Les Corrupteurs, ou le cinéma français à l'heure nazie
- Par Éric Le Roy
Pages 203 à 226
Citer cet article
- LE ROY, Éric,
- Le Roy, Éric.
- Le Roy, É.
https://doi.org/10.3917/rhsho1.163.0204
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Notes
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[1]
À commencer par l'ordonnance du 17 octobre 1940 concernant la saisie et la fabrication des négatifs de films.
-
[2]
Alfred Greven (?– ?). Assistant de production durant les années 30, à la Phoebus-Tonfilm puis à la UFA et ensuite directeur général de Terra-Film, producteur du Juif Süss. Après la guerre, il continua sa carrière de producteur à Cologne.
-
[1]
Le premier film produit par cette société en mars 1941 sera L'Assassinat du Père Noël de Christian-Jaque, avec Renée Faure, Harry Baur, Raymond Rouleau et Robert Le Vigan. Concernant le cinéma français de cette période, lire l'ouvrage essentiel de Jean-Pierre Bertin-Maghit, Le Cinéma sous l'Süss (Ed. Olivier Orban, 1989, 464 p.) et celui de René Chateau, Le cinéma français sous l'occupation (Ed. La Mémoire du cinéma français, 1995, 528 p.) qui comporte une rare et riche iconographie.
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[2]
Le film de propagande se distingue par un discours politique clair, fort différent de l'ensemble de la production documentaire de cette période. Les films documentaires ne comportent pas de discours propagandiste, même si certains se rapprochent du thème du retour à la terre ou de la Révolution nationale.
-
[3]
Cf. Joseph Billig, L'Institut d'étude des questions juives, officine française des autorités nazies en France, Paris, CDJC, 1974, 217 p. et Dominique Rossignol, Histoire de la propagande en France de 1940 à 1944, l'utopie Pétain, Paris, PUF, 1991, 351 p.
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[4]
Lucien Rebatet alias François Vinneuil : Les Juifs en France, 4e volume : Les Tribus du cinéma et du théâtre, 1941. Cf. aussi Le Film n° 17, 7 juin 1941.
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[1]
Il a même demandé à Danneker quatre salles de cinéma pour diffuser “des films antisémites ou de propagande antijuive”. Cf. Joseph Billig, op. cit., pp. 143-144.
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[2]
Le fonds d'archives de l'IEQJ au CDJC en témoigne : cf. Joseph Billig, op. cit., p. 108.
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[3]
Selon certaines sources, il aurait été l'un des rares français membre du Parti nazi.
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[4]
Ce qui peut expliquer l'absence de dossier d'épuration, dans le domaine cinématographique, pour Alfred Rocher et André Briand.
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[5]
L'autre société de propagande s'appelle Busdac. Fondée par M. Badal, d'origine arménienne et installée au... 21, rue La Boétie.
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[6]
Les Corrupteurs (Pierre Ramelot, mai 1942), Monsieur Girouette et la guerre de 100 ans (Ramelot, juin 1942), Forces occultes (Paul Riche alias Jean Mamy, mars 1943), Travailleurs de France (Serge Griboff, 1943), Permissionnaires, n'oubliez pas (François Mazeline, septembre 1943), Douze heures d'angoisse (anonyme, avril 1944), Le Vrai combat (anonyme, avril 1944). Les dates retenues ici sont celles de la sortie en salle.
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[1]
En 1935, il était membre de l'Association professionnelle de la presse cinématographique.
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[2]
Pierre Ramelot (Paris, 1905-Paris, 1942). Réalisateur de Voulez-vous faire du cinéma (1924, coréalisé avec René Alinat), Haut comme trois pommes (1935, coréalisé avec Ladislas Vajda), Le Petit bateau (1937, court-métrage Gaumont), Cabarets montmartrois (1942, écrit avec François Mazeline) et Poste 1 (coréalisé avec Raymond Bisch). Etant mort en 1942, Pierre Ramelot n'a pu être jugé à l'épuration. Sa carrière obscure n'a fait l'objet d'aucune attention des historiens.
-
[1]
Dominique Rossignol, op. cit., p. 226. Ce film est aussi parfois connu sous le titre Le Juif éternel. Le Juif Süss (Veit Harlan, 1940), lui, est déjà sorti en salles depuis le 14 février 1941. Sur les films allemands de propagande, cf. Histoire du cinéma nazi, Francis Courtade et Pierre Cadars, Ed. Eric Losfeld, 1972, 397 p.
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[1]
Il s'agit ici, bien sûr, du journal de collaboration lancé par les Allemands dès le 22 juin 1940.
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[2]
Ces héros du cinéma américain n'ont pas été choisis au hasard. Deux sont juifs : E.G. Robinson (de son vrai nom Emmanuel Goldenberg) et Paul Muni (de son vrai nom Muni Weisenfreund).
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[1]
Adolphe Osso, producteur, de son vrai nom Ossovetsky, Alexander Korda, producteur et réalisateur (notamment de Marius, 1931) de son vrai nom Sandor Kellner, Émile et Bernard Natan, producteurs, dirigeants de Pathé-Natan durant les années 30, Pierre Braunberger producteur, dans les années 30 des films de Jean Renoir, Marc Allégret, Robert Florey, Léon Siritsky, exploitant de salles, Rabinovitch, producteur de films, Max Glass, producteur, Jacques Haïk, producteur et exploitant, fondateur des cinémas Le Rex, Le Français, André et Raymond Hakim, producteurs, Raymond Danciger, producteur, Raymond Bernard, fils de Tristan Bernard, réalisateur, et Robert Siodmak, réalisateur.
