Jean-Christophe Rufin ou la compassion en miroir dans Asmara et La Salamandre
- Par C. Donadille
Pages 147 à 158
Citer cet article
- DONADILLE, C.,
- Donadille, C..
- Donadille, C.
https://doi.org/10.3917/r2050.050.0147
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https://doi.org/10.3917/r2050.050.0147
Notes
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[1]
Jean-Christophe Rufin, Asmara et les causes perdues (1999), Paris, Gallimard (Folio), 2001, p. 85. La pagination des citations sera désormais intégrée au texte avec l’abréviation ACP pour cet ouvrage.
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[2]
Ronald D. Laing, Le Moi divisé : De la santé mentale à la folie [1970], Paris, Stock, 1979, p. 15. Rappelons que Laing est un psychiatre tenant britannique de l’anti-psychiatrie des années soixante-dix, qui s’est « employé à appliquer les méthodes de l’analyse phénoménologique et existentielle à l’étude des processus de désintégration du “moi” qui conduisent à certaines formes de schizophrénie » (4e de couverture). Il s’est notamment fait connaître par sa collaboration avec son confrère David G. Cooper à la publication d’un essai sur la philosophie de Sartre (1950-1960) intitulé Raison et Violence, publié en 1964.
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[3]
Jean-Christophe Rufin, « Un léopard sur le garrot », sous-titré Chroniques d’un médecin nomade [2008], Paris, Gallimard (Folio), 2009, p. 259.
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[4]
Jean-Christophe Rufin, La Salamandre [2005], Paris, Gallimard (Folio), 2006. La pagination des citations sera désormais intégrée au texte avec l’abréviation SA pour cet ouvrage.
1 Il est impossible d’aborder l’étude de l’œuvre romanesque de Jean-Christophe Rufin sans se souvenir que cet écrivain, né en 1952, est également médecin et directeur médical de l’association humanitaire « Action contre la faim » en Éthiopie, en 1985. Il sera président de cette association de 2003 à 2006. En 1986, conseiller du secrétaire d’État aux Droits de l’homme, il publie un premier ouvrage, Le Piège humanitaire, sous-titré Quand l’humanitaire remplace la guerre, dans lequel il analyse et dénonce les contradictions des organisations qui portent secours aux populations mais sont manipulées par les pouvoirs en place.
2 Dans le journal d’Hilarion Grigorian, qui constitue la trame narrative d’Asmara et les causes perdues [le nom de cette ville d’Éthiopie – ancienne Abyssinie – ayant été rajouté au titre initial à l’occasion de la réédition en collection de poche du roman en 2001], Jean-Christophe Rufin confie à la plume souvent méditative de son narrateur un jugement portant sur le jeune responsable de la mission humanitaire dans sa région, Grégoire M., dont il suit de près, en véritable père protecteur, l’adaptation et l’évolution :
Je ne sais pas encore exactement ce qu’il recherche, quoique je commence à avoir des idées plus précises. Il s’est jeté dans l’action humanitaire en répondant à une petite annonce (« Cherchons administrateur pour mission en zone de guerre en Afghanistan »). Il a fui l’armée de paix et le service militaire pour rencontrer une guerre véritable mais ce qu’il a trouvé en fait d’engagement ne correspond pas à l’idée étrange qu’il s’en faisait… Maintenant il est coincé dans cette activité. Il fait le bien faute de mieux [1].
