Article de revue

La politique de Roger Nimier

Entre goût de la provocation et esprit de sérieux

Pages 39 à 49

Citer cet article


  • Bzowski, J.
(2006). La politique de Roger Nimier Entre goût de la provocation et esprit de sérieux. Roman 20-50, 42(2), 39-49. https://doi.org/10.3917/r2050.042.0039.

  • Bzowski, Julien.
« La politique de Roger Nimier : Entre goût de la provocation et esprit de sérieux ». Roman 20-50, 2006/2 n° 42, 2006. p.39-49. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-roman2050-2006-2-page-39?lang=fr.

  • BZOWSKI, Julien,
2006. La politique de Roger Nimier Entre goût de la provocation et esprit de sérieux. Roman 20-50, 2006/2 n° 42, p.39-49. DOI : 10.3917/r2050.042.0039. URL : https://shs.cairn.info/revue-roman2050-2006-2-page-39?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/r2050.042.0039


Notes

  • [1]
    Le Grand d’Espagne, coll. Folio, 1997, p. 18 ; désormais LGE en référence abrégée dans le corps du texte, suivie de la pagination. De même HB pour Le Hussard bleu (coll. « Folio », 1999), E pour Les Épées (« Le Livre de poche », 1969), ET pour Les Enfants tristes (coll. « Folio », 1989).

1S’il est un constat frappant à la lecture des romans de Roger Nimier, c’est sans doute celui de la hardiesse de leur ton. De la scène d’ouverture des Épées aux emportements d’Olivier Malentraide dans Les Enfants tristes, Nimier manifeste son plaisir à pratiquer une provocation qui n’est jamais gratuite, et qui prend en matière politique une dimension et une saveur particulières. Il semble chercher, par des bravades d’un goût qui a pu sembler douteux à ses contemporains et aînés, un étiquetage qui le libère de leur considération. Le scandale se fait jubilation et libération, au point que le lecteur, dérouté, peut se faire une idée trop parcellaire de Nimier et ne voir chez lui que les saillies et les volte-face, sans toujours mesurer ce que la légèreté de ton et d’esprit masque de gravité. Dans son allégeance à Bernanos, Nimier notait que son vieux maître « savait que la vertu de scandale n’est pas donnée à tout le monde » et « connaissait le vrai poids de ce travail » [1]. Pour l’élève aussi, il s’agit de travail, d’un effort visant à se dégager des pesanteurs d’une époque éprise d’une dignité parfois étouffante.

2François Sanders illustre cette profondeur dans le scandale, et le plus célèbre aphorisme du Hussard bleu – « Quand les habitants de cette terre seront un peu plus difficiles, je me ferai naturaliser humain. En attendant, je préfère rester fasciste, bien que ce soit baroque et fatigant » (HB, 19) – peut aussi se lire, au-delà du défi politique et social, comme une charge calculée – quoique masquée par une pirouette – contre le consentement à la médiocrité, et en faveur d’une exigence à la fois humaine et politique. C’est le cœur de cette exigence qu’il s’agit de retrouver ici, en se demandant quels buts ces agaceries servent chez Nimier. Il serait intéressant de chercher, dans les cartels mêmes lancés par le romancier mousquetaire, les linéaments d’une pensée cohérente et élaborée. L’objectif sera donc d’exhumer de la gangue de paradoxes et de gambaderies de ce fin causeur, les pensées qui en font aussi un fin politique.

3Une lecture croisée des Épées, du Hussard bleu et du Grand d’Espagne éclaire les choix et les interrogations du romancier à la lumière des positions politiques de l’essayiste. Elle permet de dégager chez Nimier une politique de la provocation. On montrera ensuite comment il met le politique au défi, avant de proposer l’idée d’une assomption du politique par la morale.

4* * *

5Nimier développe un art de l’ironie, du sarcasme parfois. Il y a là une façon d’écrire qui brouille les pistes consciemment, et il n’est pas interdit de se demander s’il ne s’agit pas pour Nimier d’éviter de délivrer un message trop univoque, car son œuvre romanesque est tout particulièrement politique. De la moquerie à l’autodérision, la malice de Roger Nimier prend dans ses romans des formes diverses qui témoignent d’un art consommé de brouiller les pistes. Légèreté aux apparences d’inconséquence, rupture ouverte avec les convenances littéraires et sociales, propos tenus à l’emporte-pièce, il n’a jamais tant recours au défi que lorsqu’il entre dans le champ politique.