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[2]
À noter que les producteurs américains de ces films sont mentionnés au générique.
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[3]
Extrait du célèbre Little Caesar, de Merwyn Le Roy (1930), cinéaste américain, et juif, bien entendu !
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[4]
Anabel était mitoyen du cinéma Colisée, où a eu lieu la première du Juif Süss en mars 1941.
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[5]
Le fourreur qui fait fureur “disait sa publicité, la première d'un jeune publiciste dont nous reparlerons : Marcel Bleustein-Blanchet.
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[1]
Cette “référence” à la religion juive sera la seule du film.
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[1]
Cf. Dominique Rossignol, op. cit., p. 224.
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[2]
À ce sujet voir Archives juives n° 29/2, 2e semestre 1996.
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[3]
Cf. Francis Courtade et Pierre Cadars, op. cit., pp. 193-202.
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[4]
Bernard Natan, libéré le 23 septembre 1942, sera déchu de la nationalité française par le gouvernement de Vichy, livré aux Allemands, transféré à Drancy et déporté à Auschwitz le 25 septembre 1942 dans le convoi 37. Il mourra quelques semaines plus tard. Cf. En marge du centenaire du cinéma, Bernard Natan à la direction de Pathé-cinéma, par André Rossel-Kirschen et Gilles Willems, 1895 n°21, décembre 1996, pp. 163-177.
-
[1]
Il s'agit bien entendu de Marcel Bleustein-Blanchet.
-
[1]
On sait que ces films devaient être projetés dans des salles demi-éclairées car la plupart des spectateurs manifestaient par des sifflets ou des quolibets lors de la présentation de ces films en public. Cf. Les salles parisiennes pendant la guerre et sous l'Occupation par Raymond Chirat, Paris Grand-Écran, splendeurs des salles obscures 1895-1945, Ed. Paris-Musées, 1994, p. 77.
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[2]
Il s'agit de Pierre Perret, personnage de dernier rang, qui n'a tourné que deux ou trois films, et qui est passé au travers des mailles de l'épuration.
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[3]
Un film de propagande anticommuniste, Français, vous avez la mémoire courte de Jean Morel et Jacques Chavannes était sorti le 9 mai dans le cadre de l'exposition “Le bolchevisme contre l'Europe”. Cf. Roland Cosandey, Vous avez la mémoire courte (France, 1942) : Vichy adapte La peste rouge (Suisse, 1938) in Etudes et sources n° 20, 1994, pp. 207-208. Paul Léglise, dans son ouvrage Histoire de la politique du cinéma français (Tome 2, entre deux républiques, 1940-1946, Ed L'Herminier, 1977, 224 p.) atteste que “la commission de censure à Paris tient à consulter les autorités de Vichy avant d'exprimer un avis sur le film. Au retour du film à Paris le visa est accordé sous réserve de la suppression du discours du maréchal et de toutes allusions à celui-ci”. Léglise ne mentionne pas ses sources, il est donc bien difficile de vérifier ces éléments qui sont en contradiction avec ceux que nous avons.
-
[1]
Les inconnus dans la maison sera interdit temporairement en 1944, peut être en raison du doute autour du meurtrier interprété par Mouloudji. On a parfois évoqué qu'il pouvait être juif, mais le mot n'est jamais prononcé dans le film.
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[2]
Le Film n° 48.
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[3]
Nous avons en vain recherché des comptes rendus dans les publications suivantes : Cahiers du film, Le Film, Filmagazine, Le nouveau film, La Revue de l'écran, Vedettes, L'Appel, Au Pilori, L'Eclaireur, La Gerbe et Révolution nationale.
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[4]
Cinémathèque française, Cinémathèque de Toulouse. Le Gosfilmofond (archives cinématographiques de Moscou) a récupéré, lors de la partition de Berlin en 1945, une copie faisant partie du lot de films pillés en France par les nazis durant la guerre et ayant transité par l'Allemagne. La Cinémathèque de Toulouse possède d'autres films de propagande récupérés par son conservateur, Raymond Borde, au cabinet du préfet de la Haute-Garonne. [courrier à l'auteur le 6 septembre 1996].
-
[1]
Le 19 avril 1942, Pétain rappelle Laval, et le 6 juin 1942, le port de l'étoile est obligatoire en zone occupée. En mai 1942, le service de la propagande n'a plus qu'une existence fantomatique. Dauvillier quitte alors l'Institut d'étude des questions juives. Joseph Billig, op. cit. p. 145.
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[2]
Le scénario est signé Jean Marquès-Rivière, qui fera une virulente conférence lors de la sortie du film en mars 1943. Le film, sous une forme analogue aux Corrupteurs, mais plus fictionnelle, reprend les mêmes arguments antisémites et se focalise sur un complot judéo-maçonnique. Le réalisateur Jean Mamy sera fusillé le 29 mars 1949 pour avoir fait exécuter des patriotes et Jean Marquès-Rivière condamné par contumace le 27 janvier 1947 à la peine de mort, à la confiscation de ses biens et à la dégradation nationale.
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[1]
N°17, p. 4. Les malédictions du cinéma français, Francis Courtade, Ed. Alain Moreau, 1978, 410 p.