4 Ce bilan temporaire d’une existence qui se cherche dans l’engagement, s’aventurant sur la frontière ténue entre l’altruisme et l’égoïsme, la solidarité et l’opportunisme, trouve un écho dans le constat que propose Grégoire de la personnalité et de l’attitude du président de l’association par laquelle il est mandaté :
Je connais bien notre président : on dirait qu’il porte la misère du globe sur ses épaules. Il a l’air vieux et sinistre depuis l’adolescence et tout le monde prend cela pour les stigmates d’une compassion universelle. En réalité, je sais, moi, qu’il reste toujours en lui un vieux fond apparatchik. Il ne pense qu’en termes de pouvoir et d’organisation. Dans cette affaire éthiopienne, il est très gêné : il vient de faire une collecte de fonds qui a rapporté beaucoup d’argent. C’est bien ennuyeux de dire aux gens : finalement, nous ne restons pas en Éthiopie mais nous empochons vos dons. D’autre part, si nous restons, ce serait bien ennuyeux aussi d’être accusés de complicité de génocide. Vous savez, dans ces milieux, il y a des frontières de langage. Les massacres, c’est la vie quotidienne. Personne ne peut rien vous dire parce que vous travaillez dans une région où ont lieu des massacres. Mais si quelqu’un parle de génocide, il n’est plus question de rester. Vous me direz que pour les malheureux qu’on égorge, la différence est ténue. Peut-être. Mais dans les états-majors humanitaires, cela n’a plus rien à voir. Donc, dans le cas présent, il faut les convaincre que leur intérêt est de rester et qu’il n’y a pas de déportations dans la zone où nous sommes. (ACP, p. 177-178)
6 Plus loquace que les discours, l’identité des mots a tout autant d’importance que l’action qu’ils décrivent, instaurant une forme de communication seconde qui permet d’éclaircir les argumentaires, dévoilant comment le vocabulaire religieux enrobe le produit du miel de la bonne conscience (misère, stigmates, compassion, gêne, complicité, malheureux qu’on égorge…), par quels moyens le vocabulaire technique inscrit le produit dans une stratégie commerciale et directrice (organisation, collecte de fonds, dons…), laissant au vocabulaire politique, historique et au-delà militaire, la tâche de constituer le nécessaire emballage éthique de dénonciation sans lequel le produit ne pourrait être proposé (pouvoir, apparatchik, états-majors, humanitaires, massacres, génocide, déportations, zone…).
7 C’est sur ce socle lexical antagoniste et néanmoins complémentaire que va se fonder le malaise identitaire des héros du roman, et que va s’exprimer la multiple personnalité d’un écrivain de l’insatisfaction qui cherche dans ses doubles, ses reflets, une justification, une légitimité et bientôt une rédemption – comme un autre roman, La Salamandre, publié en 2005, en témoignera également.
L’autre comme double en devenir
8 L’insertion de soi dans un moi romanesque n’est pas chose facile pour un écrivain qui tente d’exprimer les multiples facettes d’un moi divisé au sens où R.D. Laing l’entendait pour le moi schizoïde :
Le terme schizoïde s’applique à un individu dont la totalité de l’expérience a subi un double éclatement. Il y a, d’une part, rupture dans ses rapports avec le monde qui l’entoure et, d’autre part, rupture de ses rapports avec lui-même. Un tel individu n’est pas capable de se sentir en harmonie avec les autres ou « chez lui » dans le monde, mais au contraire il éprouve un sentiment de solitude et d’isolement désespérants. Qui plus est, il ne se sent pas lui-même comme une personne entière mais divisée ou « éclatée », comme un esprit attaché à un corps par un lien plus ou moins fragile, comme deux êtres (ou plus) distincts [2].
10 La création romanesque permet à l’auteur de scinder son identité, pour mieux l’appréhender. Ainsi, les multiples facettes de l’identité de l’auteur seront proposées au lecteur en autant de personnages que nécessaire, pour ne pas risquer d’obscurcir un propos qui se doit d’exprimer au mieux ses contradictions intimes. Pourtant, Asmara met d’emblée clairement en avant – au-delà de ces différences essentielles, mais nous le verrons justifiées par les intentions de l’auteur, que sont l’origine identitaire et l’âge – d’étranges convergences entre des protagonistes dont les patronymes se répondent, Hilarion Grigorian, se présentant lui-même comme « Arménien d’Afrique », né quasiment avec le siècle, et Grégoire M. (son nom en restera à l’initiale), français d’une trentaine d’années, à propos de qui Hilarion précise ironiquement : « J’ajoute, et j’en pleure presque, qu’il a déclaré venir ici pour la famine et vouloir rester longtemps », précisant un peu plus loin comme pour fonder l’acte d’écriture du journal – et par là du roman que nous lisons – qu’il entreprend à l’occasion de cette rencontre qui va se révéler fusionnelle : « Et aujourd’hui, soudain, un Français. Avec lui, le goût d’écrire dans cette langue me revient tout d’un coup, le choix des mots, le souci de cette orthographe difficile, de cette grammaire rigoureuse. Et demain, peut-être, le plaisir de parler… Demain… » (ACP, p. 15 et p. 16-17). Aspiration à une communion des êtres qui s’exprimera sous sa forme sublimée par le partage de la solitude et du silence :