6C’est ainsi que Nimier semble prendre des poses successives qui sont autant de visages qu’il offre au lecteur au travers de ses personnages, et au premier chef de François Sanders. Tout se passe comme si Nimier jouait à plaisir avec le lecteur comme Sanders avec les autres personnages. Ainsi de Los Anderos, que Sanders avoue manipuler peu ou prou. « L’héroïsme, la gloire, les yeux du monde le possédaient à tous les coups. D’autres préfèrent les blondes » (HB, 106). Il n’est pas impossible que Nimier manipule également le lecteur et se fasse pour lui, à l’instar de Sanders, marionnettiste d’un jeu déroutant dont lui seul connaît les règles.

7Ce jeu avec le lecteur consiste à susciter une interrogation, servie par tout un arsenal de formes et de techniques littéraires. Parmi celles-ci, Nimier recourt volontiers à la volte-face, qu’illustre bien l’exemple précédent. Il laisse d’abord entendre que les âmes héroïques, éprises de gloire, seraient possédées à tout coup. Mais il précise aussitôt que certaines autres s’enflamment de préférence pour les blondes. Il y a là une distanciation à la réalité qui repose sur la mise sur le même plan de l’idéel et du charnel. Pirouette, peut-être, mais dont se dégage nettement l’idée que chacun, en fin de compte, est sensible à quelque corde qu’il suffirait de savoir faire vibrer pour s’en rendre maître. Et Nimier ne se prive pas de faire des gammes avec ses lecteurs. Son principal outil au travers du Hussard bleu et des Épées est le jeu des attitudes que Sanders adopte tour à tour. Il s’y campe comme en autant de gigognes, qui dégagent au sein d’un personnage apparemment cohérent des facettes multiples et successives.

8Parce que le politique se mêle toujours, chez Nimier, de sentiments et d’attitudes, les positions de Sanders offrent au lecteur une pluralité de niveaux d’interprétation dans lesquels il est facile de se perdre. Une première lecture fait apparaître un « hussard fasciste », pour ainsi dire, mêlant mystique et brutalité à la Milice comme à la ville. Puis apparaît la dérision et, derrière la cambrure et l’afféterie du bravache, affleurent le désenchantement et la tristesse. Sanders serait alors, comme il s’en défend – par pudeur ? –, « un juste et loyal Français, désespéré, viril, noir et tragique » (E, 61). Pourtant l’ironie implicite, servie par un art consommé de l’esquive, interdit de s’arrêter à cette idée. Sanders n’est-il pas dans son insoumission, sa résistance aux autres, un révolté, anarchiste déguisé en homme d’ordre, cynique esthète qui tiendrait à la fois de Casanova, de Kropotkine et d’Arno Breker ? D’aucuns ont été tentés de le croire. « Seule compte la révolte » (E, 154), notera Sanders, non sans affectation. Son engagement sans illusions, consenti pour « secouer le temps » (E, 54) et l’ennui, pourrait le laisser supposer.

9Mais là encore, Nimier construit avec Sanders un personnage insaisissable, conscient de ses contradictions, qui fait du paradoxe sa seule sincérité, ainsi qu’il le confie lui-même à propos de Rita : « Une fois pour toutes, elle avait ouvert un grand tiroir nommé ‘paradoxes’ et elle y rangeait la moitié de mes paroles. C’étaient naturellement les seules paroles sincères que je prononçais devant elle. » (HB, 349) Peut-on faire confiance à Sanders pour nous apprendre quelque chose de Nimier ? On est tenté de croire que cela même qui relie ses paradoxes constitue un ensemble cohérent, et que derrière eux se dessine un corps d’idées, une « politique » éparse mais ordonnée, qui rend ses romans éminemment politiques.