Aux origines d'un film antisémite
11942. La France est aux mains des autorités allemandes depuis deux ans. La Propaganda Abteilung (“service de la propagande”) contrôle l'activité cinématographique, avec un service du cinéma (Referat film) sous l'autorité du Dr Dietrich. À cette date, le processus “d'aryanisation” a déjà été pratiqué et les différentes branches de l'activité cinématographique sont désormais sous contrôle. Les ordonnances et décrets, dès 1940, dont certains concernent directement l'industrie du cinéma [1], ont écarté tous les professionnels israélites. La censure est également l'affaire de la Propanganda Abteilung, qui met en place la politique décidée par Goebbels et s'occupe de la gestion des biens Juifs. L'ambassade d'Allemagne, elle, se charge de la production de courts métrages de propagande, en raison de ses responsabilités dans le domaine de la politique culturelle.
2La production des films, la constitution de sociétés françaises à capitaux nazis et l'implication des meilleurs artistes et techniciens français dans la mise en œuvre de cette politique sont l'affaire de Alfred Greven [2], réputé dictatorial et impulsif. Il connaît parfaitement le cinéma pour avoir travaillé dans les studios berlinois et y avoir rencontré les cinéastes français, venus tourner les films français en versions multiples durant les années 30. Appuyé par Goering qu'il connaît bien, il a pu contrecarrer les objectifs du Dr Dietrich et dominer la production française durant l'Occupation, notamment avec la société Continental, principale société de production française créée avec capitaux allemands [1]. En avril 1941, lorsque la production redémarre, une autorisation est désormais obligatoire pour produire et mettre en scène un film. Le contrôle est strict et les lois antisémites de Vichy s'exercent sur l'ensemble de l'activité cinématographique.
3Les films de propagande [2], eux, sont sous le contrôle de l'ambassade d'Allemagne et, pour le film qui nous intéresse, sous l'autorité de l'Institut d'étude des questions juives (IEQJ), créé le 11 mai 1941, à la suite du Commissariat général aux questions juives (CGQJ) dirigé par Xavier Vallat avant Darquier de Pellepoix. L'Institut d'étude des questions juives est un organisme français de propagande nazie installé dans l'hôtel particulier du galeriste d'art Paul Rosenberg, 21, rue La Boétie à Paris [3]. Théodore Danneker, chef de la section française des affaires juives de la Gestapo est un SS de vingt-sept ans préposé à la propagande antijuive qui va s'accentuer à l'approche de la “Solution finale”. Le chef français de la propagande radiophonique, cinématographique, théâtrale et éditoriale s'appelle Jean Dauvillier et s'est adjoint pendant un temps, aux côtés de Paul Sézille, Lucien Rebatet, auteur en 1941, d'un ouvrage de triste réputation, Les Tribus du cinéma et du théâtre [4], qui a servi de documentation de base à l'aryanisation dans l'industrie cinématographique française et à l'exposition Le Juif et la France au Palais Berlitz en septembre 1941.
4Le Service de la Propagande de l'IEQJ, dirigé par Dauvillier, sous les ordres de Paul Sézille, s'engage, dès juillet 1941, dans une propagande antijuive tous-azimuts : affiches, ouvrages, journaux, etc. Les salles de cinéma, elles, présentent déjà des films de propagande allemands qui font parfois l'objet de sifflets et quolibets, ce qui amènera à des ordonnances sur les salles. Sézille ne désarme pas. Afin de mieux capter l'attention du public sur la situation française, il décide de soutenir la production de films français antijuifs [1]. Les films documentaires de l'époque, toujours nombreux, ne propagent pas encore de discours clairement antisémite.
5Sézille recherche donc une maison de production pour pallier cette carrence dans la toile d'araignée qu'il tisse pour propager ses idées, toucher tous les publics et justifier la politique menée par Vichy. Force est de constater qu'aucun producteur ou cinéaste de renom n'accepte cette proposition. Sézille décide alors de reprendre une société cinématographique pour mener à bien son dessein [2] et prend contact avec Robert Muzard. Muzard a tout pour lui plaire : il est germanophile, a obtenu sa licence d'allemand à l'université de Berlin en 1932, a été figurant à la UFA en 1935 et connaît le Dr Dietrich [3]. Vers 1937-1938, il est un professionnel du cinéma à Prague et Budapest. Mobilisé, prisonnier puis libéré, il devient journaliste à Ciné-Mondial qu'il quitte le 6 juin 1941. Il obtient alors une carte de producteur par le Dr Dietrich et reprend Nova films (société créée par les frères Babikian dans les années 30) le 11 septembre 1941 avec Alfred Rocher et André Briand, deux inconnus du monde cinématographique. Par la suite, Muzard restera seul à la tête de la société dont il est le gérant jusqu'au 14 septembre 1944 [4]. Nova films sera la principale maison de production de films de propagande [5]. Jusqu'en avril 1944, seront produits sept courts ou moyens métrages de propagande [6] et Tornavara de Jean Dréville (1943), long métrage de fiction.
6Il faut maintenant trouver des équipes techniques et artistiques acceptant de coopérer à ces films. Robert Muzard choisit des journalistes connus pour leur sympathie envers l'Allemagne nazie, et des techniciens consciencieux, sans grand talent pour la plupart. Ainsi est recruté Pierre Ramelot, tâcheron du cinéma, qui espère peut-être, en tournant de tels films, obtenir une forme de reconnaissance, et servir une cause qu'il partage, amenant avec lui François Mazeline, journaliste et reporter à Radio-Paris. Co-auteur du scénario et du commentaire des Corrupteurs, Mazeline signera d'autres pamphlets pro-nazis.