Au fond, ce garçon n’est peut-être pas un solitaire mais il aime la solitude. J’ai l’impression qu’il rêve beaucoup. Je le sens à sa conversation. […] Dès qu’il se tait, je divague aussi. Il nous est arrivé de rester plusieurs minutes à ne rien dire. (ACP, p. 58)
12 Nous avons là une image parfaite des conditions qui président à l’écriture du texte – avec ses silences – et de la création littéraire – en prise sur les images du passé, les souvenirs et les rêves, vecteurs de l’imaginaire. Mais au-delà du pacte de coopération créatrice réside la scission du moi, entre un Hilarion prêt à s’impliquer, participer, mais avec détachement, et un Grégoire qui ne semble pas être présent au monde dans lequel il a pleinement choisi de s’impliquer, qui n’habite proprement pas son personnage, lequel reste en porte-à-faux avec une action qui le dépasse, faute du recul nécessaire et d’une absence de maîtrise des forces dont il est le jouet. Ainsi, Grégoire incarne bien cette facette de l’auteur aux prises avec son engagement humanitariste et ses contradictions paralysantes, alors qu’Hilarion Grigorian, de toute la distance que lui donne sa position de riche marchand représente le recul réflexif, la lucidité de la maturité, la capacité de méditer, d’analyser une situation dont il maîtrise – grâce aussi à son réseau d’informateurs et de relations – tous les paramètres ; susceptibles en cela de lui permettre de construire son journal, puis de le conduire à la rédaction d’un ouvrage comme Le Piège humanitaire.
Les voix multiples de la perdition – disparaître pour renaître à l’autre
13 Ainsi, le tandem Hilarion-Grégoire dans Asmara ne se révèle représentatif des aspirations de l’auteur qu’en ce qu’il rend compatible l’implication dans l’action humanitaire en même temps que son détachement ; sa justification en même temps que sa critique ; et par là favorise une écriture de soi qui peut se permettre d’écrire l’autre et ses débordements sans risquer d’être taxée de partiale. Nous l’avons vu, Hilarion Grigorian est un Arménien d’Afrique, n’appartenant de ce fait à aucune des ethnies concernées par le conflit éthiopien, et qui plus est, homme âgé, cultivé, francophile, influent, et capable de ce recul réflexif dont témoigne la lucidité de son journal ; à la fois éminence grise de Grégoire qu’il aide dans ses démarches et tractations avec les acteurs principaux du drame humanitaire, mais en même temps étranger à tout ce qui ne le touche pas directement, et dont il tend à relativiser la gravité, présentant la situation comme une sorte de farce tragique dans laquelle la manipulation de tous par tous à travers les jeux d’influences constitue, avec les enjeux de communication, le scénario principal ; le politique et le stratégique l’emportant de loin sur l’humain. On est là au cœur des thèses de Jean-Christophe Rufin. L’important pour Hilarion étant d’être maître de la situation sans être contraint de prendre parti pour risquer de se compromettre ; son statut d’acteur et de narrateur est idéal : dedans mais en marge, impliqué sans être compromis, neutre tout en collaborant.
14 Par ailleurs, Grégoire va s’impliquer de plus en plus dans la dimension humaine de sa tâche, s’acharnant, aux côtés d’une jeune femme médecin de son équipe, Mathilde, qui remplit sa charge auprès des réfugiés avec une énergie quasi mystique, à sauver la vie d’une petite fille. Or, Mathilde, à laquelle il est peu fait allusion dans le roman, prend dans les cinquante dernières pages de celui-ci une importance désormais capitale. Elle va devenir pour Grégoire, comme pour Hilarion, une sorte de révélateur, en même temps que l’instrument de leur « rédemption », en ce qu’elle va leur permettre d’accéder à la conscience compassionnelle de leur devoir humanitaire. Elle est bien en cela le complément indispensable – la part féminine – à l’entité qu’ils constituent depuis le début.