Les contours d’une exigence politique

10Entendons par « politiques » que les romans de Nimier répondent au critère essentiel du politique, tel que l’a défini Carl Schmitt. Grand théoricien du politique et arbitre sulfureux de ce qui est – ou n’est pas – inclus dans ce champ, Schmitt faisait de la distinction ami/ennemi le geste politique par excellence. Être politique, c’est identifier l’ennemi et le nommer. Ce que fait Nimier dès la première page du Hussard bleu, avec les apparences de l’innocence : « On nous aura donné le plus beau cadeau de la terre : une époque où nos ennemis, qui sont presque toutes les grandes personnes, comptent pour du beurre » (HB, 15).

11Et ses romans ne feront que préciser la figure de l’ennemi. Il prendra successivement la forme des républicains, ces « couilles molles » (HB, 76) par une provocation nouvelle de Sanders (notons que, généralement, Nimier recourt au langage vert pour prendre de la distance par rapport à ses propres jugements), la forme des vieilles tantes qui évoquent sous la plume de Forjac leur expérience « avec un mélange de gourmandise et de componction » (HB, 88), celle des imbéciles au sens bernanosien du terme, épris de leur respectabilité et pleins de leur bon droit, qui élèvent celle de ceux « des barricades en caractères d’imprimerie » (HB, 139), celle des vieillards démocrates qui « pourrissent sur place »(E, 169) dans cette « odeur des républiques » (E, 114) à laquelle ils ne s’habituent que trop bien pour être honnêtes, celle des « peureux et des lâches » (LGE, 112) bref de ceux dont la bonne conscience s’accommode de tout à trop bon compte, par peur d’un effort d’imagination.

12Derrière la définition progressive de cet ennemi apparaît en filigrane le cœur de la politique de Nimier, qui est une exigence. Nimier n’est pas un doctrinaire ni un théoricien. Ses idées, il les expose « en passant », par des remarques semées çà et là, et qui ressortissent toutes plus ou moins à cette exigence. C’est que Nimier fait de la politique sans y toucher, avec une grâce de bretteur qui tranche sur les pesanteurs de la théorie. Il n’est pas du sérail, c’est évident, et cette étrangeté même est sa façon, après avoir provoqué en politique, de provoquer le politique.

13* * *

14Nimier défie le politique, comme on provoque en duel, en ce qu’il suscite à la fois la réflexion politique et la mise en cause du champ politique traditionnel. Il en récuse les clivages et s’affranchit de ses topoï. Ceci est possible chez Nimier pour la raison suivante : d’une part, il sort du champ social qui a été le terreau de la littérature politique depuis le xixe siècle, se refuse à porter témoignage et ne défend pas de thèse particulière, mais il fonde ses éléments de politique sur une morale, et, d’autre part, il ne veut « pas se laisser prendre à rien » (ET, 43).

15L’exigence morale constitue le fondement de la politique chez Roger Nimier. Sa morale est toute d’intransigeance. Morale adolescente, sans doute, qui prête à cet âge les charmes de l’inhumanité (E, 23) et d’un goût du malheur qui va de pair avec le mépris de la recherche du plaisir, qu’évoquent au jeune Sanders ces « affreuses grandes personnes qui transpirent le plaisir » (E, 34). Il y a de l’Antigone en Nimier, qui refuse un bonheur à tout prix, fait de renoncements et de compromissions : « Le désastre, ce n’est pas le moment où la vie vous dégoûte, c’est celui où on lui fait des concessions » (E, 127). Nimier aspire par accès à une pureté spartiate, mais il ne se laisse pas prendre au jeu des attitudes, et il ne demeure dans celle de l’héroïne de Sophocle et d’Anouilh que le temps d’en trouver une qui soit plus amusante, et forme avec la précédente un contraste suffisamment fort pour l’invalider. Aussitôt qu’il a exprimé cette exigence morale, Sanders se rétracte, et allègue une consternation de soi pour infirmer son propos. Refus des mots définitifs, peut-être, refus également de la grandiloquence. Il n’est pas impossible que Nimier, à l’instar de Sanders, craigne de se laisser enfermer dans une attitude trop univoque, et de se trouver contraint, pour finir, à jouer son propre personnage.

16Les héros de Nimier prennent des poses à la Brutus, et affichent les allures de l’inflexibilité pour aussitôt exécuter quelque entrechat qui leur évite de tomber dans la gravité. Si Sanders – et sans doute Nimier derrière lui – honnit la guimauve qu’il hume place du Colonel Fabien (E, 106) et s’il méprise le décorum, la sensiblerie et les attendrissements faciles, c’est par la provocation encore qu’il s’en détache.