7Âgé de trente-six ans en 1941, Pierre Ramelot est seulement connu comme journaliste, ayant tenu les rubriques cinématographiques à Candide, l'Intransigeant, Aujourd'hui et au Petit parisien [1]. Visiblement cinéphile, il a fondé et dirigé pendant plusieurs années le Club de l'Ecran, mais il a aussi une petite carrière cinématographique, sans grande envergure, en tant que scénariste et réalisateur [2]. Son seul titre de gloire est peut-être un travail d'adaptateur avec Pierre Véry, sur L'enfer des anges (1939, Christian-Jaque). C'est probablement par conviction politique qu'il se retrouve en charge de réaliser ce qui restera le film de propagande antisémite le plus ignominieux de toute l'histoire du cinéma français.
8Les autres techniciens ne sont pas des inconnus et la plupart d'entre-eux se connaissent déjà pour avoir travaillé ensemble, notamment sur un ou deux titres de Pierre Ramelot durant les années 30. On trouve toutefois au générique du film l'un des plus grands décorateurs de l'époque, Lucien Aguettand, directeur des services décoration de Pathé-Cinéma où le film sera tourné et Jacques Willemetz, tout juste âgé de vingt ans, avant qu'il n'entame sa carrière de producteur. Les interprètes, eux, sont tous des personnages de dernier plan, à l'exception de Raymond Rognoni et Léonce Corne, célèbres seconds rôles du cinéma. En revanche, l'une des cousettes apparaissant dans la seconde partie tourne ici son premier film, qu'elle omettra soigneusement plus tard de sa filmographie : Martine Carol, qui n'avait pas vingt ans.
9Lorsque l'ambassade d'Allemagne se lance dans la préparation de l'exposition Le Juif et la France avec le support de l'IEQJ, il est tout de suite question d'y installer une salle de cinéma afin d'y projeter des films de propagande antisémite. L'IEQJ se lance dans des travaux de documentation pour préparer la scénographie de l'exposition. Il recherche tous les éléments susceptibles d'être employés pour accréditer l'idée de la domination des Juifs sur la société française, leur culpabilité dans les scandales financiers en France, et leur responsabilité dans la délinquance. Toute cette matière servira à l'écriture du scénario des Corrupteurs.
10Au vu des compte rendus de l'exposition (5 septembre 1941-11 janvier 1942), il semble qu'en marge des conférences, Les Corrupteurs ait été présenté, avec d'autres films tels que Le Péril Juif (Der Ewige Jude, Fritz Hippler, 1940) [1], ce qui peut faire penser que le film a été conçu pour l'exposition qui devait être itinérante en tant que support cinématographique. Les Corrupteurs a donc été le premier film réalisé et produit par la société Nova films, dès septembre 1941, peu de temps après sa reprise en main par Robert Muzard.
11Tourné à Paris (en extérieurs et dans les studios Pathé rue Francoeur) puis monté dans la foulée, Les Corrupteurs se compose de trois parties : Crime, Déchéance et Scandale.
12Conçu comme un ouvrage didactique, élaboré à la manière d'une œuvre dramatique, le début du film présente un dossier de type administratif ou universitaire comportant le titre Les Corrupteurs, la suite du générique apparaissant au fur et à mesure que les pages se tournent. Le message est clair : en s'appuyant sur l'écrit, il s'agit de démontrer que nous sommes en présence d'une étude basée sur des éléments incontestables. Par ailleurs, le film use de la forme inhérente au documentaire didactique ou pédagogique : récurrence de cartons explicatifs (textes, croquis, graphiques), d'une musique dramatique ou entraînante appuyant le propos et surtout omniprésence d'une voix off (“officielle” pourrait-on dire), celle d'un speaker de radio que nous découvrons à la fin du film pour exalter la jeunesse française et flatter le maréchal. Les Corrupteurs est loin d'être une réussite artistique : son unique intérêt provient de son imaginaire nationaliste et des obsessions antisémites, uniques dans le cinéma français de cette époque, et en guise de prologue, un texte présente la France au moment du film, soit à la fin de 1941 :
13“En France de 1925 à 1939, la criminalité chez les jeunes progressa dans des proportions stupéfiantes. La jeunesse, livrée à elle-même, corrompue par des films ou des articles et par des romans qui faisaient l'apologie de la dépravation glissa, par émulation, sur la pente dangereuse qui l'achemina, trop souvent, vers le vice et le crime.
14LA PRESSE
15LE CINEMA
16LA RADIO
17exploités sur une base de 95 % par des consortiums Juifs, jouèrent dans la vie du pays un rôle terriblement néfaste, dont nous réalisons aujourd'hui toute la tragique étendue. Le film que vous allez voir ne veut pas être autre chose qu'une présentation impartiale des faits. Il s'appuie sur des exemples précis et reconstitue quelques uns de ceux-ci. Leur évocation n'a qu'un but : faire comprendre ce que, dans tous les domaines, était hier : LE PÉRIL JUIF et ce qu'il ne devrait jamais plus être.”
18À partir de cet avertissement, la structure simpliste du film va s'employer à démasquer ces “corrupteurs” en les citant souvent nommément, en abusant de réductions abusives, d'effets de répulsion et d'un hallucinant dispositif pour tenter de motiver un antagonisme fondamental entre la France et les Juifs. Le message sera explicite et signifié dans un langage cinématographique clair et un manichéisme éthique et esthétique.
19La première partie, intitulée Crime, commence dans le bureau du journal Paris-Soir [1].
20Après des images de rotatives, la première page d'un journal : Crime odieux à Montmartre. Un dévoyé de 18 ans assassine sauvagement deux vieillards.
21Bref raccord à la Prison de la Santé : le directeur explique aux parents comment leur fils en est arrivé là... Un retour en arrière présente, dans un bar, un jeune homme à qui un autre rappelle les films qu'il a pu voir. D'un gros plan sur les yeux du futur assassin vient en surrimpression des images de films : l'un avec des femmes et des coupes de champagne qui virevoltent, puis les portraits des acteurs américains Edward G. Robinson, James Cagney et Paul Muni [2].