15 Grégoire va retrouver avec Mathilde le sens qu’il ne pouvait jusqu’à présent donner à sa quête, et en comprendre les fondements :
Je voulais seulement vous montrer à quel point Mathilde est entière, combien elle se jette corps et âme dans l’accomplissement de ce qu’elle croit. Avec son air réservé, son peu de goût pour la parole en public, elle ne paie pas de mine. Pourtant, je suis bien sûr maintenant qu’en d’autres temps elle aurait posé des bombes avec le même courage qu’elle met aujourd’hui à soigner des enfants. C’est justement cela, je le sais, qui nous rapproche et non pas la soupe humanitaire tiède que nous partageons. Elle ne veut pas en convenir mais je supporte cette ambiguïté mieux que je ne l’aurais fait il y a seulement quelques semaines. (ACP, 233)
17 Mais Mathilde qui a noué une relation secrète avec un rebelle éthiopien risquera bientôt sa vie pour empêcher que les troupes gouvernementales ne l’exécutent après un simulacre de procès. Gravement blessée, elle sera rapatriée et sera l’emblème même du corps souffrant. Hilarion qui l’aperçoit sur sa civière à l’aéroport écrira dans son journal : « La douleur lui donne une gravité superbe, elle ne contracte pas ses traits mais au contraire les épure, lui donne la grâce d’une vierge d’icône. » (ACP, p. 275-276)
18 Ainsi, à l’issue d’un itinéraire de doute et d’incertitudes, par l’intermédiaire de la femme, c’est sur le mode du mysticisme que se conjugue l’action humanitaire, mysticisme religieux ou mysticisme politique, comme moteur de toute action, en deçà et au-delà de toutes les motivations politiques de certains dirigeants des organisations. Mais ce n’est pas suffisant pour Grégoire, qui, de retour à Paris, constate, après s’être replongé dans le tourbillon de ses anciennes relations :
Six mois plus tôt j’aurais peut-être été amer de contempler ces destins paisibles. Depuis mon retour je n’ai rien ressenti de semblable. C’est que j’ai désormais conscience de cette ligne invisible de part et d’autre de laquelle nous sommes, eux et moi. Je les ai observés, mes vieux amis. Ils cherchent – et ils trouvent – sans cesse des raisons de vivre. Ils désirent des choses, ils veulent se procurer ce qui existe, des voitures, des maisons, des bateaux, des emplois, des honneurs […]. Or, la grande question, pour moi, est plutôt de trouver des raisons de mourir. Ce que je recherche est quelque chose d’immatériel, qui n’est ni dans les êtres ni dans les choses mais que nous leur ajoutons et qui en fait le prix, quelque chose à quoi nous tenons plus qu’à la vie et qui donnerait un sens à notre mort, si nous la rencontrions sur ce chemin. (ACP, p. 294-295)
20 Cette aspiration, Jean-Christophe Rufin va l’illustrer, comme nous le verrons ci-après, dans un autre roman : La Salamandre, publié en 2005, mais dont la conception remonterait quinze années auparavant, selon le témoignage de l’auteur [3].
La métamorphose : une communion fusionnelle avec l’autre
21 Grégoire existait au miroir d’Hilarion, cette conscience qui s’était éveillée avec l’arrivée du jeune humanitaire à Asmara, mais ne pourrait se manifester au-delà de sa présence, comme le constat final du chroniqueur le mettra en relief, achevant son journal sur un aveu d’impuissance en forme de passation de pouvoir à l’auteur, son créateur :
Voilà presque un millénaire que des hommes, sur ces hauts plateaux, nourrissent l’idée folle d’entrer en relation avec leurs frères d’au-delà des mers. Y-a-t-il jamais eu plus grand malentendu ? C’est l’histoire de ces rendez-vous manqués que je devrais écrire, depuis l’aventure de cet apothicaire que le roi Louis XIV envoya ici en ambassade jusqu’à l’éphémère passion de Grégoire…
Mais il me faudrait plus de courage et de temps que je n’en ai de reste.
Alors pourquoi poursuivre ce journal ?
Et pour qui ? (ACP, p. 299)
23 Allusion directe à l’acte fondateur de l’œuvre romanesque que sera L’Abyssin, la première fiction que publiera Jean-Christophe Rufin en 1997. Mais comment passe-t-on de l’autre côté du miroir ?