17En atteste, par exemple, la conclusion d’une lettre d’Olivier Malentraide à Dominique de Vincay, dans Les Enfants tristes : « Assez de fadeurs, ou nous tomberions dans une purée sentimentale. Sieg Heil. » (ET, 292). Voilà qui, en 1951, ressemblait fort à une provocation. L’incongruité de cette conclusion ne fait que renforcer implicitement la sentimentalité que le propos dénonce de manière explicite, et elle suggère une contrainte volontaire. L’effet est celui d’un corset que se posent volontairement les personnages, par un souci d’ordre esthétique ou moral. Plus sentimental encore que s’il se laissait aller à quelque épanchement, Nimier fait du détachement et de la désinvolture une exigence morale. C’est sur le compte de la nature de cette exigence qu’il convient de porter le manque de spontanéité et l’apparence parfois empruntée de certains propos de Sanders, tout autant que sur celui du parti-pris de dérouter ou de choquer.

18C’est là même que Nimier provoque la politique en duel, et qu’il défie ses formes traditionnelles. Parce qu’il la fonde chez lui sur un élément extrinsèque – la morale et l’intransigeance, parce qu’il ne cède pas ensuite à la tentation de se ressembler – ce qui en ferait un petit Savonarole. Nimier prône la révolte, et la répudie d’une chiquenaude ou d’un paradoxe. A ceux qui voudraient le classer, il répond préventivement par l’invocation du cynisme. « Nous sommes les libertins du siècle » (LGE, 208), et encore : « Dieu préférait mille fois les cyniques, les esprits libres » (ET, 243). Scepticisme et liberté critique le préservent des systèmes, mais l’indifférence est aussi un jeu, comme le mépris. Si Nimier évoque à propos de ses semblables « ce mépris qui vous racle la gorge et cette terreur soudaine d’être confondu parmi eux, comme on le serait dans une tribu de singes » (E, 49), il n’invite pas le lecteur à le psychanalyser pour autant, ni à lui diagnostiquer quelque misanthropie chronique ou quelque accès de haine de soi. Il le fait très bien tout seul, comme en témoigne le parallèle de Sanders avec « les gros hussards fessus de Napoléon » : « Nous étions bien pareils, eux et moi, aussi timides, aussi violents avec nous-mêmes pour nous intimider » (HB, 107).

19Nimier choisit plutôt, en politique, d’emprunter des « chemins solitaires » (E, 154), les seuls qui demeurent ouverts à ceux dont la révolte ne repose que sur le goût de la liberté. Ce choix seul est un défi aux hommes de système, et aux systèmes eux-mêmes, que Nimier ne se prive pas de brocarder. Car moquer les passions politiques, c’est moquer l’homme.

Le champ politique mis en cause par un moraliste

20Le refus du pathos politique, chez Nimier, s’apparente à un goût de l’ethos. L’écrivain s’intéresse aux passions humaines – et à la passion politique en particulier – avec la lucidité d’un moraliste. À ce titre, il prend du recul sur l’activité politique : « Ce qui est nécessaire manque rarement d’être futile. Ainsi des complots et des affaires de cœur » (E, 54). Certes Nimier est partie prenante de son sujet, mais il s’en dégage pour se faire spectateur. Quand Besse lui reproche son manque de passion politique et son goût du monde tel qu’il est, Sanders se récrie : peu importe que l’on soit satisfait ou non du monde, la position divine est celle de l’observateur indifférent. « La volonté acharnée des imbéciles de ressembler à Dieu ou à l’acteur tragique en accumulant les incestes, les meurtres, ne prouvait qu’une chose : leur incompréhension de Dieu. Car Dieu est notre spectateur et retirer son épingle du jeu, c’est le rejoindre » (HB, 145). Par lucidité ou par refus de se laisser prendre au leurre des espoirs démesurés, Nimier affiche un réalisme qui n’est pas dénué de pessimisme.