22Ensuite, un extrait du célèbre film de gangsters, Scarface (Howard Hawks, 1931) où l'on voit une fusillade, enchaîne sur un plan d'enfants dans une salle de cinéma. Plusieurs surrimpressions “Tarif réduit pour les enfants” scandent le regard des jeunes spectateurs : Tarif réduit pour les enfants.
23Il faut alors un bouc émissaire à cette dérive :
24“Le Cinéma était une colonie juive. La production et la distribution appartenaient en grande partie aux Juifs : Adolphe Osso, Alexandre Korda, Emile et Bernard Natan, Braunberger, Siritzki, Rabinovitch, Max Glass, Jacques Haïk, Hakim, Dantziger, Raymond Bernard, Siodmak.”
25On peut s'étonner des noms lâchement présentés à l'écran, quasiment inconnus du grand public, à l'exception des cinéastes Raymond Bernard et Robert Siodmak. Mais le plus frappant est la corrélation entre le crime d'un jeune dévoyé et d'éminents producteurs de films français [1]. En jouant sur l'affectif du spectateur, on aboutit, par un raccourci qui élimine la démonstration, à la conclusion suivante : les Juifs sont responsables de la délinquance d'avant guerre. Après une autre courte scène de violence de Scarface [2], un gros plan de Edward G. Robinson derrière les barreaux [3] permet aux auteurs de conclure, pour cette première partie, à la juste punition que les Juifs méritent.
26Avec la deuxième partie, Déchéance, nous débutons sur les Champs-Élysées : les façades des magasins Toumain (célèbre couturier mis en musique par Ray Ventura), Milady, Anabel [4] et Brunswick [5] se succèdent avant un graphique précisant l'importance des Juifs dans l'habillement, soit entre 60 % et 80 % pour la confection, la fourrure, la chaussure, la chapellerie et la chemiserie. Après une annonce radiophonique pour proposer à des jeunes filles de se lancer dans le cinéma, nous voici dans un atelier de couture, où des cousettes travaillent : les auteurs, en créant ce rapprochement entre les deux sujets déjà cités, accréditent l'obsession du complot par les Juifs. L'une des cousettes en a assez, elle veut faire du cinéma. Galvanisée par une revue pour midinettes (n'oublions pas que la presse était exploitée à 95 % par des consortiums juifs !), elle se maquille chez elle pour s'identifier aux actrices dont les photos sont épinglées dans sa chambre. La suite est attendue : elle se rend aux Films Lévy-Berger où une caricature de producteur Juif lui soutire ses économies après lui avoir naturellement expliqué qu'elle devra sortir en boîte pour obtenir un rôle au cinéma. Une ellipse nous présente la midinette venant plus tard dans un bar proche de la rue Saint-Denis. Elle vient supplier Monsieur Bleustein, qui joue aux cartes. Ici s'engage un dialogue stupéfiant :
27Elle : vous m'aviez promis...
28Lui : la lune ! (rires).
29Elle : vous deviez me faire tourner...
30Lui : en bourrique ! (rires).
31Elle : il faut que je travaille.
32Lui : je t'ai fait deux cachets à Joinville.
33Elle : bien moi, je mange tous les jours.
34Lui : bon appétit !
35Elle : mais je n'ai plus d'argent.
36Lui : je ne suis pas banquier, moi. Débrouilles-toi. Avec une belle petite gueule comme la tienne, ça doit pas être difficile.
37La midinette s'en va, et une voix off, aux accents graves et déterminés assène au spectateur une analyse poursuivant le propos antisémite :
38“Pour se débrouiller”, mot de passe de toute une époque. Point de départ vers la réussite ou l'échec, mais toujours en marge de la moralité. Cette méthode du moindre effort convenait parfaitement aux Juifs [...] Pour les autres, elles ne pouvaient avoir que des conséquences funestes. [...] La femme qui se débrouillait descendait une pente fatale qu'elle avait peu de chance de jamais remonter [on voit alors la cousette accoudée à une table, puis à un comptoir, devenue prostituée]. Travailler à l'avilissement de la femme non-juive était pour le Juif un profit. Le Talmud ne dit-il pas que la femme non-juive est une prostituée que le Juif peut traiter comme du bétail ? [1]”
39Ensuite, Ramelot et Mazeline rapprochent cet épisode du précédent : l'arrivée de la police, suivie de l'arrestation des hommes et femmes présents dans le bar est une mauvaise décalcomanie des films de gangsters américains. Un carton vient souligner ce lourd message :
40En 1936, le gouvernement du Juif Léon Blum interdit à la police d'exercer un contrôle normal sur la prostitution. C'était l'anarchie morale complète qui se traduisit immédiatement par un accroissement des maladies vénériennes.
Le retour des vieux démons
41La troisième et dernière partie, intitulée Scandale, évoque (en débutant sur une musique à effets dramatiques) le mythe le plus intense du nationalisme antisémite. Sur un plan de la Bourse, la même voix off continue sa litanie :
42Les affaires, les banques, voilà le vrai champ d'action d'Israël. Détenteurs d'une importante partie de la fortune nationale, en aucun rapport avec son pourcentage réel dans la population, ils manœuvraient sans cesse pour s'en assurer le contrôle et un jour la possession totale.