24 L’itinéraire que va suivre Catherine, une simple touriste française au Brésil – pays où l’écrivain s’est expatrié en 1988, où il résidera deux années, et dont la conquête par les Français constituera la toile de fond de son roman historique Rouge Brésil, prix Goncourt 2001 –, est un itinéraire radical au cours duquel elle assumera son empathie pour l’autre jusqu’à vivre au plus profond de sa chair une métamorphose identitaire. Le roman se fait une nouvelle fois espace de projection et se constitue, par narrateur et héros interposés, en expression du plus intime, en confession et profession de foi, pour avouer et assumer ce qu’il est impossible de dire à un homme public.
25 Son titre, La Salamandre, comme la fiche d’identité de l’animal fabuleux donnée en exergue, place d’emblée le roman sous le signe du feu, et introduit à une méditation sur la vie, la mort et la résurrection. Tout commencera pour Catherine, à quarante-six ans, avec un voyage d’un mois au Brésil au cours duquel, accueillie d’abord par un couple de coopérants français de ses amis, elle rencontrera Gil, un jeune brésilien dont elle va s’éprendre malgré sa vénalité et qui la conduira à établir une relation qui s’intensifiera et conduira progressivement Catherine à l’acceptation du don intégral, première étape de la purification :
Maintenant, ils étaient parvenus au-delà de l’échange : elle avait atteint le don. Devant le cloaque où il vivait, dans le poignant contraste entre le luxe dont elle jouissait et la misère à laquelle il était attaché, il lui aurait semblé honteux de vouloir établir une réciprocité. L’équilibre était illusoire, sauf à avouer clairement qu’elle voulait acheter un être et un corps. En toute justice, il ne pouvait y avoir que réparation, offrande […] [4]. (SA, p. 72-73)
27 Accomplissant l’erreur de tout généreux donateur occidental culpabilisé par le niveau de misère qu’il découvre chez son semblable, c’est dans cette « offrande » qu’elle va se réaliser et trouver la jouissance suprême de la générosité absolue, en décidant d’abord de donner la quasi totalité de ce qu’elle possède en France – où elle rentre pour réaliser son patrimoine et mettre définitivement fin à toute existence sociale avant de revenir définitivement au Brésil – au jeune homme. C’est pourtant la froideur de celui-ci et le mépris, puis, progressivement l’humiliation qu’elle subit de sa part et de celle du petit groupe d’amis peu fréquentables dont il s’entoure et qu’il lui impose, qui la conduiront à un détachement progressif d’elle-même : « Elle pleura enfin, avec cette sensation délicieuse de prendre pitié d’elle-même et pour la dernière fois. » (SA, p. 103)
28 En parallèle une étrange osmose avec le pays et ses habitants se produit : « Elle qui, dans la sueur des bureaux aseptisés, s’était prise à haïr ses congénères, ici, dans la pureté de ces baraques crasseuses, elle se reprenait à les aimer et en avait les larmes aux yeux. » (SA, 107), qui l’entraîne au franchissement de nouveaux seuils dans l’abandon de son ancienne personnalité :
Depuis son retour de France son existence s’était complètement transformée. Il y avait quelque chose de vertigineux dans cette évolution. Mais sa rapidité la rendait acceptable. Le doute n’avait plus sa place. Catherine sentait qu’elle avait franchi une invisible frontière. […] Elle était passée dans l’envers du décor, elle connaissait maintenant la machinerie de l’illusion, les cintres et les coulisses de la grande comédie brésilienne. (SA, p. 118-119)
30 Mais sa rapide métamorphose est également une progressive descente en enfer relationnelle avec Gil, dans un processus nécessaire de transmutation par l’arrachement et la violence des rites de passage :
Un équilibre s’était créé entre elle, Gil et ses amis, qui pouvait passer pour une entente profonde. La violence quotidienne que Catherine côtoyait et subissait ne marquait rien d’autre que son entrée dans le groupe. Elle était passée de l’autre côté, là où le monde est sans pitié et sans égard, où la misère impose ses rudesses au corps et à l’esprit, où la vie n’est que le solde d’un compte entre la violence reçue et celle que l’on administre. (SA, p. 122)