21D’où, face aux slogans, une provocante ironie, sensible chez Forjac notamment : « je ne faillissais pas à verser quelques larmes émues en entendant évoquer la France éternelle, expression à laquelle il faut toujours substituer dans notre esprit, pour en goûter tout le sens, des locutions telles que : le Honduras éternel, le Liberia for ever ou Monaco à la vie, à la mort » (HB, 79). Sanders, et Nimier derrière lui – quoique leurs deux positions ne se confondent pas nécessairement, se méfie des politiques et de ceux qui les suivent et « mangent des principes sublimes à tous leurs petits déjeuners » (HB, 139).

22Pour Sanders, l’homme nouveau des révolutionnaires est une vieille lune bonne à mettre au rancard et l’homme éternel, une triste réalité. C’est en cela que Nimier ne manque pas de s’attirer les foudres de tous les candidats du Progrès. Il n’envisage pas la possibilité d’amender la nature humaine pour constituer une humanité et un monde meilleurs. Pas d’espérance messianique ni de sotériologie immanente chez lui, pas plus que chez les moralistes du Grand Siècle.

23« Tout ce qui est humain m’est étranger » (HB, 434) conclut François Sanders. Le propos est excessif, mais significatif. Derrière la provocation, le paradoxe que constitue le détournement d’une citation aussi commune, cet aphorisme révèle une confiance limitée en l’être humain, fondée sur la connaissance de la nature humaine. La référence à Montaigne, fût-elle inversée, n’est pas gratuite, car la nature humaine existe bien pour Nimier qui, en philosophie, tient manifestement pour le primat de l’essence sur l’existence. Son pessimisme, quoiqu’il ne soit pas de système, est ontologique et se double quant à l’homme d’une méfiance empirique : Nimier ne semble pas faire pas confiance à l’homme, qui de son côté ne s’est jamais montré apte à mériter celle-ci. « Ô race criarde, acharnée à se prouver qu’elle est terrible, quand elle est juste ennuyeuse » (E, 49), se lamente-t-il. Nimier se refuse à déifier l’homme, qui, à ses yeux, ne tient rien de l’Apollon du Belvédère, mais plutôt des statues de saindoux à l’étal des bouchers, malléables et prosaïques. Ses dieux sont de pierre froide, et rêver un homme à l’image de Dieu n’est pas son idée. Ses héros mêmes, obsédés qu’ils sont de se construire à la différence des autres et de se statufier de leur vivant, ne sortent pourtant pas de l’humanité, qui les poursuit et les habite malgré qu’ils en aient.

24Quand la vocation assignée à la littérature est de présenter des héros pleinement hommes, socialement responsables, engagés et politiquement actifs, inscrits sur les tablettes du parti ou du denier du culte, montrer les hommes ainsi qu’ils sont, avec une cohérence qui ne fournit pas même à leur méchanceté l’excuse de l’absurde, c’est se faire provocateur public. Nimier revendique ce choix, et ne veut pas se mentir sur le compte de ses semblables. L’homme, tout préoccupé d’affirmer qu’il existe, est vain et souvent ridicule. Le mettre en scène comme tel, fût-on pessimiste, est un acte politique de provocation lourd de conséquences. Car il contraint à penser le politique autrement que comme un « art de gouverner » les hommes par amour du semblable, et fonde la politique sur une vision morale au premier chef.

25C’est là que Nimier provoque le politique avec le plus d’efficacité : il le défie en l’investissant, armé d’outils conceptuels qui lui sont étrangers, et qui ressortissent au champ de la philosophie morale plus qu’à la politique. Mais cette approche un peu brutale a l’intérêt d’élever la politique, dans la hiérarchie des arts, au-dessus de la cuisine à quoi sa pratique pourrait se réduire (ET, 223). En fin de compte, ce qu’introduit la provocation du politique par le moraliste, c’est donc une assomption du politique.

26* * *

27Lorsque Nimier fonde sa morale politique sur une forme d’intransigeance avec soi, il pose les bases d’une vision plus large, d’ordre civilisationnel, qui englobe le plan politique pour le dépasser et l’élever. Toutefois cette vision se heurte à un manque, celui d’une transcendance qui justifie son exigence, que Nimier comble par le recours à l’absolu d’une passion.