43À l'instar les deux parties précédentes, celle-ci mêle la forme documentaire et propagandiste à la reconstitution de scènes fictives. En guise de prologue, la mise en scène d'un conseil d'administration bancaire, présentant les intrigues de son directeur est éloquente. Plans en plongée et contre-plongée viennent renforcer la représentation d'un banquier manipulateur, suivis d'une allocution inspirée des écrits d'Édouard Drumont :
44À côté de l'activité occulte et envahissante des grandes banques juives dont l'expansion suivait des méthodes sûres mais lentes, d'audacieux affairistes Juifs spéculant à l'américaine brassaient des capitaux énormes constitués par des parades françaises pour monter de grosses affaires véreuses. Toutes ces sociétés anonymes aux revenus monstres, aux émissions d'actions à jet continu finirent par les scandales retentissants.
45On remarquera la conjugaison au passé. Pour renforcer la véracité du discours, un graphique “pédagogique”, vient affirmer la baisse des actions. Nous passons aussitôt à la reconstitution fictionnelle : divers spéculateurs sont montrés vendant leurs actions par téléphone, et un raccourci nous fait passer ici, de nouveau, du monde de la haute finance à celui du petit peuple lésé : au guichet d'une banque, il n'y a plus d'argent. Les clients sont furieux, et la police doit intervenir pour les évacuer, c'est alors qu'un vieillard supplie :
46– Je vous en prie, rendez-moi mon argent !
47Nous le retrouvons bien entendu plus tard, auprès de sa femme devant leur cheminée :
48– Toutes nos économies perdues ! Voilà le résultat de toute une vie de travail...
49Le vieux met ses actions au feu. À ce moment, une surrimpression fait apparaître le visage du banquier déjà vu et devenu responsable de la faillite, au travers des flammes... Pouvait-on, innocemment, fin 1941, montrer, dans un film, brûler le portrait d'un Juif ?
50La diatribe antisémite se poursuit dans le domaine de la haute finance. Tout comme dans l'épisode cinématographique, un texte délétère apparaît sur l'écran :
51Des milliards ravis aux petits épargnants ont été engloutis dans les affaires scandaleuses montées par des Juifs : Klotz, Oustric, Pacquement, Hanau, Stavisky, Natan.
52Subséquemment, le film exhibe la documentation ayant servi à l'exposition Le Juif et la France. Il s'agit de fiches de police originales recueillies par l'Institut des études et questions juives [1] comportant les renseignements habituels sur les inculpés, avec leur photo, empreintes, etc. Le spectateur se retrouve alors plongé dans les scandales financiers de l'entre-deux-guerres : Stavisky, Seifer, Valensi, Bensimon, Pacquement, Bloch et Hanau [2]. Pour animer l'imaginaire selon lequel les Juifs seraient les éternels responsables de la décadence sociale, le speaker rapproche ces scandales à l'histoire de Joseph Süss Oppenheimer, dit Le Juif Süss, dont on voit la fin du célèbre film de Veit Harlan (Jud Süss, 1940), emblème du cinéma nazi antisémite, véritable appel à l'extermination des Juifs [3]. À la suite de la scène finale (la pendaison de Süss), les auteurs du film établissent un raccourci significatif de leur démarche :
53Il est d'ailleurs assez curieux d'établir un parallèle entre l'existence du misérable et celle de son coreligionnaire Nathaniel Tannensapf dit Bernard Natan. Soit, à l'encontre de Süss, Natan, lui n'a pas encore été jugé [4]. [on voit alors des images du procès de Bernard Natan].
54Cependant, d'autres Juifs courent encore et hélas continuent, nantis de faux papiers et de certificats de baptême truqués. Ils sévissent à Marseille, à Aix-les-Bains, sur la Côte d'Azur, nouvelle terre promise des Juifs qui spéculent sur la France nouvelle. Véritable défi à la misère du peuple, ces Juifs étalent leur richesse volée et vivent comme avant, insensibles, bien entendu, aux valeurs d'un pays qui n'est pas le leur. Ils sont tous là : Marc Ouknaïm [?], [...] d'Afrique du Nord, Mitty Goldine, le sinistre exploiteur du Music-Hall, Emile Natan, qui escroqua avec son frère et les artistes français et l'économie nationale, Weinstrauss qui [jouait] récemment à banque ouverte au Casino municipal de Nice, Bleustein, directeur de Radio-Cité [1], Jean-Jacques Vital, dont les chevaux ont encore couru à Vichy.
55Sur des images de la Côte d'Azur, de la croisette, d'hôtels luxueux avec piscines, casinos, salles de baccara avec un fond de musique de jazz, le speaker renchérit :
56Impudents, jouisseurs, cyniques, ils envahissent les salles de baccara et engagent chaque jour des centaines et des centaines de milliers de francs. La misère du peuple ne les incommode guère. Au contraire, ils spéculent [...] Ils sont les caïds du marché noir, ils colportent les pires bobards, ils complotent. Mais tout aura une fin.
57À partir de cette phrase irrévocable, le film prend une tournure radicale avec son épilogue.
58Dans une salle à manger de Français modèle, une famille écoute, autour de la table, un discours du maréchal. De face, au-dessus de la TSF, la photo de Pétain est accrochée au mur, comme une icône ou un membre de la famille : la voix et l'image de Vichy font partie du foyer. On écoute son discours :
59[...] J'ai été avec vous dans les jours glorieux, chef du gouvernement. Je suis et resterai avec vous dans les jours sombres. Soyez à mes côtés, le combat reste le même. Il s'agit de la France, de son peuple, de ses fils.