32 Puis viendra la dégradation constatée du corps au travers du rituel du miroir ; la dégradation parallèle et symbolique des emblèmes religieux lors de la participation forcée à un vol de tableaux dans un couvent, les châtiments physiques pour avoir voulu empêcher le sacrilège, blessures qui la conduisent à des rituels de macération dignes des grandes contritions chrétiennes : « Catherine s’accrochait à ses moindres douleurs, entretenait les petites infections de ses plaies pour ne point rompre les derniers fils qui la reliaient à ce temps révolu où elle n’était pas seule » (SA, p. 143). Enfin, ce sera, au bout de la crise mystique, la plongée paroxystique dans la frénésie du carnaval, vers l’ultime abandon de soi à travers le sacrifice du corps, de l’image : cette purification finale par le feu, cet effacement que lui infligera Gil lui-même, en pur instrument d’une volonté qui le dépasse. La métamorphose sera accomplie, et de la passion resteront les stigmates dans le miroir :
Dans la salle de bains attenante à sa chambre, tous les miroirs avaient été retirés. Un matin, seule, elle marcha jusqu’au salon et fit dans une coiffeuse à glace ronde la terrible rencontre d’elle-même. Sa peau, cousue de greffes, tendue par de profondes brides, avait poussé des bourgeons livides. Son nez avait disparu, sa bouche était distendue par un rictus d’épouvante. (SA, p. 170)
34 Or, ce portrait nous en rappelle un autre, en miroir, celui des traits découverts de Conceiçào, la « vieille femme aux cheveux blancs », tenancière presque invisible d’une baraque de boissons sur une plage de Recife, qui, nous l’apprenons vient de disparaître, léguant – et restituant – à Catherine cette paillote, qu’elle avait permis à la vieille femme de racheter pour en éviter la destruction, au cours de l’un de ses élans de générosité :
Mais quand elle fut à trois pas du bar, la stupeur l’arrêta : Conceiçào, dans le retrait obscur de sa paillote, venait de lui apparaître. Elle vit les cicatrices sur sa face et ses mains auxquelles Gil, un jour, avait fait allusion. La hideur de ce visage ne permettait pas de lui donner un âge. C’était comme une plaie recouverte d’un semblant de peau. Catherine baissa les yeux et tendit l’argent à bout de bras. (SA, p. 87)
36 Ainsi le cercle des métamorphoses et des transmissions d’identités se referme. L’acte de charité premier, celui du don matériel, a été dépassé par le seul don qui puisse compter : celui de la personne. Pour l’auteur, il n’y a proprement que la transfiguration identitaire dans toute sa double dimension religieuse et profane, qui soit réellement un acte humanitaire, l’acte humanitaire d’empathie absolue, acte de liberté ultime, vécue comme l’inversion du choix de servitude volontaire – au sens exact où l’entendait La Boétie – et qui pourtant la fonde, ainsi que l’exprime Catherine en une ultime méditation sur son itinéraire individuel :
Elle voyait dans sa vie la trace de deux esclavages. Le premier, elle l’avait passé dans des bureaux tristes. Le second, c’était sa passion violente pour Gil. Dans les deux cas, sa liberté, son avenir, sa tranquillité avaient été anéantis. Pourtant, un point essentiel distinguait ces deux époques. Sa soumission à Gil était volontaire. Maintenant que s’offraient à elle une liberté sans passion, une oisiveté sans but et sans contrainte, elle se rendait compte que la liberté véritable était sans doute ailleurs. Y avait-il un autre but dans l’existence, un plus grand plaisir, un meilleur usage de l’indépendance que de porter sa volonté et sa vie aux pieds d’un être que l’on a choisi pour en disposer totalement ? La liberté, pensait-elle, c’est le choix de ce qui va vous asservir. (SA, p. 184)
Jean-Christophe Rufin et la question du style : du journal au récit de vie, la construction de l’auteur et la condition d’homme
38 Nous l’avons constaté dès l’amorce de cette réflexion, Rufin adapte son discours à un propos qu’il situe essentiellement dans les trois dimensions qui selon lui régissent le domaine de la communication humanitariste : religieux, technocratique et politique ; c’est-à-dire un discours qui, à travers l’efficacité (technique) et la stratégie (politique), dissimule sa dimension première (morale et religieuse). Ainsi, dans Asmara, le récit est conduit à la première personne par Hilarion Grigorian, personnage occulte, à travers la relation qu’il développe, au jour le jour, dans son journal intime.