28Les bases de la politique de Nimier, pour apparaître de façon éparse dans ses romans, présentent néanmoins une grande cohérence, dans un sens qui est parfois surprenant. Quand le milicien Sanders, que l’on a déjà reconnu pour être un sceptique, un bourgeois encanaillé, presque un nihiliste, s’apprête à tuer Darnand pour se désennuyer, il se demande paradoxalement si son geste se justifie par une utilité quelconque. « Quelle idée d’étendre par terre ce gros type énergique et bien Français ? Il n’y a pas tellement de constructeurs » (E, 71). Cette remarque faite en passant – comme toujours quand Nimier aborde explicitement le champ politique – éclaire d’un jour singulier les attentes politiques de Sanders, qui sont ici proches de celles de Nimier.

29Elle trouve un écho singulier dans Le Grand d’Espagne quand Nimier écrit que « le premier devoir est de se boucher les oreilles, l’autre d’imaginer une civilisation » (LGE, 208). Au gros bon sens de Sanders répond l’exigence de Nimier. Exigence d’imaginer, plus qu’une politique, une civilisation. Le projet est plus vaste, et suppose de dépasser le plan strictement politique pour l’élargir. Non pas à quelque métapolitique héritée d’un vague Kulturkampf, mais à un absolu qui la justifie. Les chrétiens parlent de civilisation de l’amour. Voilà un projet justifié par un absolu, celui d’un Dieu éternel dont le nom révélé est Amour. Et Nimier ne s’y trompe pas, qui conclut son essai littéraire et politique par une remarque sagace : « Partis d’un absolu, les chrétiens peuvent exiger » (LGE, 212).

30Il note également, entre autres contradictions des démocrates et des humanistes, un inquiétant vide de sens. « Or, l’humanisme est toujours très prudent dans ses principes, très impératif dans ses mandements. Il nous défend clairement de tuer nos semblables, sans nous expliquer pourquoi les autres sont nos semblables. On me répondra que ces choses-là ‘se sentent’. Mais dans les sensations, l’humeur est dominante, chaque instant est un argument nouveau, et enfin il n’est pas prouvé que tous les habitants de la terre sortent du même atelier, puisqu’aussi bien il n’y a plus de sculpteur. » (LGE, 67) C’est là une impasse inquiétante de la politique moderne, que Nimier identifie à l’avance, avant même que soient évoqués l’oxymore de la désobéissance civile et les controverses sur la relativité culturelle des droits de l’homme.

31Relevons ici une nuance de regret qui pourrait inciter à rapprocher Nimier des moralistes chrétiens, à cela près qu’il ne prêche pour aucune Église. Mais cette nostalgie pourrait expliquer l’admiration de Nimier pour Bernanos, dont la « vertu de scandale » était héritée d’un premier maître qui se disait dès les Évangiles porteur de scandale et « signe de contradiction ». Pourtant Nimier ne saurait être étiqueté « chrétien sans Dieu » comme il aurait pu être « fasciste sans maître ». L’absolu qui manque à son exigence politique, Nimier ne le trouve ni dans la transcendance d’un Dieu, ni dans l’immanence d’une race, mais dans l’absolu de la passion.

Élever le politique vers l’exigence d’une civilisation

32Pour éviter tout contresens, il convient de préciser que cette passion qui habite les héros de Nimier et les justifie doit peu de chose au romantisme, et tient plutôt de l’ardeur. Il peut y avoir chez Nimier quelques complaisances romantiques, fruit d’une nature sentimentale, mais on n’y trouvera pas trace de dilection morbide. La passion chez Nimier ne prend pas les formes de la phtisie, mais celles de la soif d’action. « Je revenais à ma nature véritable, achève Sanders à la fin du Hussard bleu, qui était de servir à quelque chose, sans amour mais avec passion » (HB, 434).

33Chez Nimier – ce n’est pas là le moindre de ses paradoxes, cette passion prend pour objet l’ordre, « passion utile parce qu’elle seule permet toutes les autres » (LGE, 202). Olivier Malentraide confiera « aimer l’ordre jusqu’au délire » (ET, 197). Il reviendra de ce sentiment, parce que Nimier dédaigne d’ériger un système. N’ayant pas de foi à proposer, pas de cause unique d’explication, pas d’absolu miraculeux, Nimier se justifie par cette passion qui ressemble à la vivacité d’une exigence. Du moment qu’on est, comme Malentraide, Saint-Anne ou Sanders, un être de passion, tout est permis car, « s’il est dit que le Seigneur vomit les tièdes, il n’est pas dit qu’Il se sépare des insolents » (LGE, 140).