60Puis la voix du speaker reprend son allocution stratégique :
61Je hais les mensonges qui nous ont fait tant de mal a dit notre Maréchal. Ceux qui ont corrompu notre peuple, ceux qui propagent aujourd'hui encore le mensonge, ce sont toujours les mêmes, les Juifs. Ils seront expulsés de la Communauté nationale quelles que soient leurs ruses pour y rester incrustés. Au détriment de la jeunesse française, cette race étrangère avait accaparé toutes les places importantes. Toutes celles dont dépendait l'activité du pays. Ces places sont libres. Elles reviendront à la jeunesse française. Désormais le but de l'existence ne sera plus de jouir égoïstement en obéissant à une seule loi, celle du moindre effort. Consciente de sa responsabilité envers la communauté nationale, la jeunesse, notre jeunesse va créer les conditions d'une vie nouvelle. Elle va forger une civilisation nouvelle, aux larges horizons, débarrassée de tous les éléments destructeurs et asociaux.
62Ces mots sont proférés pendant que défilent sur l'écran des jeunes gens dans les champs, torse nu et travaillant à la fenaison. Puis, on plante, on sème, on récolte. Des images expressives d'une industrie vivace poursuivent le mensonge nationaliste et l'attachement à la terre. La représentation d'une France paradisiaque est une pure illusion au regard des événements qui avaient lieu : alors, on se demande comment un spectateur ordinaire pouvait s'identifier à une telle situation, et à la cristallisation cinématographique de l'idéologie du rejet [1].
63En guise de conclusion, nous découvrons enfin le visage du speaker [2], filmé en contre-plongée, dominant le spectateur :
64La France de demain a déjà trouvé sa devise : le droit au travail pour tous. Seul le travail confère à l'homme sa valeur. Des difficultés actuelles, un avenir prospère surgira si nous le voulons. Cela ne tient qu'à nous. Laissons là les regrets du passé, faisons confiance au maréchal qui nous a montré la route et qui a accompli les premiers gestes libérateurs en édictant le statut des Juifs. Voici l'aube d'une époque nouvelle aux possibilités illimitées. Debout l'Europe. Français, présents !
65Et voici des paysans sur la route, avec leurs bœufs et des charrettes pleines de foin. Le dernier plan du film, au son de la chanson La France de demain, nous renvoie à la première image du film : des mains ferment le dossier, le mot Fin y apparaissant comme le générique du début.
Une diffusion obscure
66Les sources attestant de la diffusion du film sont très rares, voire inexistantes ou contradictoires : le film est sorti le 16 mai 1942 [3], en avant-programme du nouveau film de la Continental, Les inconnus dans la maison de Henri Decoin avec Raimu [1] et un seul article de presse le relate [2]. Après la description du scénario, le texte (anonyme) termine par ces phrases : “L'exposition de chacun de ces petits drames conduite avec intelligence est fort convaincante. Des extraits des films judéo-américains incriminés viennent verser au procès des arguments massues. Excellent instrument de vulgarisation sur une question primordiale, mais pas toujours bien comprise, le film se termine par un vibrant appel du maréchal Pétain, mettant en garde le peuple français contre le péril Juif.”
67La presse collaborationniste passe complètement sous silence l'existence des Corrupteurs, tout comme les autres films de propagande [3]. Il en est de même pour la presse régionale. Pour quelle raison ? Le film n'a-t-il eu qu'une distribution confidentielle ? Tout porte à le croire. En revanche, le nombre de copies existantes dément cette affirmation : en effet, le négatif original a servi à éditer plusieurs copies durant la guerre. Il a notamment été retrouvé du matériel ayant circulé, dans d'autres cinémathèques [4]. L'usure de ces copies atteste d'un nombre important de projections. Cependant, un défaut curieux apparaît sur chaque copie, ainsi que sur le négatif : l'absence de son durant près de la moitié du film. Il est donc aussi probable que, en raison d'une malfaçon d'origine, le film n'ait été édité que dans cette version inaboutie, sans que cela ne choque d'ailleurs, vu le caractère simpliste de l'intrigue. Il n'est pas impossible non plus qu'une diffusion plus restreinte, dans des cercles fermés tant à Paris qu'en région n'ait été retenue, ce qui pourrait expliquer l'absence d'articles de presse. À moins que les propos sur la question juive aient été, en définitive, considérés trop violents pour le public français peu amène à l'accepter ? La situation présentée de manière idyllique et le mensonge des images étaient déjà aux antipodes de la réalité. Il est aussi évident que Pierre Ramelot et François Mazeline, en concevant ce film, n'ont cherché qu'à répandre une idée, à portée immédiate, en direction d'un public déterminé, en situant au second plan les soucis de rentabilité commerciale ou de finalité esthétique. Il était seulement délibéré d'éveiller un réflexe émotif chez le spectateur, afin, peut-être, de le préparer à une nouvelle étape de la politique de Vichy ? En effet, deux mois jour pour jour après la sortie du film (16 mai) avait lieu la première rafle d'envergure, celle du Vel'd'hiv, le 16 juillet 1942 [1]. On ne peut s'empêcher ici de rapprocher ces faits et les intentions du film, particulièrement les derniers mots relatifs à l'expulsion des Juifs de la communauté nationale. Les Corrupteurs, dans sa forme et son dialogue, exhorte à une justification du génocide.
Tout a une fin ?
68C'est le 14 septembre 1942, à l'âge de 37 ans, que l'auteur et réalisateur des Corrupteurs, Pierre Ramelot, meurt subitement d'une crise cardiaque qui le terrasse pendant son sommeil, après avoir réalisé, pour Nova-films, son dernier film : Monsieur Girouette et la guerre de cent ans, une satire du marché noir.
