Compte rendu

Chroniques du Désastre Témoignages sur la Shoah dans les ghettos polonais textes présentés et traduits du yiddish par Nathan Weinstock Préface de Georges Bensoussan Ed. Metropolis, automne 1999, 469 pages, 160 F

Pages 233e à 239e

Citer cet article


  • Steinberg, M.
(2000). Chroniques du Désastre Témoignages sur la Shoah dans les ghettos polonais textes présentés et traduits du yiddish par Nathan Weinstock Préface de Georges Bensoussan Ed. Metropolis, automne 1999, 469 pages, 160 F. Revue d’Histoire de la Shoah, 168(1), 233e-239e. https://doi.org/10.3917/rhsho1.168.0234e.

  • Steinberg, Madeleine.
« Chroniques du Désastre Témoignages sur la Shoah dans les ghettos polonais textes présentés et traduits du yiddish par Nathan Weinstock Préface de Georges Bensoussan Ed. Metropolis, automne 1999, 469 pages, 160 F ». Revue d’Histoire de la Shoah, 2000/1 N° 168, 2000. p.233e-239e. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-revue-d-histoire-de-la-shoah1-2000-1-page-233e?lang=fr.

  • STEINBERG, Madeleine,
2000. Chroniques du Désastre Témoignages sur la Shoah dans les ghettos polonais textes présentés et traduits du yiddish par Nathan Weinstock Préface de Georges Bensoussan Ed. Metropolis, automne 1999, 469 pages, 160 F. Revue d’Histoire de la Shoah, 2000/1 N° 168, p.233e-239e. DOI : 10.3917/rhsho1.168.0234e. URL : https://shs.cairn.info/revue-revue-d-histoire-de-la-shoah1-2000-1-page-233e?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhsho1.168.0234e


1 Nathan Weinstock a traduit du yiddish et annoté cinq textes parmi les nombreux témoignages, chroniques et récits écrits au jour le jour dans les ghettos de Pologne pendant la période que les historiens appellent la « Catastrophe ». Dès l’occupation du pays par les troupes allemandes en 1939, les Juifs furent exclus de la vie publique et enfermés dans les ghettos. Souffrants de froid, de faim, de maladies, petit à petit dépouillés de tout, ils se terraient dans la peur continuelle des rafles, des exécutions sommaires et de la perte d’un travail qui pouvait les sauver. La violence et la cruauté des occupants se déchaîna lors des Grandes Déportations qui se déroulèrent à Varsovie (juillet-septembre 1942), à Lodz (5 au 12 septembre) et dans d’autres villes. Ces déportations étaient camouflées sous le nom « d’évacuations ». Nuit et jour, dans une atmosphère de haine bestiale et de représailles sans pitié, tous les improductifs, les vieillards, les femmes et les enfants furent menés à l’Umschlagplatz, enfermés dans des wagons à bestiaux pour disparaître à jamais. C’est à ce moment que la résistance juive opérant à l’extérieur du ghetto commença à parler des camps de Belzec, Treblinka et Sobibor. Personne ne voulut ajouter foi à ces informations ; quant au gouvernement polonais en exil à Londres il a tout ignoré du sort des Juifs jusqu’en septembre 1942.

2 Les cinq auteurs de ces textes étaient des intellectuels, militants de gauche, sauf Schmuel Zygielboym, qui était issu d’une famille ouvrière et qui, de syndicaliste, devint représentant du Bund auprès du gouvernement polonais en exil à Londres. Tous ont témoigné, mais chacun a réagi différemment selon sa sensibilité, son rôle au ghetto et la façon dont il maîtrisait sa douleur. Ces textes ont été cachés pendant la guerre puis retrouvés et publiés en yiddish dans les années 45 ; mais ce n’est que grâce à un énorme travail de traduction et d’annotation que nous pouvons les lire aujourd’hui. Que Nathan Weinstock trouve ici un témoignage de la reconnaissance de ses lecteurs.

3 Il faut lire les multiples épisodes de ces textes qui retracent l’atmosphère infernale qui régnait dans les ghettos. Je tiens à signaler des passages particulièrement frappants.