34La véritable passion, qui prend l’apparence d’une ardeur passionnée, consiste pour Nimier à dompter ses passions et à se surmonter pour parvenir à cet équilibre qui se nomme mesure. Il s’agit de la mesure classique, faite de logique et de force, et dont Nimier dit qu’elle « était belle lorsqu’elle indiquait les passions domptées », alors qu’« aujourd’hui, elle n’est plus qu’un signe de déchéance » (LGE, 202). Cette « beauté » des passions domptées rapproche la vision politique de Nimier de celle du surhomme des Nietzschéens, du saint des chrétiens et de l’honnête homme des Français.

35On retrouve ici l’élève d’Aristote, dans la recherche d’une mesure qui ne doit rien au goût de la paix, mais à l’amour de la vérité. Et la passion de Nimier pour l’ordre s’apparente à cela : le goût du vrai les guide quand Olivier Malentraide fait saigner les idées pour voir si elles sont encore vivantes (ET, 170), comme Nietzsche pratiquait la philosophie à coups de marteau, et quand Nimier confie que « nous ne trouvons pas si mal que certaines choses, révélant leur pourriture, se soient écroulées » (LGE, 135).

36Cette passion de la vérité s’apparente ici à celle de l’intelligence. En atteste l’identification des deux : « l’usage de l’intelligence, qui est encore le goût de la vérité » (LGE, 144). Bien éloignée de l’hybris romantique, la passion chez Nimier renvoie à la vérité, à l’ordre et à l’intelligence ; elle ne sort jamais de la mesure.

37L’exigence morale et politique de Nimier, fondée sur l’intelligence de la passion, débouche sur la passion de l’intelligence. C’est dans l’ardeur de l’intelligence que Nimier trouve la justification à son exigence humaine, qui est à la fois morale et politique. C’est elle également qui réconcilie les plans de la pensée et de la provocation chez Nimier. Ainsi la provocation à la bêtise se résout dans le sérieux de l’intelligence.

38* * *

39C’est parce qu’il est animé d’une intelligence vivace que le sérieux de Roger Nimier n’est jamais gravité. Cette dernière, il la laisse aux esprits pesants. L’intelligence interdit à l’écrivain comme à ses personnages d’être doctes, et si Nimier s’autorise à exiger une élégance de la pensée et des actes, c’est au nom de cela seul qu’il voit de transcendant en l’homme.

40Peut-être Nimier aurait-il souhaité croire suffisamment pour exiger au nom des hommes ou de Dieu, et trouver au 16e Hussards un Saint Grégoire de Nazianze qui le convertisse par ses vérités tranquilles, comme le confesse à demi le hussard Sanders (HB, 13). Mais « un soin prudent devait l’entretenir dans le scepticisme, la mauvaise volonté, l’indépendance et le mal » (LGE, 203).

41Aux clartés de la foi, Nimier préfère celles de l’esprit. Celles-ci dressent dans ses romans, par petites touches de couleur vive, un tableau d’idées qui n’est pas sans rappeler les grands maîtres de l’école française, au premier rang desquels Chamfort préfigurait Nimier lorsqu’il affirmait que « la meilleure philosophie, relativement au monde, est d’allier à son égard le sarcasme de la gaieté avec l’indulgence du mépris ». Quoiqu’il étende la maxime au-delà du monde des seuls mondains, Nimier le moraliste ne laisse pas que de le savoir et élabore sur ces bases son « art politique », distillé à force de gais sarcasmes et de mépris indulgent.

42Les praticiens de cet art auraient tout intérêt à lire Roger Nimier. Cette saine et distrayante lecture serait sans doute hautement profitable à leur action politique. Pour paraphraser Nimier, « ça leur apprendra qu’il existe une section de la philosophie qui s’appelle la morale » (LGE, 75), et sans le fondement de laquelle toute philosophie politique est une imposture.


Date de mise en ligne : 01/09/2016

https://doi.org/10.3917/r2050.042.0039