69La production de films de propagande s'étiole rapidement mais Nova-films produit, peu de temps après Les Corrupteurs un autre film anti-maçonnique et antisémite, Forces occultes de Paul Riche, alias Jean Mamy [2] Plus tard, la revue cinématographique de la résistance, L'Ecran français, organe du front national du cinéma publié clandestinement par Les Lettres Françaises, édite un article intitulé Les Sous-fifres, en juin 1944 [1] et annonce ce que sera l'épuration dans l'industrie cinématographique. Ce texte, sous la plume acide d'un journaliste résistant, dénonce trois maisons de production dont celle qui a produit Les Corrupteurs : [...] la Nova-films est sous les ordres directs de l'ambassade d'Allemagne [...] nous devons la signaler comme maison nazie, travaillant avec des capitaux nazis nous dit-il.
70Au moment de l'épuration (ordonnance du 16 octobre 1944), les collaborateurs de la société Nova-Films ne seront pas oubliés : Robert Muzard sera condamné à 3 ans de prison le 25 novembre 1945, François Mazeline à 10 ans de travaux forcés, les techniciens Louis Pinczon, Géo Blanc, Jacques Vandal et Pierre Géran à 6 mois d'interdiction de travail, Philippe Richard à 8 mois, Lucien Aguettand à 11 mois et l'acteur Léonce Corne à 2 mois. Délia Col et Marcel Raine n'auront pas de sanction. Ces jugements ne feront pas oublier ce film abject, œuvre de délation, apologie de l'antisémitisme à la française.
71Longtemps oublié, souvent évoqué, le cinéma de l'Occupation est, depuis quelques années source d'intérêt chez les chercheurs et historiens, mais à ce jour aucune étude sur le cinéma français de propagande n'a fait l'objet de recherches. Nous espérons que cette brève étude y contribuera.
Générique
Les Corrupteurs
72Production : Nova films
73Réalisation : Pierre Ramelot
74Assistants : Louis Pinczon, François Mazeline
75Durée : 29 mn (777 m)
76Scénario : Pierre Ramelot, François Mazeline
77Directeur de production : Robert Muzard
78Directeur de la photographie : Géo Blanc
79Assistant photo : Jacques Vandal
80Décors : Lucien Aguettand
81Montage : Pierre Géran
82Direction artistique : Jacques Willemetz
83Studio : Pathé Francœur
84Tournage : Paris
85Extraits des films : Scarface (Howard Hawks, 1931), Little Caesar (Merwyn Le Roy, 1931), Le Juif Süss (Veit Harlan), images d'actualités sur la Côte d'azur
86Interprétation : première partie (Crime), Philippe Richard (le directeur de la prison), François Rodon (le fils), Raymond Rognoni (le père), Colette Régis (la mère), Ellen Navachine (la secrétaire de rédaction) ; deuxième partie (Déchéance), Délia Col (l'artiste au micro), Christiane Paulle (l'apprentie-vedette), Marcel Raine (le producteur Lévy-Berger), Martine Carol (sous le pseudonyme de Maryse Harlay, une cousette), Simone Arys (alias Simone Sylvestre, une cousette), Léonce Come (le producteur Blanstein), troisième partie (Scandale), Pierre Perret (le speaker), Léon Brizard (l'actionnaire au téléphone), Serge Lallick (le président du C.A ?)
87Film consulté aux Archives du Film du Centre national de la cinématographie.
88Remerciements particuliers à Michelle Aubert conservateur des Archives du Film du Centre national de la cinématographie, Raymond Chirat, Jacky Fredj et Georges Bensoussan (Centre de Documentation Juive Contemporaine)
89Ainsi qu'à : Albert Bekier, Karine Benzaquin, Jean-Pierre Bertin-Maghit, Sylvie Bourcier, Roland Cosandey, Daniel Fromont, David Helfenbaum, Noëlle Huard de Jorna et Francis Lacassin.
Sources et bibliographie
- Les Tribus du cinéma et du théâtre, Lucien Rebatet, série Les Juifs en France, Tome IV, Nouvelles Editions Françaises, 1941.
- L'Ecran Français, publié clandestinement pendant l'Occupation dans Les Lettres Françaises. Voir le n° 17, juin 1944.
- Cinéma de France, Roger Régent, Ed. Bellefaye, 1948, 302 p.
- Dossier cinéma et politique in Image et son n° 188, novembre 1965, appendice : le film en France de 1940 à 1944, pp. 22-40.
- Le Cinéma de Vichy in Les Cahiers de la cinémathèque n° 8, hiver 1973
- L'Institut d'étude des questions juives, officine française des autorités nazies en France, Joseph Billig, Paris, CDJC, 1974, 217 p.
- Histoire de la politique du cinéma français (Tome 2), entre deux républiques, 1940-1946, Paul Léglise, Ed L'Herminier, 1977, 224 p.
- La France de Pétain et son cinéma, Jacques Siclier, Ed. Henri Veyrier, 1981, 460 p.
- Le cinéma français des années de guerre, Raymond Chirat, Ed. 5 continents-Hatier, 1983, 128 p.
- Le Cinéma sous l'Occupation, Jean-Pierre Bertin-Maghit, Ed. Olivier Orban, 1989, 464 p.
- Europe 39-45 in Les Cahiers de la cinémathèque n° 55-56, décembre 1991
- Histoire de la propagande en France de 1940 à 1944, L'utopie Pétain, Dominique Rossignol, PUF, collection Politique d'aujourd'hui, 1991, 351 p.
- Le cinéma français sous l'Occupation, René Chateau, Ed. La Mémoire du cinéma français, 1995, 528 p.