4 C’est avec un talent d’écrivain que Yehoshua Perle déverse sa douleur et son indignation devant les horreurs dont il est le spectateur impuissant. Il hurle sa souffrance, il ne parle que de bourreaux, de « chiens hitlériens » et de forces démoniaques. Il ne se prive pas de fustiger les contrebandiers et tous ceux qui spéculaient sur la misère des Juifs. Mais il dénonce aussi avec des paroles très dures et injustes l’incapacité des dirigeants, qui, tels Czerniakov et d’autres, étaient aussi des victimes. Il refuse de voir s’il était humainement possible de résister aux Allemands sans armes, sans provoquer un bain de sang qui aurait attiré la colère de toute la communauté. La vraie raison qui empêche Perle de réfléchir est qu’il se sent réduit à l’état de sous-homme, pris au piège dans les rets allemands et il se sent coupable de vivre.

5 Schloym Frank a vécu le même drame mais un peu plus tard au ghetto de Lodz. Il nous parle de ceux qui commettaient les crimes : les Allemands et les soldats des pays occupés les Lettons, Ukrainiens et Roumains. Il nous raconte un geste étonnant : celui d’un soldat autrichien, social-démocrate, Fritz Banker qui ne partage pas les idées nazies. Il lui décrit ce qui se passe vraiment dans les soi-disant camps « d’évacuation », puis il lui offre une boîte de cent doses de luminal en disant : « Voici le meilleur moyen d’échapper à la « chaudière à fusion ».

6 Au moment des Grandes Déportations, le Bund a demandé à Wladka, une jeune fille de 21 ans d’origine juive, que l’on prenait pour une chrétienne, de sortir du ghetto, munie de faux papiers et de vivre dans la clandestinité, côtoyant la police polonaise, les maîtres chanteurs qui flairaient les Juifs à cent mètres et exigeaient de grosses sommes d’argent pour ne pas les dénoncer. Elle cherchait des foyers d’accueil pour cacher des enfants juifs, achetait des armes et des munitions et transportait des tracts pour le Bund. Plus d’une fois elle échappa au pire, grâce à sa rapidité et à son sang froid, elle réussit à fournir des armes au ghetto de Varsovie et à sauver des vies. Elle survécut.

7 En 1940, après avoir vu les Allemands à l’œuvre au ghetto de Varsovie pendant six mois, Schmuel Zygielboym réussit avec l’aide du Bund à rejoindre l’Amérique où il dévoila le sort des Juifs et fonda un journal. Puis de 1942 à sa mort il représenta le Bund auprès du gouvernement provisoire polonais en exil à Londres. Son unique souci était d’attirer l’attention sur les déportations des Juifs par des articles, des conférences et des discussions avec des personnes influentes. Mais il prêchait dans un désert ! Le 11 mai 1943 un général américain lui apprit le refus des Alliés de bombarder les crématoires d’Auschwitz. Désespéré, il ne lui restait qu’un moyen pour attirer l’attention sur la catastrophe qui frappait son peuple : il se donna la mort le 12 mai 1943.

8 Ce livre contient une préface de Georges Bensoussan et une postface de Nathan Weinstock ainsi que de nombreuses notes, un index, une table des matières, 6 photos hors texte, une chronologie du déroulement de la Shoah en Pologne ainsi que des repères bibliographiques. Georges Bensousssan démonte, en quelques pages, les rouages de la mise en place de la Solution Finale qui devait briser les Juifs moralement et physiquement. Il montre comment, souvent, le Conseil juif et la police juive semblaient collaborer avec les SS alors qu’ils n’étaient que les courroies de transmission des ordres. Refuser, résister n’auraient fait qu’aggraver le sort de tous ! Il a fallu attendre que la situation soit sans issue pour que se lève une résistance qui fut presque entièrement décimée. Georges Bensousssan n’est pas seulement un historien confirmé mais un homme d’une grande sensibilité. Encore une fois, il essaie de nous faire comprendre l’inconcevable et sa réflexion nous mène jusqu’au « fond de l’abîme ».

9 Madeleine STEINBERG


Date de mise en ligne : 31/12/2020

https://doi.org/10.3917/rhsho1.168.0234e