cette déambulation est conditionnée par un historique et s’inscrit dans le contexte de situations historiquement déterminées. On ne s’étonnera pas, dans ces conditions, de voir le mot Juif se comporter comme l’hologramme des idéologies et des comportements des usagers du langage et des praticiens des discours de cette époque, reflétant jusqu’aux incohérences d’un penser critique de la notion.
Abstract
This paper offers a free wandering in the columns and pages of french dictionaries, especially those of the beginning of xixth century. This wandering is constraint by historical conditions: the history itself of the notion, on one hand, and, on the other hand, the semiotical pressure of the present uses of the notion and of the word that inflates the linguistic sign. No surprise in this respect if Juif is, at this time (1798-1890) a kind of hologram of the ideologies and behaviours of the language users and discourse makers, of which one of the main feature may be its capacity to reflect the inconsistency of a critical thinking of this notion.