39 Ce journal, chronique d’une intervention humanitaire, mais aussi relation d’une prise de conscience : celle de Grégoire au cours de son itinéraire de doute et d’accès à sa propre vérité, constitutrice de sa personnalité, est avant tout le lieu – voire le laboratoire – de l’expression d’une lucidité non exempte d’ironie sur ce même itinéraire. Dès lors, le journal fonctionne sur le mode analytique et méditatif, mais en total retrait avec la réalité : son concepteur, Grigorian est certes une conscience ironique (« Hilarion » le bien nommé – il y a tout un second degré d’histrionisme dans ce prénom) de Grégoire, l’engagé, l’embrigadé empêtré dans ses contradictions, aveugle sur ses motivations, mais lucide dans ses stratégies et ses analyses d’une situation qu’il gère politiquement. Mais c’est une conscience qui s’ignore, parce qu’elle fonctionne comme un inconscient manipulateur. Grigorian exprime ce qui n’accède pas à la conscience de Grégoire, mais qui le constitue ; en un mot ce qui le crée : l’auteur. Car, comme il en témoigne à chaque page de son journal, Grigorian, ligne après ligne, à partir du flou identitaire du début, construit progressivement son personnage, Grégoire, sa projection, et lui permet de gagner en épaisseur, de se révéler, pour devenir qui il est exactement. D’où la logique de l’interrogation qui clôt le roman : « Alors pourquoi poursuivre ce journal ? Et pour qui ? ». De fait, c’est du journal que nous venons de lire, qu’est né l’écrivain : proprement celui qui, par la fiction, peut traduire et analyser son expérience, et révéler le plus profond de sa pensée, dans toute sa pluralité et son ambiguïté. Heureusement, personne n’est tenu de croire un journal rédigé par un personnage de fiction. Reste cependant le roman ; le lecteur est libre d’en interpréter le contenu, d’en accepter le message.
40 La Salamandre ne fonctionne pas autrement. Dès l’avertissement qui ouvre le roman, les conditions de l’élaboration du récit sont clairement définies :
De ce jour, je décidai de tout savoir sur cette femme. Je visitai les lieux de son séjour, je retrouvai les acteurs de sa vie. Finalement, je reculai devant l’épreuve de la rencontrer elle-même. J’avais sans doute endossé à ce point la tunique de son existence qu’elle ne me paraissait plus être celle de quiconque mais seulement la mienne.
De cette obsession est né le roman qu’on va lire. (SA, p. 10)
42 L’image de la tunique renvoie bien – par le biais du mythe de Nessus et du bûcher sur lequel doit s’immoler Hercule qui ne peut plus se séparer du vêtement empoisonné qui le ronge – à cette fusion identificatrice dont naîtra le roman, mais également au feu sacré qui préside à toute création, et au-delà à l’emprise qu’ont ses personnages sur le créateur. Car il ne s’agit pas simplement de rapporter une histoire, mais de concrétiser une hantise pour s’en libérer, d’expulser ce corps étranger en soi qui deviendra un personnage. En cela, Catherine est l’expression par l’écriture d’une « obsession », d’une névrose ; celle qui présidera à sa propre création. Sous le signe d’un éternel recommencement, le personnage se transforme à travers un double, mais un double qu’elle a elle-même créé comme dans un miroir où se mirerait un autre miroir ; ou comme un feu qui consumerait pour régénérer, à la manière dont l’exprime le mythe de la salamandre.
43 Ainsi, au fil de son œuvre, Jean-Christophe Rufin construit-il – à travers les formes d’une écriture volontairement sans aspérités, intimiste – une réflexion sur la création, ses conditions et ses modes d’expression, favorisant par là une lecture seconde qui donne à celui qui accepte de la pratiquer une clé essentielle, en même temps qu’une méthode réflexive, pour interpréter le message qu’à chaque page il nous livre sur lui-même et sur l’homme et sa condition.